5.2

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Toutes les troupes étaient enfin en place. Au-devant du peloton militaire, arrivant au pas cadencé, rythme donné par leur Capitaine, l’escadron Suicide fit son entrée. En tête de file se trouvait Owen, suivi par le Capitaine Aleysworth. Haziel marquait le centre de celle-ci, avec la lourde charge de porter le drapeau à l’effigie des armes de la Cavalerie.

Lilly sentit les lourdes émotions refaire surface parmi l’assemblée. Elle jeta un coup d’œil dans le public et, sans problème, pu reconnaitre le Docteur Riley Scarola, l’ingénieur à l’origine de la Main de Dieu. Elle avait les yeux rouges et pleurait à chaude larmes. Cette femme avait perdu son frère pendant l’assaut, mais également une très bonne amie le même jour.

Une fois que l’escadron fut en place devant le reste des troupes, la nouvelle recrue put enfin voir le décor juste devant ses yeux. Un pupitre pour entendre l’allocution du Gouverneur avait été placé au centre du hangar. De chaque côté, des gerbes allaient être déposée. Le long du mur, à droite et à gauche du pupitre, se trouvaient toutes les photos avec les noms des Cavaliers morts ce jour-là. Au milieu, juste au pied de la console avait été déposée la photo arborant le visage lumineux de la Main de Dieu.

Lilly souffla un bon coup, toujours au garde à vous. Elle n'avait jamais rencontré personnellement Rita Aleysworth, mais toute la colonie semblait avoir oublié qu'elle avait un jour fait partit des Indépendantistes, choisissant l'armée pour éviter la prison. Rien dans son parcours ne la prédestinait à se sacrifier pour le bien commun. Détestée de tous au début de sa vie, la colonie toute entière l'idolâtrait. Un cheminement comme le sien redonnait espoir à Lilly qu'un jour, elle aussi, serait appréciée à sa juste valeur, pour ses actes.

La jeune Cavalière tourna discrètement le regard vers le reste de son escadron. Owen et Ezra n’étaient pas sereins, mais semblaient pouvoir gérer l’émotion et le grand honneur qui leur avait été fait d'intégrer l'escadron Suicide. En revanche, un peu plus loin, son regard s’arrêta sur Haziel. La tête relevée et les yeux cachés sous l’ombre que formait la visière de sa coiffe, Lilly remarqua une larme couler le long de sa joue.

Haziel Eldred restait le premier homme connu à réussir à reprendre le dessus sur un sans-visage qui l’avait possédé et survécu à un procès dans lequel les deux tiers de l’assemblée voulaient le pendre, ou le disséquer. Il était celui qui n’était pas devenu fou alors qu’il avait essayé de tuer tout son escadron. Il avait dépassé tous ces évènements sans jamais craquer et pourtant, il luttait pour ne pas s’effondrer, devant la photo de la défunte femme qu’il aimait plus que tout au monde.

Lilly soupira en revenant à elle, sachant parfaitement qu’elle ne pourrait jamais arriver à la cheville de cette Cavalière. Son supérieur n’en menait pas large non plus mais il arrivait sans aucun mal à dissimuler sa peine. Lilly détourna le regard, se sentant trop intrusive envers son supérieur et son équipier. Le Général Amador fit enfin son entrée. Elle salua l'assemblée complète avant d'annoncer l’arrivée du Gouverneur Weinberg.

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Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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