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Station sur la Lune - décembre 2359

- Moi, Cadet Lilly Jones, quatrième de la 126ème promotion des armées de la colonie, je choisi la Cavalerie. Gagner et vivre, perdre et mourir sera ma devise.

La cérémonie du choix se terminait enfin. Lilly soupira de soulagement en quittant la scène. Alors qu’autour d’elle, tous les soldats de son contingent sautèrent de joie, rejoignant enfin leur famille pour recevoir leurs félicitations, la jeune Cavalière préféra s’isoler, seule dans un coin des coulisses, quelques instants.

Elle retira sa coiffe et s’essuya le front pour faire disparaître les quelques gouttes de sueur qui avait perlé. Elle enleva ses gants blancs et se frotta vigoureusement les mains afin d’arrêter ses tremblements. Sur scène, elle avait eu l’impression si familière que toute l’assemblée voulait lui arracher le cœur. Avec le temps, elle finissait par s’habituer à cette sensation. C’était un lourd prix à payer que de porter un nom comme le sien.

Elle ne put s’empêcher de fixer ses camarades, sautillant de joie. Elle s'attarda plus particulièrement sur Ackermann qu’elle détestait par-dessus tout. Il ne méritait pas sa place de major de promotion, ni sa place chez les Protecteurs. Lilly était soulagée que sa formation soit terminée. Elle n’avait vraiment pas été facile pour elle. Entre les injures, les coups bas pendant les simulations et les mises à l’écart, elle avait vraiment failli abandonner. Si l’instructeur Aster n’avait pas été là pour la pousser, elle aurait fini comme ce cadet, Charlie Stilson, qui, trois ans plus tôt, s’était pendu dans sa salle de bain.

- Jones, est-ce que je dois te retirer tes lacets et tout objets pointus ? avait questionné Aster alors qu’elle avait été une fois de plus convoquée.

Ce jour-là, c’était la cinquième fois qu’elle finissait dans ce bureau. Avec beaucoup de mal, elle avait passé le premier test du combat au corps à corps, ayant même perdu son affrontement. La première simulation, par la suite, avait été un fiasco. Celle qu'elle venait de terminer ne fut pas différentes. Ses camarades, dont Ackermann, l’avaient utilisée comme appât pour les Exos, prétextant qu’elle était douée en tir et pourrait facilement les couvrir. Lilly fut éjectée de la simulation au moment même où l’Exo remarqua sa position. La simulation suivante, elle élimina sans hésiter ses trois anciens équipiers. Geste indigne d’un soldat, mais pourtant une irrésistible vengeance pour elle.

- Instructeur, je ne comprends pas, avait répondu Lilly.

- Ce n’est pas très pro de buter ses propres collègues.

- Vous avez vu comme moi ce qu’ils ont fait à la dernière simulation, Instructeur. Ils le méritaient.

- Peut-être, mais ça ne justifie pas ton comportement. Ils sont horribles avec toi, et alors ? Tu t’en tapes ! Ça ne doit pas t’atteindre, ce ne sont pas eux qui te filent ta note ! Soit plus intelligente qu'eux et ne réponds pas à leurs provocations.

- Je veux qu’ils me respectent. Au cas où on finirait dans la même arme.

- Parce que tu crois sincèrement qu’Ackermann, Blaise et Jeroen finiront dans la Cavalerie ? Ils font partie des meilleurs, tu peux être sûr qu’ils iront chez les Protecteurs !

- C’est bien arrivé il y a deux ans, non ?

- Eldred c’est une toute autre histoire ! Et ne prend pas la cent vingt-quatre comme exemple. On voit ce qui leur est arrivé.

- Il y en a quand même beaucoup qui veulent y entrer, cette année encore.

- Ces trois-là n’iront pas dans la Cavalerie, contrairement à ce que tu penses, affirma l'Instructeur, sûr de lui.

- C’était d’autant plus important que je les fasse payer alors, non ?

- Écoute Jones. Je ne sais pas à quoi tu joues mais… Fais gaffe, c’est tout. Malgré ce que dis le reste de la colonie, je respectai tout de même ta sœur. Ne deviens pas comme elle.

- Reçu, Instructeur, se contenta-t-elle de répondre alors que beaucoup d'autres reflexions lui brûlaient les lèvres.

- File en créneau révision et que ce genre de chose ne se reproduise plus. Tu te feras éjecter, sinon.

Elle acquiesça une nouvelle fois et quitta le bureau d’Aster, tentant de retenir une fois de plus sa rage et ses larmes. Elle n’attendait qu’une seule chose à ce moment-là, que ses classes se terminent. Elle n’avait cependant aucune garantie que son avenir soit meilleur, une fois dans la Cavalerie. Bien au contraire.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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