Prologue

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Terre - quelque part à la surface - septembre 2057

La ville était à feu et à sang. Partout, des enfants pleuraient au-dessus des corps sans vie de leurs parents. Des adultes hurlaient de douleur en tentant de réanimer les leurs. Des cris d’horreurs fusaient parmi les rues, couverts par les détonations et les écroulements des bâtiments. Les odeurs de chair brûlée, de sang frais se mêlaient à celle de la suie des feux éteints et de la terre mouillée par l’abondante pluie qui s’abattait sur eux. Leurs sens s'en trouvait perturbés.

Après la rage de cette bataille, un silence pesant régnait sur les avenues. Ces combattants et guerriers avaient tout rasé sur le passage, ne prenant pas en compte la vie de l'espèce en face d'eux. Ceux qui n’était qu’au nettoyage, comme Lucia, ne pouvaient qu’imaginer les bruits infâmes d’une telle attaque. Les cris de peur des victimes, de rage des soldats en proie à de fortes doses d’adrénaline, les viscères qui s’étalaient, le sang qui giclait et les os qui craquaient sous les coups puissants et violents des guerriers résonnaient comme des échos entre les grands bâtiments.

Lucia et quelques autres se chargeaient de passer après tout ça, vérifiant que tous les humains étaient morts, s’occupant de faire taire les derniers. Les bruits des armes qui s’entrechoquaient contre les corps humains faisaient l’effet d’un léger acouphène dans les oreilles de la nettoyeuse.

De loin, elle sentait encore les vibrations régulières des lourds pas des soldats qui progressaient dans les rues. En tendant l’oreille, elle pouvait presque entendre les corps sans vie s'apprêtant à frapper le sol, se roulant sur le béton, s’enterrant sous les débris des bâtiments.

Lucia ne comprenait pas. Pourquoi tant de violence ? Cette planète n’aurait jamais dû être conquise. Même alors qu’elle l’était, ils auraient dû laisser cette espèce tranquille, poursuivre leur quête en parcourant l’espace à la recherche d’une terre propice.

Lorsqu’ils quittèrent leur monde, les leurs avaient pour but de s’installer ailleurs, sans empêcher le développement d’une autre civilisation. Ce jour-là, ils décidèrent de lancer l’extermination de cette race, piétinant leurs principes ancestraux.

Déambulant dans les rues enflammées, Lucia se demandait comment elle pouvait mettre fin à ce cauchemar. Voir ces corps s’entasser sous les coups des siens lui devenait insupportable. Autour d’elle ne se trouvait que souffrance et désolation.

Comment ont-ils pu nous donner un tel ordre ? se demandait-elle.

Ektra. Tout était de sa faute. Lui et sa perpétuelle soif de pouvoir avaient réussi à convaincre les leurs de participer à ce massacre. Au fond d’elle, Lucia ne croyait pas être la seule à nourrir des doutes, persuadée que d’autres, parmi les siens, ne supportaient pas de participer à cette boucherie.

Elle s’arrêta dans ses déambulations et tomba à genoux devant une scène d'une intense atrocité. À ses pieds, une femme tenait dans ses bras sa fille, la serrant fort pour lui éviter une mort certaine. Elles étaient à moitié enterrées sous des débris de pierre et de terre. En s’approchant d'elle, Lucia put sentir le souffle chaud de sa respiration éphémère. Elle respirait, mais plus pour longtemps. Son regard paraissait déjà vidé de toute vie.

Ce qui se produisit ensuite laissa Lucia sans voix. Une lueur ardente traversa le regard de cette femme et elle tourna les yeux, sans bouger, vers celle qui se trouvait au-dessus d’elle, comme si cette victime la voyait réellement.

- Aidez-moi, balbutia-t-elle, affaiblie.

Elle retira sa main enterrée, la tendant vers Lucia pour la toucher. Cette femme pouvait la voir, comment était-ce possible ?

Lucia sentit une présence et releva la tête. En face d’elle se dressa l’une des leurs, une jeune recrue du nom de Dayi. Cette jeune femme n’aurait jamais dû participer à ce massacre, mais Ektra et les autres avaient décrété que tous membres de leur espèce devaient se joindre à la purge de cette planète, afin de s'y établir au plus vite. Doués d'intelligence, ces humains ne mettraient pas longtemps à trouver un moyen de contrer leur progression. Au fond d’elle, Lucia espérait que les humaines apprennent vite, afin d’enrayer le mouvement et ainsi éviter l’extinction de leur espèce.

Dans le regard de la jeune recrue, Lucia remarqua de la douleur. Comme si Dayi comprenait la peine de son aînée pour cette pauvre femme et son enfant, sur le point de mourir.

- Nous pourrions les sauver, sanglota Lucia.

- Nous serions des traîtres.

- Quelle importance si nous faisons ce qui est juste ?

Dayi leva les yeux vers le ciel quelques instants. Elle baissa ensuite de nouveau le regard vers Lucia et hocha gravement la tête en s’approchant de l’enfant dans les bras de sa mère.

Lorsque la jeune Dayi disparut, redonnant un souffle de vie à l’enfant, Lucia attrapa la main de la femme et son esprit s’entremêla au sien, lui permettant de survivre.

