12.1

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Lilly quitta enfin sa douche après avoir laissé couler l’eau chaude de longues minutes sur ses muscles endoloris. Elle s’enroula dans une serviette épaisse en soupirant. Elle repassa dans sa chambre et commença à démêler ses longs cheveux. Dans la pièce d’à côté, elle pouvait entendre Ezra et Owen se disputer une fois de plus autour d’un jeu du Cavalier, sur sa tablette. Haziel les rappelait à l’ordre de temps à autre, leur demandant de faire moins de bruit. Ezra ne se laissait pas faire et lui répondait constamment de façon cinglante. Haziel s’insurgeait et une engueulade éclatait entre les deux soldats.

Lilly ne put s’empêcher de d’esquisser un léger sourire alors qu’elle écoutait les conversations de ses collègues. Ils semblaient si proches, si unis, comme une vraie famille. Le cœur de la jeune femme se serra, se souvenant qu’elle n’avait jamais ressenti ça, être entouré d’amis proches, de discuter simplement avec ses semblables.

Quelqu’un frappa à la porte de sa chambre et elle sortit de ses pensées en sursautant. Au fond d’elle, elle espérait qu’Owen venait lui proposer de se joindre à eux. Elle accepterait, cette fois-ci. À la place, le Capitaine se dessina derrière la porte. Il écarquilla les yeux et détourna le regard, gêné.

- Euh Lilly, t’es en serviette.

- Oh ! Oui, pardon.

La Cavalière referma légèrement la porte et se dissimula derrière.

- Qu’est-ce que vous voulez, Capitaine ?

- Passe en tenue de sport, sur les tatamis dans cinq minutes.

- Bien pris, Capitaine.

Elle soupira en refermant la porte, prenant quelques instants pour s’adosser contre. Elle allait encore transpirer alors qu’elle venait de se laver. Elle prendrait des coups alors qu’elle était épuisée et qu’elle voulait seulement aller se coucher.

*

D’un pas nonchalant, Lilly entra dans la salle d’entrainement. Le Capitaine finissait tout juste de s’échauffer les articulations. À peine elle posa un pied sur le tatami que son supérieur se mit en position de combat. Il arborait toujours ce regard froid et vide de toute émotions, comme mort. Ses yeux d’un bleu perçant obligèrent Lilly à détourner le sien.

- Est-ce que je dois prévoir un casque de protection pour mon crâne, Capitaine ? marmonna la jeune femme.

Andrew se redressa et fronça les sourcils. Il baissa les yeux en remarquant une fois de plus les quelques traces de l’hématome sur le visage de sa subordonnée.

- Je n’aurais pas dû faire ça. C’est indigne d’un officier.

Lilly profita de ce moment de trouble et attaqua son supérieur. Ce dernier fut surpris et para maladroitement le coup de pied de son adversaire. Il recula hors du tatami et manqua de tomber en arrière. Lorsqu’il retrouva son équilibre, il releva la tête. Lilly était revenue en position de combat et semblait fière de cette petite diversion. Il serra les dents, profondément irrité devant la fourberie dont elle avait fait preuve.

- Alors ça… murmura-t-il en serrant les poings.Tu vas le regretter.

- Vous m’avez dit d’attaquer, alors j’attaque.

Courroucé, Andrew remonta sur le tatami est attaque à son tour. Lilly put esquiver les coups rapides qu’il envoyait. Je crois que je l’ai mis en colère ! comprit-elle alors qu’elle venait tout juste de s’accroupir, afin d’éviter un coup de pied retourné. La Cavalière tenta de faire un croche pied à son supérieur. Il perdit une fois de l’équilibre. Elle se redressa et enchaîna avec un crochet. Au dernier moment, Andrew attrapa le poing de son adversaire. Il lui retourna le bras afin de la maîtriser. Lilly laissa s’échapper un gémissement de douleur, persuadé que le bruit de son articulation signifiait que son épaule venait de se déloger. L’officier lui assena coup de poing dans le plexus. Elle recula en suffoquant.

Elle essuya la sueur de son front et reprit une respiration normale. Elle croisa le regard de son supérieur en se redressant. Il était tout aussi essoufflé qu’elle mais décidé à reprendre le combat. Lilly se jeta sur lui en étouffant un cri de rage. Sans aucun coup de prévu, Andrew n’eut aucun mal à la maîtriser. La jeune femme se débattu contre lui mais il était bien plus fort qu’elle. Elle se calma et grogna, horripilée d’avoir été vaincu, une fois de plus.

- Si vous ne montrez aucune technique, je ne risque pas de m’améliorer !

L’officier soupira et relâcha son adversaire. Il la poussa en avant et elle se retourna. Andrew remarqua la mâchoire crispée de sa subordonnée. Son regard enragé lui rappela celui de sa sœur Mila. Un frisson lui parcourut le corps alors que l’image de cette femme lui traversa l’esprit. Il se pressa la main sur le front et se racla la gorge, espérant que son adversaire ne remarque pas le trouble se dessiner sur son visage.

- Vous allez bien ? Capitaine ?

- Oui, oui. Ça va, rassura Andrew avec un signe de la main. Bon, tu veux apprendre quelques techniques, hein ?

- Vous l’avez dit vous-même, je suis trop prévisible et j’attaque sans prévoir mon prochain coup. Pourquoi ? Parce que je n’ai aucune technique.

- Très bien. On va remédier à ce problème alors.

Andrew lui fit signe de s’approcher. Lilly eut un mouvement de recul, se demandant s’il n’allait pas l’attaquer par surprise. Elle pouvait s’attendre à tout venant de lui. Son regard semblait avoir radicalement changé, en l’espace d’un instant. Il s’était radouci. Cet officier était réellement difficile à percer.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
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Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
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