11.3

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Dans le bureau du Général Amador, le Capitaine Bartoli entra et se posa dans un des fauteuils. Elle releva la tête vers le chef des Exécuteurs et son bras droit, Amanda Flynn. La Cavalière expérimentée avait également pris quelques coups, infligés par la Main de Dieu, lors d'un combat. Sa pommette semblait fracturée vu les gonflements et la couleur de celle-ci. Cependant, cette teigne ne comptait certainement pas bénéficier d'un arrêt de travail. La douleur ? Elle ne connaissait pas. Amanda Flynn savait encaisser les coups. Cette armoire à glace de quatre-vingt kilos de muscle arborait cependant pour la première fois un air inquiet sur son visage.

Également soucieux du contenu de leur dernière mission, le Capitaine Bartoli tendit au Général le rapport écrit qu’il venait de terminer avant le rassemblement. Le commandant de la Cavalerie le parcourut rapidement et posa la tablette sur son bureau en soupirant. Elle releva la tête vers l’officier et le Cavalier Flynn.

- Il est clair que j’aurais préféré voir revenir Mila Jones, concéda-t-elle. Au moins, elle n’avait pas de prothèse surpuissante comme la Main de Dieu.

- Et crois-le ou non Général, Ektra n’hésite pas à en faire usage. Deux des Exécuteurs ont été blessés, mais rien de grave.

- Elle n'est pas si forte que ça, concéda Amanda. J'ai retenu mes coups ne sachant pas ce que vous vouliez faire d'elle, Général.

- Je m'en doute, Flynn.

- Nous avions vraiment l’impression de la voir à l’œuvre, compléta Bartoli. C’était très déroutant.

Amador se laissa tomber dans le dossier de son fauteuil. Si ses troupes avaient l’impression de voir Rita Aleysworth à l’œuvre, ils auraient énormément de mal à faire ce qu’il faut si la situation l’exigeait, à savoir riposter.

Tous savaient que la Main de Dieu représentait une arme redoutable, tout comme sa porteuse. Combinée à la puissance physique d’un humain possédé par un sans-visage, Rita Aleysworth en devenait presque invincible.

- Ce n’est pas tout, Général, reprit Bartoli de nouveau perturbé par un élément.

- Qu’est-ce que tu ne me dis pas Fred ?

- Nous avons vu des navettes. Enfin… En construction, le squelette primaire. Ektra a repris ce projet un peu fou.

- J'avais pour projet de tout faire sauter, mais la gamine a débarqué, expliqua Flynn.

Amador s'avança en soupirant. Devant le trouble de son supérieur, le Capitaine Bartoli ne manqua pas de mentionner que pour son escadron, réputé être le plus brutal et sauvage de tous, se battre contre Ektra avait été compliqué, il suffisait d'observer le visage d'Amanda Flynn pour s’en rendre compte. Pour un escadron peu entrainé et qui ne connaissait pas les spécificités de la prothèse de la Main de Dieu, ce serait la mort assurée. Vaincre ce nouvel ennemi se révélait être une tâche bien plus compliquée que prévue, surtout avec cette nouvelle information sur la reprise de construction des navettes.

*

Lilly avait profité de son après-midi pour retourner s’entraîner aux machines. Si elle voulait pouvoir mettre des coups puissants à ses adversaires, son Capitaine, en particulier, elle devait tout d’abord prendre en masse musculaire. Elle suivit un programme, rapidement établi par Owen. Alors qu’elle soulevait sa barre sur le banc, elle put entendre des chuchotements à côté d’elle. Tout d’abord persuadé que sa paranoïa lui jouait encore des tours, elle comprit, en tournant la tête, que les chuchotements étaient dirigés à son encontre. Qu’est-ce que ces deux Cavaliers avaient encore à leur raconter ? Elle se redressa après avoir reposé sa barre et leur fit face.

- Si vous voulez dire quelque chose, dites-le-moi directement ! s’agaça la Cavalière.

- Oh ça va, pas la peine de t’énerver, jeune.

L’un des Cavaliers, le plus blond au sourire ravageur se redressa à son tour et s’avança auprès de Lilly. Alors qu’elle s’attendait à une réflexion désobligeante du même type que celles d’Ackermann, à la place, il lui tendit la main.

- Lucas Bellamy, Exécuteurs. Et lui c’est Matt Adamski.

Lilly fronça les sourcils et fixa la main du Cavalier. Avec prudence, elle lui serra. Le second Cavalier fit de même. La jeune femme ne baissa pas sa garde pour autant.

- Pourquoi vous chuchotiez ? questionna Lilly, prévoyante.

- C’est toi la nouvelle de la cent vingt-six ? Lilly Jones ?

- Oui, soupira-t-elle, s’attendant encore à des insultes.

- Tu vois Matt, j’avais raison, répondit-il en donnant un coup à son équipier.

- C’est vrai qu’elle lui ressemble, mais quand même.

La Cavalière les écouta parler d’elle pendant de longues minutes. Tous lui racontaient constamment la même chose. Ils parlaient toujours de la ressemblance avec sa sœur, s’étonnaient de son choix de carrière, remarquant que la jeune femme semblait moins folle que son aînée. Elle fut rapidement désintéressée par cette conversation. De toute façon, elle avait terminé sa séance.

- Eh ! s’écria Bellamy. Où tu vas ?

- Dans mes quartiers.

- Bah ! On était en train de discuter !

- Non, vous étiez en train de discuter. J’ai mieux à faire.

Elle quitta la salle de sport. Bellamy soupira en se retournant vers son équipier.

- T’es vraiment débile ! Tu l’as fais fuir.

- T’es sérieux là ? C’est toi qui a commencé à parler de sa sœur ! s’écria Adamski.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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