4.3

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Dans la pièce à côté, le reste de l’escadron était plongé dans le silence. D’une oreille espionne, ils tentaient d’écouter la conversation du Capitaine et d’Haziel dans la chambre. Lilly savait parfaitement que son nouvel équipier serait réticent à la voir arriver dans cette équiper. Finir dans l’escadron Suicide était un risque à prendre en choisissant la Cavalerie, mais elle n’avait jamais pensé réellement y être envoyée. Sa carrière dans cette arme promettait d'être courte, avant qu’elle décide de démissionner, ou qu’ils l’y forcent.

Avec sa tête et son nom de famille, elle était directement cataloguée comme la petite sœur de la traîtresse qui avait mis fin aux jours du héros de la colonie. Travailler sans relâche à casser ces préjugés n’avait pas été simple. Elle y arriverait enfin lorsque le Capitaine Aleysworth et Haziel Eldred lui accorderaient leur confiance. Bien qu'elle les considérait tous les deux comme acteurs du décès de sa sœur, elle se devait de faire le premier pas vers eux pour apaiser les tensions.

Lilly se laissa tomber dans le fauteuil en soupirant, déjà épuisée par toutes ces disputes qui promettaient d'être nombreuses dans les prochains jours. Elle entendait les éclats de voix dans la chambre, mais avait du mal à comprendre leurs propos. Owen vint prendre place à ses côtés sur le canapé et lui posa une main amicale sur l’épaule, un geste qu’elle ne connaissait plus depuis très longtemps.

- Il est toujours comme ça, expliqua-t-il, rassurant.

- Qui ça ?

- Haziel.

- N’importe quoi ! lança Ezra en rigolant. Ça va faire un an qu’on est là et je ne l’ai jamais autant entendu parler !

Owen lança un regard réprobateur à son équipier qui n’avait décidément aucun tact. Il fit un signe de la main pour balayer la remarque cinglante de son équipier et secoua la tête en la tournant de nouveau vers la jeune recrue, complètement perdue. Elle se frottait les mains et de temps en temps s’enfonçait les ongles dans les paumes pour faire passer la douleur et le tourment auquel elle était en proie.

- C’est normal qu’il soit réticent, reprit Owen en espérant que la Cavalière ne ferait pas attention aux remarques d’Ezra. Mais il va se calmer. On ne dirait pas comme ça, mais c’est un peu un sentimental, en fait.

- S’il t’entendait, il te tuerait. Et tu sais qu’il peut t’entendre, en plus.

- M’en fiche Ezra. C’est vrai après tout ! C’est un dur à cuire mais avec un cœur tout mou.

- Ça fait seulement deux ans depuis la fermeture de la brèche. Ils ont tous les nerfs en pelote, surtout aujourd’hui, ajouta Ezra.

- À cause de la Main de Dieu, concéda Lilly.

- Pas que ! Mila Jones a buté tout leur escadron je te rappelle, précisa Ezra. Mais ça tu le sais déjà. Et ils étaient présents. En plus, tu lui ressembles vachement. Quelque part, sa réaction est compréhensible. C’est même étonnant qu’il ne t’ait pas crevé les yeux dès ton arrivée. Nous, on n’était pas là alors on ne se rends pas bien compte. Mais pour eux c'est carrément plus difficile.

Owen s’écrasa la main sur le front, agacé par l’absence totale de barrière sociale de son équipier. Cependant, de son côté, Lilly acquiesça simplement et eut un pincement au cœur en entendant le nom de sa sœur. Elle ne comprenait toujours pas comment elle avait pu en arriver là. Elle qui avait toujours été si droite dans ses bottes, comment avait-elle pu décider de virer de bord et de changer de camp, sans même penser aux conséquences ?

- Je ne suis pas ma sœur, je veux qu’on me donne ma chance !

- Alors fais en sorte de la mériter, répondit Owen.

- Tous les instructeurs n’ont pas arrêté de me comparer à Rita Aleysworth et pourtant tous se comportent comme si je l’avais moi-même tuée. Choisir la Cavalerie était vraiment le pire choix à faire, tout le monde me l’a dit. Mais c’était aussi la seule bonne décision qu’un Jones pouvait prendre. Au moins une fois dans sa vie.

- Félicitations, tu es complètement suicidaire !

- Ils le comprendront, ajouta Ezra. Il faut juste que tu sois patiente et que tu te fasses toute petite. Évite les emmerdes et fais ce qu’on te dit.

La porte de la chambre s’ouvrit soudain, plongeant de nouveau l’escadron dans un silence pesant. Le Capitaine en sortit et la porte se referma violemment derrière lui. Il serra les dents et les poings, agacé par la brutalité de son subordonné. Puis il se tourna vers le reste de ses hommes. Il contempla quelques instants sa nouvelle subordonnée qui semblait tout aussi perturbée que lui concernant son arrivée dans l’escadron Suicide. Sa première mission en équipe avec Haziel promettait d’être épique.

- Tout le monde se prépare, la cérémonie du souvenir débute bientôt, annonça-t-il d’une voix grave en se rendant dans sa propre chambre.

Les trois Cavaliers obéirent et quittèrent la pièce principale. La fameuse cérémonie n’était que dans quelques heures, mais ils avaient tous plus ou moins compris que le Capitaine voulait simplement se débarrasser de ses hommes et éviter une conversation embarrassante, dans laquelle Andrew n’avait pas envie de se lancer.

Qui plus est, la commémoration qui allait se dérouler plus tard dans la journée promettait d’être riche en émotions.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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