14.2

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- Lucia ? D'autres arrivent, lança une petite voix dans l'assemblée, au pieds de la rebelle.

Lorsqu’elle baissa le regard vers la petite fille, son cœur se serra, l'esprit hanté par cette image de l'enfant béant dans les bras de sa mère, le corps qu'elle occupait actuellement. Cette enfant avait perdu tout éclat de vie dans le regard, possédé par Dayi, la première à l'avoir rejoint.

Elle commença à gravir difficilement les roches pour rejoindre son chef. Ses petits pieds glissaient sur les gravats, faisant rouler quelques pierres. Le bas de sa robe à fleurs se déchira à un endroit. Dayi chuta et se coupa la main. Une enfant aussi jeune ne ferait pas le meilleur des soldats pour son armée, mais Dayi n'avait pas eu le choix. Cette fillette serait morte si elle n'avait pas agi. Lucia devrait pourtant la former afin qu'elle contrôle ce corps et puisse devenir une véritable arme de guerre. Les leurs, en face, ne tolérerait jamais leur trahison. Ils devaient être prêts à riposter.

- Combien sommes-nous, désormais ? questionna Lucia.

- Une trentaine je dirais. D'autres encore sont en route pour nous rejoindre.

- Ektra et les siens ?

- Ils nous cherchent. Il ne leur a pas fallu longtemps pour qu'ils comprennent que nous les avons trahis.

- Ils nous traqueront et nous subirons le même sort que ces humains, soupira Lucia.

Elle baissa les yeux vers son armée et contempla chaque membre. De tout âge, de tout horizon, ils rassemblaient le peu d'armes qu'ils possédaient pour faire face à une attaque imminente des sans-visages. Chacun avait trouvé une tâche. Certains rassuraient les plus jeunes en service, d'autres ramenaient des corps humains proches de la mort pour les offrir aux leurs, alors que les derniers restaient au calme afin de régénérer les blessures de leurs hôtes. Apeurés, beaucoup se posait encore la question : avaient-ils fait le bon choix en trahissant les leurs ?

Il faudra que je les rassure, pensa-t-elle. Ils ont peur.

- Et les humains ? Sont-ils encore nombreux ? demanda Lucia.

- De moins en moins. Certains ont pris la fuite. Ils sont partis se réfugier sur cette Lune en orbite. Apparemment, une station y avait été établie quelques années auparavant, en prévision d'un potentiel déménagement. Leur Terre surchauffait. La vie ici devenait compliqué pour eux.

- Ils pensaient leur planète condamnée et leur race proche de l'extinction. Ils doivent penser sur nous sommes une sorte de châtiment divin.

- N’est-ce pas le cas, quelque part ?

- Non. Notre passage sur cette planète meurtrie est une pure coïncidence. Nous ne sommes pas leurs Dieux.

Dayi acquiesça en silence. Cette station sur la Lune était une bénédiction pour ces humains. Il était pourtant dommage qu'elle ne puisse pas accueillir toute la population. Seule une partie put quitter la Terre en toute sécurité, les seuls parvenus à atteindre le point d'envols des quelques navettes, abandonnant les derniers sur ces terres en guerre.

- J'ai également entendu certaines rumeurs, reprit Dayi.

- Sur quoi ?

- Ils lèvent eux aussi une armée. Ils possèdent une technologie assez impressionnante de combinaison de combat. Ils veulent se défendre.

- Ils n'ont aucune chance.

- Nous le savons, mais eux ne le savent pas.

- Ils ne nous connaissent pas ! Ils ne peuvent plus rien faire pour leur planète. L'abandonner pour cette Lune est la meilleure des solutions.

- Je crois qu'ils veulent en sauver le plus possible, rapatrier les derniers encore présents sur Terre.

La chef rebelle soupira, exaspérée, désespérée par ces humains et leur instinct de survie. À l'aube de leur extinction, ils semblaient toujours déterminés à se battre contre cette force étrangère et inconnue.

- La Cavalerie, lança Dayi pour briser ce silence qui venait de s'installer.

- Pardon ?

- C'est ainsi qu'ils ont nommés leur armée, la Cavalerie, en référence à leur histoire. Ces batailles menées à cheval par les armées de leurs peuples. Les premiers soldats ont déjà attaqué les nôtres.

- Et ?

- Aucun n'a survécu. Les combats ont pourtant été sanglants.

Lucia se frotta le visage. Elle espérait du fond du cœur que ces humains arrêteraient de chercher à se défendre. Ils ne faisaient pas le poids et perdraient simplement encore plus d'Hommes. L'heure était à leur préservation et non à la riposte.

Un jeune adolescent s'approcha de la butte et appela Lucia. La chef rebelle reprit ses esprits. Ce n'était pas le moment de flancher. Elle devait rester forte pour ses soldats. Sans quoi, personnes ne continuerait de la suivre et Ektra gagnerait.

- Que se passe-t-il ? questionna-t-elle d'une voix grave.

- J'ai trouvé quelque chose qui pourrait t'intéresser, Lucia.

- Quel est ton nom, jeune homme ?

- Balatul.

- Parles, qu'as-tu trouvé ?

- Un peu plus loin dans ce sous-terrain se trouve une porte en métal qui mène vers une immense habitation, sous la terre.

- Un bunker, comprit Lucia.

Dayi attrapa la manche du chemisier ensanglanté de sa chef. Lucia baissa le regard vers la jeune enfant et crut y voir apparaître une nouvelle étincelle de vie, d'espoir pour eux.

- Il pourrait nous servir de refuge pour reprendre des forces ! proposa-t-elle. Nous pourrions lever une armée capable de combattre les nôtres, aux côtés de ces humains.

- Balatul, montre-moi le chemin vers ce bunker.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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