6.4

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Quelqu’un tambourinait à la porte de l’appartement d’Andrew depuis quelques minutes. Le Capitaine avait mis du temps à émerger mais, agacé qu’on vienne le réveiller en pleine nuit, il se décida à ouvrir. Il tomba face à Allen Markle, essoufflé et complètement paniqué. Il était en jogging et mal coiffé. Lui aussi venait de se faire brutalement tirer du lit.

Andrew se frotta vigoureusement le visage pour tenter de s'éveiller, pendant que le conseiller reprenait son souffle quelques instants, s’appuyant sur l'encadrement de la porte.

- Allen c’est quoi le problème, tu as vu l’heure ?

- Le Gouverneur te demande, souffla-t-il. Et c’est très important !

- Ça ne peut pas attendre demain ? Ça concerne quoi ? questionna-t-il alors qu’il retournait dans sa chambre pour s’habiller à la hâte.

- Je ne peux rien te dire pour le moment. Mais il faut que tu te dépêches. Ton escadron t’attend.

Allen quitta l’entrée de l’appartement et retourna dans la salle de réunion au pas de course. Peu de temps après, négligemment habillé de jogging militaire et d’un t-shirt, Andrew sortit à son tour. Il arpenta les couloirs d’un pas vif et en quelques minutes, se retrouva dans la salle de réunion.

Tout son escadron était effectivement déjà présent, eux aussi encore un peu embrumés et en pyjama, pour certains. Haziel en revanche, comme à son habitude, restait parfaitement alerte comparé aux autres. Il passait ses nuits à vagabonder dans la station, à droite à gauche, dans les moments où il n’était pas en train de s’entraîner.

Le Général Amador était également présente, toujours en tenue de cérémonie, comme si elle n’était pas passée par ses appartements après la commémoration mais avait été directement appelée par son supérieur.

Le Gouverneur Weinberg, assis sur sa chaise, semblait perturbé et agité. Il fit un signe de tête à Amador et elle tourna l’écran de sa tablette vers l’escadron qui venait de prendre place autour de la table.

Une vidéo, pour l’instant sur pause, allait leur être présentée. Des caméras embarquées avaient été ajoutées aux exo-combinaisons afin d’avoir de meilleurs rapports de missions et de récolter plus de données sur l’extermination des sans-visages et l’efficacité de la nouvelle arme de Riley Scarola.

- Avant de commencer, lança le Gouverneur, terriblement retourné, je dois vous prévenir que ces images peuvent vous troubler fortement.

- Qu’est-ce qu’il s’est passé, Monsieur ? questionna Andrew.

- Les Chanceux ont été attaqués, cette nuit, répondit Amador. Une étrange activité sismique avait été remarquée dans une zone et j’y ai envoyé l’escadron du Capitaine Merisean.

- Voici ce qu’ils ont trouvés, termina Weinberg.

Le Gouverneur lança la lecture de la vidéo. L’escadron de Merisean progressait dans les sous-sols d’un grand bâtiment. Ils avançaient à pas de loups vers ce qui semblait être une lumière orange qui se dégageait d’une double porte, à quelques mètres d’eux.

Alors que l’homme derrière la caméra ouvrit la porte, Lilly fut immédiatement médusée. Elle se pressa la main sur la bouche devant l’horreur qui se présenta à elle. Un sentiment d’effroi frappa l’escadron Suicide. En se tournant vers son Capitaine, pour être sûre qu’elle avait bien interprété ce qu’elle voyait, elle comprit qu’elle n’avait pas rêvé. Le visage de son supérieur était complètement crispé par l’incompréhension.

- Une brèche ? s’écria-t-il, sidéré.

Le Gouverneur mit la vidéo sur pause puis hocha gravement la tête.

- Il y a de forte chance que ce soit une nouvelle brèche qui vient de s’ouvrir.

- Une brèche, reprit Andrew. Comment est-ce possible ?

- La réponse la plus plausible, aussi dérangeante soit-elle, vient ensuite.

Il remit la vidéo en marche et recula dans son fauteuil, n’estimant pas avoir besoin de revoir ce qui allait se passer par la suite.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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