5.3

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Dans son costume sombre, le visage dénué de toute émotion apparente, le Gouverneur prit place derrière le pupitre. Il se racla la gorge en cherchant son discours sur la tablette, puis il posa ses mains sur les bords et releva le regard vers le public. Son visage était complètement fermé, comme s’il luttait contre la tristesse, lui aussi. Il mit tout le groupe au repos, sauf l'escadron Suicide qui constituait la garde au drapeau.

- Aucun discours, aucune cérémonie ou commémoration ne pourra être à la hauteur de ce que nous voudrions dire pour remercier ces hommes et femmes, qui ont donné leur vie ce jour-là, il y a deux ans, commença le Gouverneur.

Dans l'assistance des pleurs commencèrent à se faire entendre. La blessure qu’avait provoqué le jour de la fermeture était encore à vif et loin de cicatriser.

- Ce jour-là, la colonie a été obligée de faire face à deux évènements tragiques. Une idéaliste avait une vision bien précise de la colonie, de ce que nous devions être. Une femme qui, comme nous tous, avait peur des sans-visages, nos ennemis et pensait qu’en s’enterrant nous serions tranquilles. Nous avons dû employer des moyens drastiques pour mettre fin au court règne du Général Abella Andrieni. En parallèle à cette opération ultime, se déroulait une mission tout autre, sur Terre.

Il marqua une pause, soupirant un coup puis reprit. L’ambiance était vraiment pesante pour tout le monde.

- Le sacrifice ultime, reprit-il. Des mots lourds. Prendre la décision de perdre la vie pour sauver celle des autres n’est pas un choix facile. Nous arrivons, pendant les classes, à faire comprendre à nos soldats que leur engagement dans nos armées peut signifier à un moment ou à un autre à faire ce choix. Il y a deux ans, beaucoup de membres de la Cavalerie ont pris cette noble décision. Des jours comme ceux-là nous rappellent que nous pouvons tout perdre, en une fraction de seconde.

Lilly prit une grande inspiration à son tour. Il avait évoqué le Général Andrieni, qui avait été pendant quelques jours un ennemi de la colonie, mais jamais sa sœur ne serait rappelée à la mémoire, alors qu’elle n’avait été qu’une victime d’un sans-visage. Tout le monde semblait l’oublier. Lilly en eut mal au cœur.

- À l’honneur, l’escadron d’Acier. Capitaine Stephen Levi, Cavaliers Arthur Scarola, Ellen Granger, Roy Jasper, Annabelle Murray et Faris White.

Tous les membres d’escadrons tombés au combat furent mis à l’honneur et, au fur et à mesure que le Gouverneur prononçait leurs noms, les gerbes étaient posées au-devant de leurs photos. Il marqua de nouveau une pause avant de passer au septième escadron.

- À l’honneur, l’escadron Suicide. Capitaine Kaelig Makela, Cavaliers Lyn Renzi, Treis Spiridakos et Armin Blake.

Dans les rangs, tous les Cavaliers entamèrent le salut solennel au sabre, appris pendant leurs classes. Dans des gestes simples et parfaitement coordonnés, ils rendirent les honneurs aux soldats tombés dans la bataille. Le Gouverneur Weinberg leva ensuite le regard vers le nouveau Capitaine du septième escadron. Ayant gardé pour la fin l’évocation de sa sœur, espérant qu’il tienne le coup.

Lors de la première commémoration il n’avait pas eu le courage de rester dans les rangs. Il avait soudainement quitté le peloton en plein milieu du discours du Gouverneur avant d’aller se réfugier dans un coin hors du hangar, en proie à une crise de larmes. Le Docteur Scarola fut la seule à pouvoir l’apaiser.

- De chaque tragédie naissent également des héros. Ceux qui sacrifient leur avenir pour le bien commun. Notre héros, tout le monde s’en souviendra. Son franc parler, sa froideur, mais également son grand cœur sous cette solide carapace. Elle était connue pour son accident et son passé chez les Indépendantistes. Toute sa vie, elle aura travaillé dur pour prouver qu’elle ne faisait plus partie des leurs. Ce jour-là, elle a réussi non seulement à prouver qu’elle était un Cavalier, mais elle a également offert à son peuple une nouvelle vie. La Main de Dieu restera le soldat qui aura permis à notre colonie d’entrevoir une nouvelle vie sur Terre. Nous lui devons notre survie et nous lui devons également notre futur.

Au même moment, une gerbe immensément fleurie fut posée sous la photo la Main de Dieu.

