12.2

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L’escadron Suicide avait pour ordre de partir le lendemain matin, pour une mission de reconnaissance sur un point. Dans le mess, Haziel parcourait sa tablette et les derniers rapports de mission des différents escadrons, qui mentionnaient l’apparition d’Ektra. Il se repassait également les vidéos, tentant de percevoir une lueur d’espoir dans le regard de son équipière. La nuit allait être longue, comme toutes les autres.

Il sursauta lorsque la porte du mess s’ouvrit en trombe. Lilly entra dans le réfectoire, en poussant des jurons. Elle n’avait pas encore remarqué la présence de son équipier. Haziel pensait pouvoir être tranquille. Cette pièce était habituellement complètement vide, à cette heure-ci.

Pourtant, la Cavalière passa derrière le comptoir et entra dans les cuisines. Dans la chambre froide, Lilly récupéra une poche de glace qu’elle se pressa contre l’épaule. Ce coup de pied de son supérieur l’avait bien amoché ! En sortant des cuisines, elle se stoppa. Haziel l’observait depuis sa place.

Au début, elle se sentit obligée d’éviter la dispute certaine qui éclaterait si elle s’approcherait de son équipier. Finalement, elle décida de s’assoir face à lui. Il fronça les sourcils en se levant pour partir. Lilly tenta le coup et lui demanda de l’écouter quelques instants. Il s’arrêta et resta debout, finalement curieux d'entendre ce que cette recrue avait à dire, espérant qu'elle aggraverait son cas pour avoir une bonne raison de la jeter de l'escadron.

- Je voulais m’excuser, commença-t-elle en appuyant un peu plus sur la poche de glace, suivant les conseils de son supérieur. Je n’aurais jamais dû désobéir au Capitaine.

- Estime toi heureuse qu’il n’ait pas décidé de demander une sanction.

- Tu avais raison. Si je n’étais pas venue, peut-être que vous l’auriez récupérée.

- Non. C’était une ruse d’Ektra pour nous endormir. Rita est morte il y a deux ans. Il n’y a rien à dire de plus.

Sur ces mots qu’il essayait de faire sonner comme une vérité, Haziel quitta le mess. Tergiverser et argumenter avec Lilly sur ses erreurs n’était pas sa priorité. Tout ce qu’il voulait, c’était qu’on lui foute la paix. Il commençait sérieusement à croire qu’il n’avait plus rien à faire ici, dans la Cavalerie. Le Général Amador n’avait plus rien à lui offrir. Elle ne semblait pas décidée à tout mettre en œuvre pour sauver la Main de Dieu, des griffes du sans-visage qui l'habitait.

*

En arrivant devant les locaux de leur escadron, Haziel tomba nez à nez avec Ezra, qui prenait l’air devant l’entrée, appuyé contre mur, insouciant comme s’il n’en avait strictement rien à faire de ce pourquoi il était sur Terre. Il croisait les bras et contemplait le ciel étoilé. Le Cavalier comprit qu’il attendait son retour du mess.

- Je sais ce que tu as dans la tête, lança Ezra sans baisser le regard vers lui.

- Tu serais bien le premier.

- Tu veux partir à sa recherche !

Il se redressa et se posta devant le Cavalier Solitaire. Un sourire discret de satisfaction se dessina sur son visage lorsqu'il se rendit compte qu'il avait raison. Ezra était très perspicace et observateur. Il faisait preuve d'un esprit analytique hors norme. Pas étonnant qu’il soit lui aussi sortit dans les premiers de sa promotion, malgré sa fainéantise.

- C’est une mauvaise idée, affirma-t-il.

- Qu’est-ce que tu en sais ?

- C’est logique.

- Je ne peux pas la laisser tomber, Ezra.

- Personne ne va la laisser tomber, vieux. Tu as entendu Amador comme moi, ils veulent la sauver.

- Et pourquoi à ton avis ? Pour pouvoir interroger Ektra, comprendre les sans-visages et se débarrasser d’eux une bonne fois pour toute. Ils n’en ont rien à faire de Rita. Morte, elle reste un martyre. En vie, elle devient un traitre.

Ezra ne sut quoi répondre. Haziel marquait un point. Amador et Weinberg ne voulaient pas qu’elle soit encore en vie, parce qu’effectivement, elle ne serait plus le héros qui avait refermé la brèche, mais simplement la nouvelle figure de leur plus grand ennemi. Tous ceux qui s’étaient rattachés à la cause de la Cavalerie après sa mort commenceraient à douter de leur engagement, en voyant leur héros de l'autre côté de la barrière.

- Haziel, tout ce que je dis c’est que là, il ne s’agit plus seulement de la Main de Dieu. La brèche est de nouveau ouverte. Les sans-visages et les Exos vont déferler. Et franchement ? Tu es sans aucun doute le plus puissant d’entre nous. On va grandement avoir besoin de toi. Tu lâches l’escadron, tu nous condamnes tous.

Sur ces mots durs à entendre, Ezra retourna dans les quartiers du septième escadron. Après avoir poussé un long soupir, Haziel décida de rentrer à son tour. Il s’enferma dans sa chambre, lumière éteinte et s’allongea sur son lit.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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