2.2

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Rita ne laissa pas passer une si belle occasion. Elle déploya la Main de Dieu et la planta devant elle, dans ce qu’elle pensait être le corps d’Ektra. Il disparut soudain et, à la place, elle eut droit à des éclats de rire dans son dos. Elle sursauta en entendant de nouveau sa voix et se retourna immédiatement. Ektra semblait complètement fou en s'esclaffant d’une telle façon. La démence s’inscrivait sur son visage, déshonorant la mémoire de l’homme dont il avait volé la ressemblance.

- Oh, j’aime tellement cette colère qui est en toi ! cria-t-il.

Les poings de la Cavalière se crispèrent et elle se lança de nouveau sur le sans-visage, en brandissant sa lame. Une fois de plus, il disparut pour se retrouver sur sa droite, à quelques dizaines de mètres d’elle.

- Continue de frapper, murmura-t-il en disparaissant encore, comme un mirage.

Entrant dans une véritable fureur, Rita continua de le poursuivre. Juste un fois, juste un seul coup suffirait pour effacer ce sourire hautain de son visage.

- Pourquoi moi ? hurla-t-elle en faisant un tour sur elle-même, alors qu’Ektra s’était de nouveau évanoui dans les airs. Vous aviez le Docteur Jones ! Pourquoi vous ne m’avez pas laissé mourir tranquille ? continuait-elle de crier alors qu’un sanglot lui étranglait la voix.

- Jones n’était rien, tu as plus de potentiel, susurra-t-il au creux de son cou.

Rita sursauta en sentant sa présence aussi proche. Elle eut le réflexe de balancer un coup circulaire dans son dos. Encore une fois, il n’eut aucun effet.

- Énerve-toi ! entendit-elle résonner.

- Vous lui avez menti ! En lui faisant croire que vous étiez nos morts ! Je ne me ferais pas avoir aussi facilement, Ektra ! Qu’est-ce que vous êtes ? vociféra-t-elle.

La Cavalière se calma et arrêta de tourner sur elle-même, lorsqu’Ektra réapparut devant elle. Elle en profita pour reprendre son souffle et s’essuya le front. Elle semblait perdre tout contrôle sur son calme et sa raison.

- Nous sommes des entités surpuissantes, expliqua Ektra. Bien plus intelligente que vous, avec une remarquable faculté d’adaptation. Cette Terre pouvait nous accueillir. Nous avons parcouru tant d’univers avant de la trouver ! continua-t-il avec un air d’émerveillement dans les yeux.

- Malheureusement, elle est habitée, cette Terre.

Son regard s’assombrit de nouveau.

- C’est pourquoi nous voulions remédier à cela. Nous vous avons observés et vous ne méritez pas cette planète. Vous, les humains êtes malsains. Vous ne respectez rien de ce qui vous entoure. Vous prenez, exigez encore plus ! Sans vous soucier des conséquences !

La Cavalière profita de ce moment d’égarement de la part du sans-visage pour l’attaquer encore une fois. Lorsqu’il remarqua le subterfuge, il disparut de nouveau. Rita laissa s’échapper un cri de colère, mêlé à la frustration, qui résonna contre les parois invisibles de la chambre noire.

- Quel putain de rôle je joue moi ! hurla-t-elle de toute ses forces.

- Celui de médiateur.

Le ton grave d’Ektra fit l’effet d’un écho qui se répéta sans arrêt dans l’esprit de Rita. Elle plaqua les mains sur ses oreilles, pour faire disparaitre ces voix dans sa tête et baissa le regard vers ses pieds. L'instant suivant, juste en dessous, réapparut son parasite qui, pour elle, était allongé sous ses pieds. À cause des déformations de la chambre noire, il semblait debout. Elle déploya de nouveau la Main de Dieu.

En poussant un nouveau cri de rage, elle planta la lame de sa prothèse dans ce qu’elle pensait être le corps du sans-visage. Un sourire se dessina sur les traits de son ennemi et le sol sembla craqueler sous les pieds de la jeune femme, comme un miroir qui venait de se briser. De part et d’autre des fissures une lumière orange déchira l’obscurité de la chambre noire.

Le sol s’effaça sous les pieds de la Cavalière, laissant place à un torrent lumineux. Elle eut l’impression de tomber, encore dans un vide sans fond ; une brèche.

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Florian Guerin


Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
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Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
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