10.1

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L’escadron Suicide était complètement dispersé aux quatre coins du camp, vaquant à toutes sortes d’occupations, attendant sagement une nouvelle mission. Durant son temps libre, Haziel semblait être un fantôme, disparaissant pendant de longues heures. Lilly était incapable de lui mettre la main dessus, cherchant à discuter calmement avec lui. Après tout, ils étaient dans le même escadron. Leur efficacité durant les missions allait être ternie par leurs disputes. La Cavalière ne souhaitait pas être la raison de déchéance de son équipe.

Ils étaient premiers au classement depuis ces deux dernières années. Avec le décès de l’escadron Chanceux, les compteurs avaient été remis à zéro. Le Capitaine Aleysworth avait bien fait comprendre à ses hommes qu’il comptait reprendre leur première place, et la garder.

Lilly prenait un café chaud au mess, après avoir pris une douche, à la suite de cet entraînement matinal avec Owen. Elle tentait également de remettre ses idées en place. Que ce soit concernant le retour de la Main de Dieu, ou la lettre de son père. Elle ne pouvait pas agir comme si ces mots n’existaient pas, c’étaient ceux de son géniteur. De plus, sa colère envers la Cavalerie était bien réelle. Ils n’avaient pas su traiter correctement sa famille. Pourtant, Andrew Aleysworth méritait-il de payer pour tout ça ?

Cette souffrance, solitude qu’elle avait connue, elle espérait pourtant que jamais personne ne la ressente à son tour. Avec la demande de son père, la Cavalière briserait cette promesse qu’elle s’était faite. D’un autre côté, ne pas exécuter sa dernière volonté pouvait entacher sa mémoire. En tant que sa propre fille, elle ne pouvait pas se le permettre. De toute façon, la majorité des habitants de la colonie la voyait comme une traîtresse. Il n’y avait qu’un pas à franchir pour être une meurtrière. Y avait-il une réelle différence ?

Ses mains enserraient sa tasse et son regard était plongé dans la couleur foncée de son breuvage. En tête lui remontaient sans cesse les images, comme des flashs, de ces Exos qui avaient tenté de la tuer, gâchant ainsi son moment de réflexion.

Les simulations étaient bien différentes de la vraie vie. Cette première mission avait bien failli lui coûter la sienne. Ce qui l’étonnait le plus, dans sa propre réaction : elle n’avait pas eu peur de sa mort. Comme si, tout au fond d’elle, elle voulait qu’une telle chose se produise.

- Tati Amalia rassemble les troupes pour une allocution, annonça une voix dans son dos.

Lilly sortit de ses pensées et releva la tête. Owen, de nouveau en treillis, se dressait devant elle, arborant un sourire de pitié à l’égard de sa collègue. La Cavalière hocha la tête, replongeant dans l’observation de son café.

Cette situation gênait Owen au plus haut point. La jeune recrue n’était pas quelqu’un de mauvais, mais tout le monde autour de lui semblait penser le contraire. Il détestait ne pas bien s’entendre avec les autres. Sa nature profonde le poussait donc à être ami avec sa nouvelle collègue.

De son côté, Lilly se répétait constamment la même chose : ne pas tisser de liens, il n’est pas mon ami. Pour y parvenir, elle se repassa en mémoire les évènements des deux dernières années : les insultes, les funérailles de sa sœur gâchée par des civils mécontents, la profanation du corps de son père à la morgue et de la tombe de Mila. Elle se rappela également des gros titres des médias et les journalistes qui campaient devant la porte de leur appartement, pendant des heures, voire des jours. Ce n’était pas facile de rester froide avec Owen. Il était serviable et constamment amical envers elle.

Comprenant que la jeune Cavalière était perturbée par sa première mission, il prit place en face d’elle.

- Quelque chose ne va pas ? questionna-t-il.

Lilly ravala sa salive et tenta de trouver une esquive, une bonne excuse pour que son objectif ne soit pas découvert. Tant qu'elle-même ne savait pas quelle voie emprunter, il était hors de quesiton de laisser traîner des sous-entendus. Elle commença à croire qu’Owen Miller serait le premier qu’elle pourrait approcher sans éveiller les soupçons. Le premier à utiliser pour faire souffrir le Capitaine Aleysworth. Il était également beaucoup trop compatissant envers elle et elle n’aimait pas ça.

- J’ai failli mourir, ces Exos me visaient moi et dans cette histoire, tout ce qui m’importe c’est que mon équipier veut me dégager et mon Capitaine me déteste.

- Ouais alors, concernant Haziel, on ne peut malheureusement pas faire grand-chose. Et pour le Capitaine, il ne te déteste pas. Il a juste eu la trouille de sa vie, expliqua-t-il en riant.

- La trouille ? s’étonna Lilly.

- Si tu avais pris un tir, ça voulait dire des comptes rendus de blessures, voir pire, de décès. Des funérailles et encore des cérémonies. Disons qu’avec toute l’histoire d’il y a deux ans, le Capitaine a eu sa dose de morts dans son entourage.

- J’y crois pas une seule seconde. On parle de notre Capitaine, celui qui m’a quasiment fracturé la pommette, juste pour le plaisir.

- C’est un impulsif, il est très émotif, on dirait pas comme ça. Il s’en serait énormément voulu s’il l’avait vraiment fait.

- Ce n’est pas une raison.

- Il voulait juste que tu t’endurcisses ! Afin que tu sois au niveau en cas d’affrontement contre ce… Ektra, ou je ne sais pas qui.

Maintenant qu’elle est de retour, tu vas crever à la seconde où on se retrouvera en face d’elle, avait-il dit, alors qu’il venait de la maîtriser. Sur le coup, elle n’avait pas réellement compris mais, il parlait de sa sœur. Lilly acquiesça gravement, comprenant enfin la réaction de son supérieur. Il s’était laissé emporter par ses émotions, il ne semblait en réalité rien avoir contre elle, ses compétences ou son acte de désobéissance. Il aurait réagi de la même façon si Ezra ou Owen s’était pointé.

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Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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