12.3

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Allongé dans son lit, Haziel ferma les yeux quelques instants pour réfléchir, prenant une grande inspiration pour tenter de mettre ses idées au clair. Ne pouvant plus dormir d'un profond sommeil réparateur, ces exercices de relaxation, mis en place avec le chef de la clinique de la station, constituaient désormais sa seule source de récupération mentale. En ce moment, il en avait cruellement besoin pour lâcher prise.

Il commença enfin à ressentir les bienfaits de son état second, lorsqu’il entendit un bruit de grincement contre le sol. Il se redressa d’un bond, perturbé par cette impression soudaine de ne pas être seul dans sa chambre.

Il n’eut pas besoin d’allumer la lumière pour reconnaitre la silhouette qui venait de prendre place en face de lui, à califourchon sur cette chaise de bureau, juste devant son exo-combinaison qui trônait dans le coin de la chambre.

Elle avait lâché son armure flamboyante pour sa combinaison seconde peau qui paraissait en parfait état. Haziel se frotta les yeux vigoureusement, pensant qu’il était en proie à un mauvais rêve. Mais lui ? Rêver ? Ne faisant plus partis de sa physiologie, il avait depuis, des années, oublié la sensation que procurait un sommeil profond.

S’il ne rêvait pas, alors il devenait simplement fou. Il décida d’ignorer cette hallucination en se rallongeant dans son lit pour se retourner contre le mur. Il entendit ensuite le bruit de ses ongles taper contre le métal du dossier de la chaise. Il ferma les yeux et se concentra pour la faire disparaitre. Ce bruit rythmé retentissait toujours dans ses oreilles. En se redressant de nouveau, elle était toujours là, dans l’ombre et lui adressa un geste de salut de la main. Haziel se frappa le front avec le poing et se recoucha de nouveau.

- Tu vas m’ignorer encore longtemps, Haziel ? lança Rita dans un soupir, la tête appuyée dans la paume de sa main.

- Tu n’es pas réelle, répondit-il sans se relever.

- Ils ont sérieusement mis Lilly Jones dans l'escadron Suicide ? Cette fille devrait être morte, comme sa sœur. Elle va vous attirer des problèmes.

Je ne peux qu'être d'accord, concéda Haziel intérieurement.

Il entendit la chaise bouger et des bruits étranges comme si elle fouillait dans ses affaires. Par curiosité, il se retourna et se releva d’un bond. Elle avait pris en main l’une de ses deux épées et faisaient des grands gestes.

- Ça faisait longtemps que je n’avais pas manié cette lame ! plaisanta-t-elle. En fait, je n'en ai jamais réellement manié une, maintenant que j'y pense.

Haziel eut un mouvement de recul. Comment une hallucination pouvait prendre en main son épée ? Il se demanda même si quelqu’un ne l’avait pas drogué, peut-être Owen qui avait mis un somnifère quelques part ou un hallucinogène puissant. Lui qui semblait si intrigué par le fait que son collègue n’ait pas besoin de dormir, ou manger.

- Comment tu es arrivée là ? La sécurité du camp, comment tu l’as passé ? questionna-t-il interloqué.

- Oh mais je ne suis pas là ! répondit-elle en posant la lame. Enfin, oui et non en fait. C’est compliqué, un jour je te raconterai.

- C’est Ektra qui me joue des tours, se persuada-t-il.

- Il ne me contrôle pas totalement.

- C'était bien toi à la brèche ? Tu as repris possession de ton corps ?

- Non, une ruse d'Ektra pour te faire espérer.

- Comment c'est possible ?

- Tu ne pourrais pas comprendre, je mettrai des heures à t’expliquer et je n’ai pas des heures.

Elle s’assit sur le lit et fit signe à son équipier de se rassoir à son tour. Haziel eut de nouveau un mouvement de recul, mais prit le temps de contempler le visage de Rita en prenant place à ses côtés. Comment pouvait-elle vraiment être ici et paraitre insouciante malgré la situation actuelle ? Son cœur s'emballa et il fut mitigé entre le soulagement de la voir et l'étonnement de ne pas être en train de dérailler.

- Tu sais, tu peux me poser des questions quand même, reprit-elle pour briser ce silence gênant.

- Je ne saurais même pas par où commencer.

- Commence avec la première qui te vient à l’esprit.

- Comment tu as fait pour survivre ?

Elle haussa les épaules, indifférente.

- Aucune idée. Je sais juste que Jones n’a pas eu cette chance et que maintenant, Ektra m’utilise. Changement de plan, on part faire sauter cette fabrique. 

Elle se tut. Haziel profita de son silence pour tenter de lui effleurer la joue avec ses doigts. Des larmes commencèrent à lui monter aux yeux lorsqu’il sentit le contact de sa peau qui lui avait tant manqué. Elle était si froide, comme un cadavre, mais en même temps tellement réelle. Haziel ne pouvait mettre de mots sur ce qu’il ressentait.

- Je vais venir te chercher, affirma le Cavalier.

- Tu ne peux pas, coupa-t-elle en haussant le ton. Tu dois rester le plus loin possible d’Ektra. C’est trop dangereux pour toi. Plus que pour les autres.

- Tu pourrais t’expliquer ?

Elle leva la tête vers le plafond, puis se redressa d’un bond, comme si un danger la menaçait.

- Je n’ai pas le temps, il revient. On se revoit très bientôt, Haziel.

Il se releva dans son lit, complètement paniqué et à bout de souffle. Il était couvert de sueur et sa respiration était haletante. Il regarda l’heure, c’était déjà le matin. Il avait dormi toute la nuit d'un sommeil lourd, sans interruptions.

Quelqu’un frappa à sa porte. C’était Andrew. Haziel était en retard pour leur départ. Il se leva péniblement et alla lui ouvrir. La lumière du jour lui fit mal aux yeux. Il se frotta le visage pour s’y habituer.

- Mais qu’est-ce que t’as fait ? s’étonna Andrew devant l’état de son Cavalier.

- Un footing, mentit Haziel.

- Ouais eh bien active toi, on part. Ces connards ont repris la construction de navettes.

Haziel referma la porte et alla rapidement enfiler son exo-combinaison. Il récupéra ses deux épées et ses armes à feu avant de quitter sa chambre. Il regarda en arrière, au moment de sortir, se repassant les évènements de la nuit dernière.

Il ne devait pas en parler à son Capitaine, au risque de finir de nouveau en cellule d'isolement à être étudié. De plus, il avait bien assez à gérer avec sa nouvelle subordonnée. Pourtant, il ressentit le besoin de faire appel à lui pour comprendre. Peut-être devrait-il voir avec Riley ? Avec elle, il pourrait avoir des explications scientifiques à ces évènements.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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