Le héros de la colonie ? Pas pour tous. Certains dans l’assemblée se souvenaient que cette Cavalière avait également assassiné des membres de leur famille. Des Auxiliaires, des Indépendantistes, des traîtres, mais de simples vie pour d'autres, enlevées par la Main de Dieu. Des plaintes furent déposées ainsi que de nombreux recours en justice et témoignage sur les chaines d’information des familles des victimes. Ces soldats avaient été des traîtres à la colonie et considérés comme tels lors du procès fictif de Rita Aleysworth. Le reste des habitants de la station lui donna raison et elle garda son titre de héros de la colonie. Deux ans après, ces familles de victimes tentaient encore, en vain, de se battre contre un système judiciaire qu’ils considéraient comme trop protecteur envers la meurtrière.

Le Gouverneur Weinberg prit alors quelques instants pour contempler la composition florale au-devant de son pupitre. Après une longue minute de silence, il retourna à son discours.

- À cause de nos querelles meurtrières, des civils perdent également la vie, à notre plus grand regret. Nos soldats signent en sachant pertinemment qu’un jour ou l’autre, ils pourraient mourir pour la colonie, au champ de d’honneur. En revanche, remémorons-nous nos civils qui ont également péri.

Dans son dos, le Général Amador et Allen Markle découvrirent une stèle gravée de tous les noms des civils qui avaient perdu la vie, ce jour-là. Ils étaient très nombreux. Il commença à lire chacun inscrit sur ce mémorial.

- Erwin Strauss, notre ancien Gouverneur, termina-t-il avant de reprendre son discours. N’oublions pas non plus le Docteur Mila Jones. Sa folie à bien failli nous mener à notre perte, mais ne perdons pas de vue que ce sont nos ennemis qui, au tout début, lui ont transmis de fausses idées. Elle était fragile, nous n’avons pas vu cette fragilité et pour avoir de l’aide, elle a préféré se tourner vers eux. Nous avons notre part de responsabilité dans ce qui lui est arrivé. Ne l’oublions pas. Rester solidaire entre nous, afin que jamais de tels évènements se reproduisent sera la leçon qu’elle nous aura transmis.

Le cœur de Lilly se serra. Pour la première fois depuis l’accident, quelqu’un reconnaissait enfin que sa sœur avait également été une victime des sans-visages. Peut-être que tout le monde finirait par le comprendre un jour ? Il fallait simplement continuer d’être patient.

- Ces noms resteront graver dans les mémoires de la colonie. Une fois de nouveau sur Terre, nous dresseront peut-être une autre colonne qui arborera les noms des héros de guerre ayant péris au combat. Tout en haut pourrait figurer celui de la Main de Dieu. Juste au-dessus de celui du Gouverneur Strauss, des Capitaines Makela et Levi, énuméra le Gouverneur Weinberg. Peu à peu, avec le temps, ils cesseront lentement d’être représenté comme des personnes réelles. Ils ne seront plus que des noms sur une plaque, accroché sur un immense monument en marbre. Les générations futures donneront peut-être le nom de l’un d’eux à une école, une rue, mais d’ici peu, il ne restera que nous, les seuls de la colonie et de la Cavalerie présent ce jour-là, à avoir survécu. À ce moment-là, nous serons les seuls à nous souvenir. C’est ce que nous pouvons faire pour rendre hommage à ceux que nous avons aimés et perdus. Nous pouvons nous souvenir. Seulement nous souvenir.

Il remercia l’assemblée puis quitta le hangar alors que le Général Amador venait de mettre de nouveau tout le peloton au garde à vous. Au moment de dissoudre les rangs, le cri de guerre de la Cavalerie fut lancé.

- Gagner et vivre, hurla le Général d’une voix rauque qui résonna dans tout le hangar.

- Perdre et mourir ! clamèrent en cœur les troupes de la Cavalerie.

Une fois que toutes les personnalités importantes eurent quitté la salle, le groupe de la Cavalerie fut dissous. Immédiatement, Haziel quitta le hangar après avoir transmis le drapeau de leur arme au Capitaine Bartoli, comme prévu. Personne ne le retint.

Encore les yeux légèrement rouges, le Capitaine Aleysworth ordonna à ses hommes de retourner dans les locaux de la Cavalerie, déposer leurs sabres avant d’entamer le banquet. Ils ne pourraient faire qu’une rapide apparition. Dès le lendemain, ils retournaient sur Terre pour terminer le ménage.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
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Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
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Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
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Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
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