6.1

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Lilly entra timidement dans la salle de sport des locaux de la Cavalerie. Elle était complètement vide, à cette heure si tardive. Seul le spot lumineux au-dessus du tatami éclairait la pièce. La Cavalière remarqua d’emblée son supérieur qui faisait des mouvements d’épaules, afin d’échauffer ses articulations. Elle poussa un long soupir, pour se donner le courage d’affronter le Capitaine Aleysworth.

Elle ne pensait clairement pas pouvoir gagner contre lui et doutait également de l’intérêt pédagogique de cet exercice. D’autant plus qu’elle était incroyablement impressionnée par la musculature de cet officier. Il était grand et ses muscles fins mais secs. Lilly comprit qu’elle était bien loin du niveau de son supérieur. Elle commença également à se sentir incroyablement ridicule, hideuse, dans son accoutrement. Elle s’approcha à pas de loup et s’entortilla les doigts dans son dos, signe d’un profond stress.

Andrew releva la tête en entendant les pas de sa nouvelle subordonnée. Les cheveux noués en une simple queue de cheval, la nouvelle recrue avait revêtit un legging et une brassière de sport. Il lui fit signe de monter sur le tatami et, en face d’elle, il se mit en position de combat.

- Je n’ai pas le temps de m’échauffer ? s’étonna Lilly.

- Aster ne vous a jamais fais le coup du « c’est ça l’échauffement » ?

- Si, plein de fois.

- Eh bien, voilà. C’est pareil. Alors vas-y, attaque-moi.

- Capitaine ?

Andrew se redressa et leva les yeux au plafond. Sa nouvelle recrue semblait très mal à l’aise. Elle devait impérativement effacer ce trait de caractère qu’était sa timidité. Elle semblait beaucoup trop réfléchir. Foncer dans le tas constituerait pourtant sa meilleure chance de survie, en mission.

En face, Lilly n’arrivait définitivement pas à percer son supérieur. Son regard était froid, vide de toute émotions. Elle se sentait comme un poids mort pout lui et pour son escadron. Elle regrettait pleinement d’avoir choisi la Cavalerie, dans ces moments-là. Lilly ne se sentait pas à sa place. Elle n’avait sa place nulle part, de toute façon.

- Arrête de te poser des questions et attaque-moi ! s’agaça l’officier.

- Sans avoir de raisons de vous en vouloir, c’est un peu compliqué.

- Eh bien, tu n’as qu’à imaginer quelqu’un que tu détestes dans ton contingent. Ça doit bien exister, non ?

- Effectivement.

- Alors vas-y.

Lilly baissa les yeux et imagina à Ackermann. Elle pensait que ses salles coups pourraient lui apporter la rage nécessaire à son combat mais, contre toute attente, ses sentiments haineux prirent l’apparence de sa sœur. Elle se mit en position et releva les yeux vers son supérieur.

Voilà, c’est ce regard-là que je voulais voir, se félicita Andrew. Depuis son arrivée, la jeune femme avait semblé se foutre totalement de sa nouvelle affectation. Elle ne savait même pas pourquoi elle était entrée dans la Cavalerie. Le Capitaine de l’escadron Suicide était intimement persuadé qu’elle n’avait pas choisi cette arme par dépit. Elle était quatrième et toutes les portes s’étaient ouvertes. Pourtant, elle avait décidé d’emprunter le chemin le plus semé d’embuches. Sa curiosité le poussait à découvrir pourquoi elle cachait ses véritables intentions et qu’elles étaient-elles.

Contre toute attente, la nouvelle recrue attaqua la première par un coup direct du droit. Andrew n’eut aucun mal à parer. Elle était déséquilibrée et lui dans son dos. Alors qu’il aurait pu la faire chuter ou lui assener un violent coup dans les côtes, il se contenta de la pousser légèrement en avant.

- Tu attaques sans prévoir ton prochain coup, lança-t-il, dédaigneux. C’est stupide et beaucoup trop prévisible. Tu savais que j'allais parer, alors pourquoi ne pas avoir placer tes pieds pour enchainer par un coup de coude arrière ?

Lilly serra les dents. Voilà maintenant qu’il comptait l’humilier ? Cette remarque cinglante ne fit que l’énerver encore plus. Elle prit à peine le temps de se redresser et enchaîna avec un coup de pied circulaire. Surpris par la vitesse, Andrew recula de quelques pas. Lilly profita de ce moment de trouble et attaqua une nouvelle fois. Elle décocha un enchaînement de coups de poings et coudes pour faire encore plus reculer son supérieur.

Elle est rapide ! constata l’officier. Il n’avait cependant aucun problème pour déceler ses attaques grâce au placement de ses pieds. Il la laissa se déchaîner quelques minutes, ne faisant qu’esquiver. Puis, au moment où elle crut avoir l’avantage, Andrew plaça sa parade.

Il attrapa le poignet de la Cavalière pour stopper son coup et glissa son autre bras sous son aisselle. Il put sans difficulté la pencher en avant, lui retournant le bras dans le dos afin de l’amener au sol. Elle lâcha un grognement de fureur et tenta de se débattre. Andrew la lâcha, craignant qu’elle puisse se déboiter l’épaule. La Cavalière se tourna sur le dos. Son supérieur soupira en lui tendant la main pour l’aider à se relever.

- Ravie de constater que mes lacunes vous affligent, Capitaine, lança-t-elle en attrapant la main tendue.

- Ça va, pas la peine d’être désagréable. Mais effectivement, il y a du travail, si tu veux pouvoir suivre le rythme de ton équipier.

- Haziel ne veut pas de moi, je ne pensais pas que je ferais tout de même équipe avec lui.

- Sauf qu’il n’a pas ça, annonça-t-il en pointant son grade sur son t-shirt.

- Ouais… Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée.

- Même si tu n’es pas en binôme avec lui, eh bien tu dois tout de même être une bête au corps à corps. Tu ne le sais peut-être pas encore, mais se jeter au milieu de l’ennemi c’est un peu la spécialité de l’escadron Suicide.

- Ça tombe bien, j’attire moi-même les problèmes. Ça ne devrait pas changer.

- Va falloir travailler ta bonne humeur aussi.

Dit-il alors qu’il ne sourit jamais, s'indigna-t-elle silencieusement.

- Tu te laisses trop facilement emporter par la rage, ajouta-t-il. Faut que tu trouves un truc pour de libérer de cette colère.

- Je ne suis pas en colère !

- Oh si, tu l’es. Et c’est exactement pour ça que tu as choisi la Cavalerie. C’est beaucoup moins répréhensible de s’acharner sur un Exo, que sur ses propres équipiers en simulation, pas vrai ?

Lilly serra les dents, furieuse d’avoir été percé à jour. Il avait pris le temps de lire son dossier, alors ? Cette rage immense, qui s’était emparée d’elle pendant cet affrontement, il y a longtemps qu’elle ne l’avait pas ressentie. Son supérieur avait raison, elle devait exorciser cette haine qui stagnait au fond d’elle.

- Ce sera tout pour ce soir, annonça le Capitaine en quittant le tatami.

- Comment ça pour ce soir ? Vous voulez dire qu’il y en aura d’autre, des comme ça ?

- Oh oui ! acquiesça-t-il en quittant la salle d’entraînement. N’oublie pas de préparer ton paquetage pour demain.

La porte claqua, laissant Lilly seule avec ses pensées.

- Eh merde, pesta-t-elle en se frottant le visage.

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Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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