3.4

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Amalia Amador avait été Capitaine de l’escadron de Flamme pendant de longues années. À la suite, l’une de ses meilleures subordonnée, Tihana Pavic, avait pris la tête du quatrième escadron. Ayant su se démarquer lors de la reprise du Gouvernement après le coup d’état d’Abella Andrieni et, en guise de récompense pour ses états de service, Marcus Weinberg avait confié à Amador son poste de Général à la tête de la Cavalerie. Il fut le plus légitime à prendre la place de Gouverneur, en attendant que tout rentre dans l’ordre sur Terre afin de mettre en place de véritables élections.

Andrew souffla un bon coup avant d’entrer dans le bureau du Général. Elle n’était pas très douce. Le regard froid, la voix grave, une femme très masculine pouvant imposer son autorité, mais qui savait également se montrer juste dans n’importe quelle situation. Elle était le remplaçant idéal de Weinberg.

Le Général Amador se trouvait derrière son imposant bureau dans son fauteuil démesuré. Elle avait la folie des grandeurs. Tout pour que son invité se sente inférieur, par rapport à elle. Elle fit signe au Capitaine, sans un mot, de s’installer en face. Andrew s’exécuta et se racla la gorge, vraiment mal à l’aise devant cette captivante femme.

- J’ai une nouvelle à vous annoncer Capitaine, commença-t-elle.

- Je sens que je vais aimer ça, Général, répondit Andrew sur un ton sarcastique.

- Une nouvelle recrue a été affecté à votre escadron.

- Mon escadron est plein, avoua Andrew, dérouté.

- Pas tout à fait.

Le Capitaine fronça les sourcils, comprenant finalement à quel élément manquant sa supérieure faisait référence.

- Je fais bien évidemment allusion à Haziel Eldred, qui croit pouvoir garder son titre absurde de Cavalier Solitaire toute sa vie, vous l’aurez compris.

- Général, c’était le marché conclu entre lui, le Gouverneur Weinberg et moi. Pas de binôme pour Haziel, sinon il quittait la Cavalerie. Ça faisait également partie de mes conditions pour prendre la tête du septième.

- Eh bien, la donne a changé. Maintenant, il a un équipier.

Andrew soupira et se mordilla la lèvre. À force de rester seul, sans binôme et continuant à neutraliser plus d’Exos et de sans-visage qu’un escadron entier, Haziel avait acquis le surnom de Cavalier Solitaire, en référence à sa situation. Se fichant éperdument de ce titre, il refusait qu’on l’appelle ainsi. Cependant, ce nom était présent dans toutes les bouches des Cavaliers, Auxiliaires, Protecteurs et même les cadets. Il était désormais aussi célèbre que la Main de Dieu. Celui qui prendrait la place de son équipier avait intérêt à s’accrocher et à être drôlement efficace pour ne pas le ralentir.

- Et peut-on connaitre l’identité de cette jeune recrue ? soupira Andrew pour en revenir au sujet.

- Lilly Jones.

De nouveau, Andrew eut un mouvement de recul, perplexe. Avait-il bien entendu ? Elle se fout de moi, celle-là ? pensa-t-il.

- Jones, comme dans Mila Jones ?

Le Général acquiesça gravement, redoutant grandement la réaction de l’officier. Andrew secoua la tête en se relevant, puis il se dirigea vers la sortie du bureau. Il n’avait aucune envie de rendre cette affectation officielle et préférait, par conséquent, couper court à cette discussion dont il n’apprécierait certainement pas l’issue. Dites-moi qu’elles n’ont aucun lien de parenté, comme le nouveau Blake ! supplia-t-il.

- Désolée de vous décevoir Capitaine, mais c’est bien la petite sœur de Mila Jones et elle a été affecté dans votre escadron ! affirma Amador afin de récupérer l'attention de son officier.

- Vous vous foutez de moi Général ! C’est hors de question ! Vous ne pouvez pas lui faire ça.

- Je vous ordonne de rester ici, Capitaine Aleysworth ! vociféra-t-elle en se redressant d'un bond.

Andrew se raidit au ton grave de la voix de son Général et se retourna contre sa volonté. Lilly Jones dans son escadron, en binôme avec Haziel. Une nouvelle qui allait faire des vagues ! Même pousser Haziel vers la démission, cette fois-ci.

