5.4

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Lilly revint dans le hangar à navette, alors qu’un immense buffet venait d’y être installé. De nouveau, les civils se mêlaient au Auxiliaires, Protecteurs et Cavaliers de la colonie, mettant de côté les querelles du moment, afin de se recueillir en ce jour si sombre.

La Cavalière resta en retrait, toujours aussi mal à l’aise au milieu de tant de monde. Elle remarqua le Docteur Scarola dans les bras de son Capitaine, près du mémorial. Ils restèrent comme ça pendant de longues minutes avant qu’elle ne se détache de lui. Elle essuya ses larmes et esquissa un large sourire, pleurant encore, deux ans plus tard, la perte de son frère. Lilly ne put s’empêcher de soupirer, constatant la complicité qui régnait entre elle et son supérieur. Personne ne s’était jamais comporté comme ça avec elle, après la mort de sa sœur. Elle n’avait été que seule dans son appartement, avec son père constamment sous l’emprise de l’alcool, pestant après les journalistes à la télévision.

Lorsque le Capitaine et l’ingénieur s’éloignèrent de la stèle, Lilly s’approcha à son tour. Elle fixa le nom de sa sœur, tout en bas de la liste. Elle était évoquée comme victime de ce jour-là, mais son nom apparaissait tout de même en bas de page, noyé sous les autres.

- Elle te manque ? questionna une voix grave dans son dos.

Lilly sursauta et se retourna. Elle soupira de soulagement en reconnaissant Ezra. Il tendit un verre d’alcool à sa collègue qui l’attrapa sans rechigner.

- C'est ta spécialité de te glisser dans le dos des gens ? C’est vraiment flippant, concéda la Cavalière. Ça fait deux fois !

- Désolé. Alors ?

- Alors quoi ?

- Ta sœur, elle te manque ?

Lilly haussa les épaules en se tournant de nouveau vers la stèle.

- Ça va te sembler complètement dingue et cruel, ce que je vais te dire, mais… Pas vraiment. Nous n’étions pas très proches, en fait. Elle était à fond dans son boulot et je ne la voyais jamais. En plus de ça, on avait quand même une grosse différence d’âge.

- Non, c’est pas si dingue que ça. Je peux pas dire que je comprends, je suis fils unique.

- C’était un peu pareil pour moi. Le seul truc que j’aimerai comprendre, c’est comment elle a pu en arriver là ? Alors que nous avons eu toutes les deux la même éducation.

Ezra ne répondit pas et se contenta de siroter son verre d’alcool, finalement désintéressé par cette conversation.

- Tu devrais aller prendre un truc à bouffer. Avant que les Exécuteurs ne raflent le buffet, se contenta-t-il de répondre.

Sans adresser de regard à sa collègue, il s’éloigna de la stèle, plongeant une main dans sa poche. Ce Cavalier ne semblait réellement pas atteint par l’importance de cette cérémonie. C’était une simple soirée comme les autres, pour lui.

Alors qu’elle décida de suivre le conseil d’Ezra, elle se dirigea vers le buffet, à quelques mètres d’elle. Elle fut interpelée par son supérieur qui avait raccompagné le Docteur Scarola à la sortie du hangar. Il l’attrapa par le bras et la stoppa dans sa course.

- Viens par-là, Jones !

Surprise, la jeune recrue se laissa faire.

- Capitaine ?

- Avant de retourner sur Terre, toi et moi on va échanger quelques coups en salle d’entraînement.

- Maintenant ?

- Oui maintenant ! Weinberg est parti, alors on peut quitter la soirée.

- Mais comment ça, quelques coups ? questionna-t-elle en dégageant son bras pour lui faire face.

- J’ai besoin de juger ta façon de te battre, pour savoir quels sont tes points faibles et tes points forts.

- C’est simple, je suis une bille en combat au corps à corps. Suffit de demander, Capitaine.

- Eh bien laisse-moi voir par moi-même ! Si c’est ton plus gros point faible, alors c’est un point à travailler. Et il n’y a qu’en t’entraînant que tu t’amélioreras. Va enfiler une tenue de sport et on se retrouve sur les tatamis dans cinq minutes.

- Si tard ?

- Quoi, tu as un emploi du temps à respecter peut-être ?

- Non, pas spécialement.

- Alors en piste, Jones.

- Bien pris, Capitaine.

Il lui donna une tape sur l’épaule et s’éloigna. À peine à l’entrée du hangar, il retira l’accroche de sa cape pour s’en débarrasser et disparut dans le couloir. Lilly ravala sa salive. Je vais devoir me battre contre lui ? C’est encore pire que de se retrouver face à Ackermann… concéda-t-elle.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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