Lucia n’était pas seule, elle le savait. Dayi et elle devaient trouver les leurs et fuir ce massacre dont ils ne voulaient pas être l’instrument, possédant le plus d’humains volontaires possible, ceux au bord de la mort. C’était le seul moyen pour eux d’en sauver quelques-uns.

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Si on lui avait révélé les peines qu’il allait endurer, jamais Owen n’aurait ouvert l’œil. Il faisait frais, en cette fin d’hiver. Le ciel s’était couvert et la pluie nettoyait le sang de la bataille. La guerre avait été perdue par le royaume de Koordie et les envahisseurs devaient déjà arpenter l’intérieur des terres.
Owen avait survécu. Il ne savait pas vraiment comment, mais ses poumons continuaient d’inspirer et d’expirer. En revanche, le reste de son corps hurlait à l’agonie, le suppliant d’en terminer avec ces supplices.
Le chevalier errant remua ses bras et comprit d’où provenait la douleur éminente : son dos. Ces barbares sans honneur l’avaient frappé par derrière, le lacérant de l’omoplate au bassin. Si le coup était venu de l’avant, Owen aurait assisté à l’escapade de ses viscères. Devait-il pour autant se réjouir de la situation ?
Très bien, il allait souffrir. Mais quand bien même, il ne pouvait rester là, avachi dans le sable herbeux et lambiner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il dressa la nuque, mais des doigts crochus lui arrachèrent une partie du visage. Sans honte, il hurla à faire rougir un porc effrayé.
Les doigts n’étaient en réalité qu’une touffe d’herbe. Une croute épaisse s’était formée par-dessus sa balafre au front et s’était empêtrée dans la végétation éparse. Owen tâta sa blessure. Elle partait de sa tempe droite pour s’achever sur le haut de sa lèvre supérieure. Son œil ? Le chevalier s’alarma en s’apercevant qu’il ne pouvait plus l’ouvrir.
L’effroi prenant le pas sur la peine physique, Owen parvint à se mouvoir et à attraper la dague qui patientait dans sa botte. L’arme renvoya un pâle reflet ; ou peut-être était-ce véritablement le teint de son faciès ? La lésion n’était pas belle à voir. Owen crut un moment observer une grosse limace rouge et caillée.
Il fallait se rendre à l’évidence, son œil était perdu. Que la mort emporte ces chiens de Worgros. Ne se contentant pas de décimer leurs adversaires sur la plage, ces salauds les avaient poursuivis jusqu’au plateau en surplomb. S’ils avaient atteint cette région, alors ils avaient certainement traversé le village d’Owen. Sa femme Marie et sa fille Espérance y logeaient, bien évidemment.
Owen devait les rejoindre.
Il enjamba les corps qui jonchaient la vaste prairie ; des soldats, pour la plupart, et quelques magiciens éparpillés. Une hécatombe comme le royaume n’en avait jamais connue. Owen aurait pu les pleurer, mais il ne connaissait pas un seul d’entre eux. Chevalier errant, il n’était pas du genre à s’attacher ou à créer des liens amicaux. A part avec Marie…
Il devait se mettre en route mais, avant toute chose, se débarbouiller et apprécier la gravité de l’ensemble de ses blessures. Avec précaution, il descendit dans un vallon peu profond. En s’humectant le visage avec l’eau de la rivière, il réalisa à quel point la soif le tiraillait. Après avoir absorbé d’innombrables gorgées, il se nettoya succinctement le corps.
Le froid ne l’effrayait pas et le réconfort apporté par la douceur de l’eau surpassait toute réserve de la part d’Owen. L’entaille dans son dos l’avait terrassé sur le coup, mais elle avait présentement cessé de suinter. Elle ne devait pas être profonde. Owen ne pouvait en revanche pas en dire autant de la longue estafilade qui scindait son visage.
Doucement, il humidifia la croute de sang séché afin de la ramollir, puis la décrocha avec délicatesse. Le sang ne se fit pas attendre, et un pus épais et blanchâtre se joignit au premier écoulement. Ce dernier suppurait principalement de son orbite, le reste de la blessure étant moins grave. Il fallait suturer, et vite.
Sur le plateau, il avait repéré des reliquats flottants de magie. Owen n’était pas magicien, mais il savait que ces flammèches électriques feraient l’affaire. La remontée du vallon fut plus aisée que la descente. Soit la douleur s’était adoucie, soit ses muscles commençaient à s’accoutumer à leur peine.
Owen retourna dans le champ de cadavres, puisque c’était en ce lieu que les résidus magiques voletaient. Les magiciens du royaume avaient le pouvoir d’ouvrir des portails sur un autre monde, depuis lequel ils mandaient des forces éthérées. Chacune d'elle portait le nom de magie, sort ou sortilège. En fait, le nom importait peu.
De toute façon, la magie s’était comme évaporée durant la bataille. Pourquoi ? Owen n’en avait pas la moindre idée. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que ce phénomène leur avait couté la victoire.
Owen s’approcha de l’un des portails encore ouverts pour quelque raison inconnue et inséra son couteau dedans. La magie chauffa sa lame jusqu’à la rougir. Le chevalier admira, non sans anxiété, la dague ardente. Le temps lui était compté, il ne pouvait se permettre de jouer avec les minutes.
Pour Marie. Pour Espérance.
Le métal brûlant se posa sur la chair endolorie.
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