9.1

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Le Général arriva enfin devant les portes du laboratoire du Docteur Scarola. Il était tard, mais l’ingénieur semblait toujours présente, avec quelques-uns de ses subalternes. Est-ce qu’il y a un jour où vous allez avoir des horaires normaux, Scarola ? se demandait Amador.

En entrant, elle put entendre immédiatement la voix aigüe de l’ingénieur. Elle était dure et complètement cinglée par moment, mais, après la mort de la Main de Dieu, elle avait totalement changé. La petite blagueuse coincée dans une autre époque était devenue cynique, encore plus froide avec les gens qui l’entourait. Elle avait perdu tout intérêt pour la technologie de la prothèse qu’elle avait développé, se jetant corps et âme dans des recherches de développement d'une arme, pouvant détruire une bonne fois pour toute les sans-visages. Après des mois d'acharnement sans sommeil, elle avait finalement réussi.

Elle avait réussi à créer une arme pouvant les pulvériser. En voulant trouver un moyen de décomposer entièrement les sans-visages, peu importe ce qu’ils étaient, elle avait mis au point un rayon qui permettait de les faire simplement disparaître en coupant le lien entre leurs molécules. Un collier de perle duquel on retire le fil, avait-elle utilisé comme métaphore. Cette arme avait été immédiatement inclue à la composition des exo-combinaisons.

Lui parler ou lui donner des ordres devenait de plus en plus compliqué, à cause de son mauvais caractère. Son geste désespéré lors de la reprise du contrôle de la station la rendait intimidante auprès de tout le monde. Au fond d’elle, Amador tentait de garder la face devant elle, mais elle était présente dans le bureau du Gouverneur, le jour de la destitution d'Abella Andrieni. Cette rage, qu’elle avait vu dans les yeux de la spécialiste, elle espérait ne jamais la revoir.

- Docteur Scarola ! appela Amador.

- Général, répondit-elle, levant les yeux au plafond en se retournant. Que me vaut le plaisir de votre visite ?

Elle était nonchalante dans sa façon de répondre. Plusieurs fois, Amador s’était dit qu’elle aimerait bien coller une claque à cette demoiselle, afin de lui remettre les idées en place. Mais elle n’était pas militaire. Tenter d'arrondir les angles était sa seule et unique option pour garder de bonnes relations avec la chef du service. Le bon fonctionnement des exo-combinaisons de la Cavalerie dépendait entièrement de son travail et de son équipe.

- J’ai à vous parler, reprit le Général. Seule à seule.

- Je m'en doute. Venez dans mon bureau.

Le Général suivit l’ingénieur à l’arrière du laboratoire. Scarola ferma la porte et invita Amador à s’assoir en face d’elle.

- Je vais aller droit au but.

- J’imagine que vous avez d’autre chats à fouetter, Général.

- La Main de Dieu est en vie, coupa-t-elle.

Riley eu le souffle coupé. Pour une fois, elle était à court de mots. Elle fronça les sourcils quelques instants et ses muscles se figèrent.

Haziel et Andrew étaient passés la voir avant leur départ en mission mais s’étaient bien gardés de lui communiquer cette information. En colère contre ces deux hommes, elle se fit la promesse de leur flanquer une claque violente dès qu’elle les croiserait. Je vais piquer une navette et leur rendre visite, pourquoi pas ? s’énerva Riley, intérieurement.

- Comment, bafouilla-t-elle. Pourquoi elle… Quoi ?

- Nous n’en savons encore rien. Cependant, nous avons eu des informations. Un sans-visage du nom d’Ektra à prit le contrôle de son corps et se positionne en tant que leader de son peuple.

- Ektra ? Ce n’est pas le connard qui avait pris Mila Jones ?

- Lui-même.

- Tout ceci promet de devenir intéressant !

Le Général Amador marqua une pause, ne pouvant déterminer si Scarola était sérieuse dans ce qu’elle avançait ou simplement sarcastique, comme à son habitude.

- Que voulez-vous de moi ? reprit Riley.

- Que vous procuriez à la Cavalerie un moyen de déterminer si la Main de Dieu est toujours vivante. Si c’est le cas, les séparer.

- Et avec ceci un grand café et une pâtisserie ? répondit Riley avec un air méprisant, en faisant un signe de la main.

- Pardon ?

- Ne soyez pas aussi outrée. J’ai une grande gueule, c’est mon crédo, tout le monde le sait.

- Est-ce qu’on pourrait revenir au problème exposé ?

- Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez de faire ? Les séparer ? Alors que je ne comprends toujours pas comment, scientifiquement parlant, Haziel a réussi à botter le derrière de ce sans-visage qui l’avait possédé ?

- N’allons pas trop vite en besogne. Dans un premier temps, je veux juste savoir s’il y a toujours des traces de Rita Aleysworth ou s’il n’y a qu’Ektra à l’intérieur.

- Oh, je me sens soudain si soulagée ! s’écria-t-elle ironiquement.

À sa façon, Riley fut déboussolée à l’entente de cette nouvelle. Sa réaction était parfaitement compréhensible. Rita et elle étaient très proches depuis le lancement du projet de la Main de Dieu. Le Général espérait tout de même qu’elle réussirait à rester concentrée pour remplir cette nouvelle mission.

- Ça ne me dit pas si c’est possible ou non, reprit le Général en essayant de garder son calme face à cette femme.

- Je n’en sais rien. Je vais essayer de vous bidouiller un truc, mais ne fondez pas tous vos espoirs là-dessus !

Amador soupira et se frotta le visage. Elle ne pensait sincèrement pas, en acceptant de prendre le poste de Général de la Cavalerie, qu’elle serait confrontée à l’ouverture d’une nouvelle brèche, ou l’éclatement imminent du septième escadron.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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