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Terre – quelque part à la surface – Juillet 2058

Ils étaient de plus en plus nombreux. Lucia n'aurait jamais imaginé avoir ce pouvoir fédérateur en elle. Les siens la suivait comme si elle apportait une parole sacrée, libératrice de leur peuple. Tous ne supportaient plus la barbarie et les tueries incessantes. Rassurée, elle n'était pas la seule à encore croire en les siens. Ils n'avaient pas tous été changés par ces décennies de voyage. Certains restaient les êtres purs qu'ils avaient toujours été, ces savants ne cherchant qu'à connaître tous les secrets de l'univers qui les entouraient.

Ils étaient rassemblés dans un grand sous-sol, cachés des autres, de ces tueurs de la surface, attendant que les tirs cessent, les feux dans les rues s'éteignent, les pleurs et les cris se tarissent. Depuis une position en hauteur, formés par un amas de débris de terre et de chairs, Lucia observait l'accroissement de son armée. Elle ne savait pas par où commencer pour lancer la révolte. Reprendre le pouvoir des mains d'Ektra et du conseil qui l'accompagnait n'allait pas être une tâche facile. Il avait changé, lui aussi. Il n'était plus l'homme respectable qu'il était autrefois. Lucia repensa à ces dernières décennies d'errance après la perversion de son peuple.

Alors à l'apogée technologique de leur société sur leur planète lointaine, une partie d'entre eux avait dérivée, se lançant à la poursuite de l'immortalité, n'hésitant pas à faire usage de sombres pratiques pour l'atteindre. Leur monde fut détruit par la cupidité de cette poignée. Depuis, errant dans le subespace, sans but, ils avaient tous perdus de vue leurs origines, leurs coutumes et leurs traditions. Comble de leur nouveau statut, ils étaient bel et bien devenus immortels.

Cette ouverture vers un autre monde fut une aubaine pour certains, une malédiction pour d'autres, une seconde chance pour la majorité. Ils suivirent donc les dirigeants sans se poser de question, lorsqu'ils promirent de retrouver leur gloire perdue. L'annihilation de la race humaine fut ordonnée. Les combats commencèrent peu de temps après.

Le peuples de Lucia marcha sur ces terres, traquant, assassinant jusqu'au dernier humain. Dû à leur apparence donnée par le subespace, leur invisibilité aux yeux des êtres de chairs, ils furent nommés les sans-visages. Lucia, alors encore jeune, ne put qu'adhérer à ce nom. Avec leurs actes, ils avaient perdu toute once de bonne conduite et de respect envers la vie sous toutes ses formes. Ils étaient devenus des monstres, dénués d'expressions faciales.

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[Fantastique / mythologie / humour / drame] - Ceci est la 2e version de Masques & Monstres.
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Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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