13.3

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Lilly guettait l’heure à l’horloge de son bureau. Assise sur son lit, en tenue de sport, agitée, elle contemplait les minutes défiler. Elle dressa une longue natte à sa queue de cheval. Geste nécessaire après s’être rendu compte que ses cheveux étaient un véritable handicap, lors de combat au corps à corps. Ils avaient la fâcheuse manie de venir l'aveugler dans les moments les plus critiques.

La minute passa enfin. Il était vingt-trois pétantes et quelqu’un frappa à la porte. Lilly se redressa d’un bond et ouvrit dans la seconde suivante.

- Pile à l’heure, Capitaine, constata-t-elle.

- Toi aussi, à ce que je vois, répondit-il, dérouté.

- Quand je suis en retard, mon supérieur à tendance à me frapper en plein visage.

Elle compléta sa réplique par un sourire narquois. Andrew leva les yeux au plafond et s’écarta pour la laisser sortir de sa chambre.

- Je sais que tu me détestes pour l’instant. Mais tu me remercieras, le jour où tu arriveras à te sortir d’une situation de merde.

- Je ne vous déteste pas. Vous êtes mon supérieur et j’obéis à vos ordres, c’est tout.

Pourquoi il faut que tu sois si protocolaire ? se demanda Andrew en quittant les locaux en compagnie de sa subordonnée.

- Vous ne deviez pas remonter sur la station pour faire un compte rendu à Tati ?

- Demain matin, seulement.

Dans la salle commune, Ezra, Owen ne perdirent pas une miette de cette scène des plus inattendue. Une fois la porte fermée, ils s’échangèrent un regard et pouffèrent comme des adolescents. Le plus jeune ouvrit grand la bouche, des étoiles dans les yeux, alors que le second se frotta le visage afin de dissimuler son sourire moqueur. Au milieu d’eux, assis dans le canapé, Haziel leva les yeux au plafond et lâcha sa tablette.

- Pourquoi vous ricanez bêtement, encore ? souffla-t-il.

- On a failli avoir un sourire là ! lança Owen à son équipier, se fichant éperdument de la question de son collègue.

- C’est dingue ! Avant la fin de la semaine, on voit les dents du pit’, j’en parie ma solde.

- Du pit’ ? s’étonna Haziel.

- Ouais, du Capitaine, quoi.

- Mais pourquoi vous voulez voir ses dents ?

- Sérieux, Haziel ? s’effara Owen. Tu n’as pas vu ce qu’il vient de se produire ?

- Bah, Andy est parti s’entraîner avec Jones, puisque cette féminine est un vrai boulet, avoua-t-il en reprenant sa tablette. Elle nous sert à rien, elle ferait mieux de démissionner.

- Tu vois vraiment pas plus loin que le bout de ton nez. C’est dingue, pour un mec comme toi !

Ezra soupira, exaspéré, en s’enfonçant dans le canapé. Il fit un signe de la main à son équipier.

- Explique-lui Owen, parce que moi j’en peux plus de sa naïveté.

Ce dernier se releva et s’enferma dans sa chambre, fatigué par cette mission de la journée. Owen se redressa, fit face à son collègue et lui retira son appareil des mains.

- On a pu entrevoir un début d’entente entre le pit’ et Lilly.

- Quoi ? Mais non. S’il y en a bien un qui la déteste plus que moi, c’est Andy, affirma-t-il en récupérant sa tablette.

- C’est ça ouais… Tu devrais commencer à prendre en compte l’éventualité que Lilly reste dans l’escadron. Et qu’elle deviendra ton équipière, que tu le veuilles ou non.

- Il faudra me passer sur le corps.

Owen pouffa dans son coin et se leva à son tour pour se diriger vers sa chambre.

- Va vraiment falloir que tu grandisses. Lilly n’est pas quelqu’un de méchant. Elle mérite amplement sa place parmi nous.

Haziel releva les yeux et adressa un regard empreint de colère à son collègue. Ce dernier fit un signe de la main et disparut à son tour dans sa chambre, laissant le Cavalier seul avec ses pensées. Il lui était tout à coup impossible de se concentrer sur autre chose que Lilly Jones. Si elle commençait à se faire une place dans l’escadron, que même son supérieur lui accordait une certaine forme de confiance, il ne pourrait pas le supporter très longtemps. Cette nouvelle recrue précipiterait son départ. Il était hors de question de faire équipe avec elle.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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