- Nous manquons cruellement d’effectif. Elle est quatrième de sa promotion, elle a eu d’excellente note durant ses classes, elle est très obéissante et disciplinée, …

- Général, excusez-moi de vous couper la parole mais avec tout le respect que je vous dois, c’est une très mauvaise idée.

- À cause de son nom ?

- Entre autres ! Sa sœur, le Docteur Mila Jones est la raison pour laquelle tout mon escadron a été exterminé ! Vous voulez que je vous rappelle les noms de ceux qui sont morts par sa faute ?

- Ce ne sera pas nécessaire, Capitaine. Je ne …

- Kaelig Makela, interrompit de nouveau le Capitaine. Lyn Renzi, Treis Spiridakos, Armin Blake, …

- Capitaine ! stoppa Amador en haussant le ton et en frappant du poing sur la table.

- Sans oublier Rita Aleysworth, Général. Si vous pensez une seule seconde qu’Haziel acceptera de bosser avec cette femme, vous vous trompez. Et je me contre fiche de son classement !

Amador grogna en réfléchissant à une manière de procéder pour faire accepter cette affectation à son officier. Sa bonne éducation militaire lui intimait l’ordre de laisser couler ce ton digne de l’insubordination. Même si elle mourrait d’envie de remettre les idées en place au Capitaine Aleysworth, elle devait également tenter de se mettre à sa place. Après le décès de sa jumelle, il avait perdu cette bonne humeur et ce ton plaisantin qui le caractérisait si bien. Toute étincelle de vie semblait s'être éteinte, comme si une partie de lui avait elle-aussi sombrer dans la brèche.

Elle devait prendre la nouvelle sous un autre angle, mais aurait préféré ne pas devoir en arriver à tenir de tels propos, portant énormément de respect à la Main de Dieu et à ce qu’elle avait accompli. Cependant, elle n’avait pas d’autre choix. Elle invita le Capitaine Aleysworth à se rassoir, plus calmement, cette fois-ci.

- Le Commandant Parker a proposé cette affectation et après en avoir longuement discuté avec le Gouverneur Weinberg, nous avons compris que c’était la meilleure solution, pour elle comme pour vous.

- Qu’est-ce que le Commandant Parker vient faire là-dedans, Général ?

- Il n’a cessé de comparer Lilly Jones à votre sœur.

Andrew laissa s’échapper un rire dérisoire, se demandant si maintenant les hautes sphères cherchaient à remplacer Rita.

- Oh parce qu’elle aussi possède une prothèse surpuissante qui pourrait nous permettre de refermer la brèche ? Ah j’oubliais. C’est déjà fait !

- Il parlait de son caractère, Capitaine. De sa détermination à prouver à quiconque qu'elle n'est pas ce qu’ils pensent d'elle. Elle cherche avant tout à faire tomber cette étiquette de petite sœur de traîtresse que nous lui avons collé sur le dos.

- C'était pour une très bonne raison, Général ! Dois-je vous ressortir mon rapport de cette mission ?

- Ce ne sera pas nécessaire, Capitaine, se courrouça le Général Amador.

Devant de tels propos, Andrew ne savait plus quoi répondre. Sa sœur avait passé sa vie à faire en sorte qu’on oublie son séjour chez les Indépendantistes, entre autres, en transformant son handicap en force. Son sacrifice ultime avait prouvé à tous de quel côté elle était.

D’après le Général Amador, Lilly Jones cherchait également à faire changer les opinions. Cependant, même si Andrew acceptait de lui laisser sa chance, il y avait un autre membre de l’escadron Suicide qui ne laisserait pas passer cette affectation.

- Haziel n’acceptera jamais vous savez, affirma-t-il, plus calme.

- Ce sera à vous de le convaincre. La décision est sans appel. Vous pouvez disposer.

- Non mais j'y crois, pas vous me refilez le bébé !

- Ce sont vos hommes, pas les miens.

Le Capitaine tenta à nouveau d’argumenter, mais il n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche, le Général le foudroya du regard. Il préféra se taire et quitta la pièce. De toute façon, il ne pourrait pas revenir sur cette décision, même si c’était une mauvaise idée.

Il devait désormais annoncer à Haziel l’arrivée de cette nouvelle recrue et avant que cette Lilly Jones ne débarque. Après tout, il devait lui laisser une chance avant de la juger. C’était la sœur de Mila Jones, mais peut-être qu’elle n’était pas du tout la même qu’elle.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
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Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
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Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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