5.1

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L'orchestre militaire entama son chant solennel au moment de l’arrivée des troupes de la Cavalerie, dans le hangar à navette. Il avait été complètement décoré pour la cérémonie, par les Auxiliaires et les Protecteurs. Marcus Weinberg avait fait un travail remarquable pour rendre les honneurs mérités à ces soldats, tombés en ce jour si sombre. Presque tous les escadrons sur Terre avaient été rapatriés pour la commémoration.

Dans les coulisses provisoires, Lilly observait tout autour d’elle, les Cavaliers, Auxiliaires, Protecteurs et civils présents, attendant bien sagement son tour d’entrer en scène avec l’escadron Suicide. Toutes les familles touchées par les différents incidents étaient présentes. Ces évènements furent tragiques, mais avec une fin heureuse, avait souligné le Gouverneur Weinberg lors de la première commémoration. La colonie avait enfin réussi à fermer cette brèche qui leur pourrissait la vie depuis des siècles.

- Je déteste ce genre de cérémonie déprimante, concéda Ezra en arrivant dans le dos de la Cavalière. J'ai envie de me pendre. 

- Si j’avais su que cette commémoration tombait le jour même de mon affectation, j’aurai attendu avant de m’engager.

- Tu m’étonnes. C’est à cause de ta sœur, tout ce bordel.

- Merci de le préciser.

- Pas de quoi. Je ne fais qu’être honnête.

- Ezra ! s’insurgea Owen en arrivant à son tour. T’as fini de tourmenter Lilly ?

- Mais qu’est-ce que tu viens me faire chier, là ? Occupe-toi de ta cape, elle est pas droite, tu ressembles à rien ! T’as vraiment l’air d’une greluche, comme ça.

- Sérieux ? Je pensais l’avoir bien mise, pourtant.

- Ouais bah, laisse-moi faire.

Ezra remit en place la cape de son équipier sur ses épaules et l’épousseta pour retirer un faux pli. Devant cette scène, la nouvelle Cavalière pouffa dans son coin.

- Qu’est-ce qui te fait marrer, Jones ?

- On dirait un vieux couple.

- Mais on est un vieux couple ! lança Owen en passant le bras autour de l’épaule de son équiper.

- Va chier ! rétorqua Ezra en s’écartant d’un geste vif.

Owen éclata de rire. Lilly tenta de dissimuler ses propres éclats.

- Vous croyez vraiment que c’est un jour à plaisanter ? s’indigna Haziel en arrivant à son tour avec l'immense drapeau de la Cavalerie.

Lilly ravala sa salive et son sourire s’effaça en remarquant le regard noir et colérique de son équipier. J’ai fait ma deuxième boulette ! La première étant d’avoir choisi la Cavalerie, pensa-t-elle.

- Oh ça va, détends-toi Haziel ! soupira Ezra. Tu sais bien qu’on n’est pas à l’aise, là.

- C’est une commémoration pour tous ceux qui sont morts le jour de la fermeture. Un peu de respect.

- Rabat-joie, pesta Ezra en levant les yeux au plafond.

Le Capitaine arriva à son tour, d’un pas rapide et rappela son escadron à l’ordre. Il donna la disposition de la colonne et enfonça sa coiffe sur son crâne en se plaçant derrière la tête de fil. Lilly reprit son sérieux et vérifia une dernière fois que ses attributs étaient correctement en place. C’était bientôt à leur tour d’entrer en scène, la Cavalerie terminait tout juste de se mettre en place. Dans peu de temps, la colonie toute entière aurait de nouveau les yeux braqués sur elle.

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Brad Priwin
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Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
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