10.2

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Owen pressa Lilly, l’allocution du Général Amador allait bientôt commencer. Elle voulait s’entretenir avec eux d’un nouveau danger qui planait au-dessus de leurs têtes. Tous savaient parfaitement que c’était à cause de la réouverture de la brèche. Eux qui pensaient que tout s'était terminé deux ans auparavant, voilà que leur héros devenait également leur ennemi.

Ils devraient s’attendre à de nouvelles frappes à la chaine sur des nouvelles fabriques, comme lorsque le Général Weinberg avait lancé son offensive. Mais cette fois-ci, la donne avait changé. Les sans-visages avaient un leader. Ils seraient, par conséquent, beaucoup mieux organisés.

De plus, des nouvelles facultés des sans-visages avaient été mise en lumière, celles d’aspirer toute vie d’un corps humain rien qu’en le traversant. Bien qu’encore plus terrifiant qu’ils ne l’étaient déjà, de son côté, la Cavalerie avait également cette nouvelle arme de Riley qui leur procurait un léger avantage, dans cette nouvelle guerre qui se profilait.

Lilly ne cessait de se poser toute sorte de question. Qu’allait-on penser d’elle ? Est-ce qu’on la laisserait enfin tranquille si la Main de Dieu devenait le nouveau traître ? C’était horriblement égoïste de penser ça, mais elle préférait que ce soit elle la nouvelle cible de toutes les injures et haine de ses collègues. Elle avait changé de camp et devait être considérée comme un ennemi, à présent.

Cependant, le Cavalier Solitaire n'allait certainement pas laisser de côté l'espoir de voir revenir son ancienne équipière. Accepter que Lilly soit son niveau binôme pourrait être perçu comme une trahison aux yeux de la Main de Dieu. N'étant pas capable de lui faire du mal ou de lui être infidèle, la jeune recrue perdait toutes ses chances de faire équipe avec Haziel Eldred.

Il serait le plus compliqué à approcher, Lilly le savait. Il ne baisserait jamais sa garde. Avant son petit coup de théâtre dans l’entrepôt, il restait poli avec elle sans pour autant tisser de liens. Depuis, il ne lui adressait simplement plus la parole, pas même un regard. Il allait bien finir par être obligé de lui parler. Après tout, ils étaient dans le même escadron.

- Elle va nous parler de quoi, vous croyez, Capitaine ? questionna Ezra alors que l’officier rejoignait tout juste son escadron sur la place du rapport.

- À ton avis ? C’est plutôt évident.

- Vacances pour tout le monde ? plaisanta Owen.

Ezra lui flanqua une claque derrière le crâne.

- Mais arrête ! J’essaye juste de détendre l’atmosphère !

- Tu racontes de la merde, tu devrais plutôt la ferme.

- T’es vraiment un rabat-joie Ezra.

- Vous pourriez vous taire, tous les deux ? s’insurgea Haziel.

- Ah ne commence pas, toi ! Tati est même pas encore là !

- Haziel a raison, fermez-là, vous me souler, avoua le Capitaine.

Ezra plongea les mains dans les poches et soupira, incroyablement nonchalant. Owen se massa l’arrière du crâne, douloureux. Lilly, de son côté, observa les deux Cavaliers devant elle : Andrew et Haziel. Ils avaient l’air si grave. Elle fit également un tour d’horizon alors qu’elle se sentait observé. Et pourtant, non, personne ne la fixait. À force d’avoir subis les pires horreurs, elle restait constamment sur ses gardes alors qu’elle semblait être totalement invisible, dans la Cavalerie. Elle soupira de soulagement et put enfin abaisser son bouclier. Ses délires de persécutions devaient à tout prix cesser.

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Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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