Il y a des cadeaux auxquels rien ne nous prépare

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* * *

- Alex, je te laisse fermer, hein. Je compte sur toi?
- Ouais, pas de souci. Joyeux Noël à vous Mme Villeneuve.
- Joyeux Noël. Et pas de folies surtout.

La voilà enfin partie. Depuis le temps qu'elle me bassine avec son menu de réveillon et la liste de cadeaux de ses petits neveux, la vieille.

J'ai la boutique pour moi tout seul.

Galerie commerciale d'Auchan.

24 décembre. 17h45. Plus qu'un quart d'heure.

Je commence à compter la caisse, faire le point sur les tickets de cartes bleues. Est ce que je lance la télé-collecte en mode manuel? Non, je vais attendre, on ne sait jamais.
Même si la probabilité de vendre une paire de boucles en diamant ou un solitaire à cette heure là était plutôt mince.

Noël. Rien que le mot me donne la nausée. La pensée d'une réunion de famille, d'un moment heureux... Tout ça, je l'avais enfoui il y a bien longtemps. Je connaissais encore la date exacte.

Je commençai dans ma tête à réviser mes plans pour la soirée – concert de rock gaélique au Cardigan, suivi d'une soirée entre habitués autour du comptoir de Sinead, et qui sait, petit hors d’œuvre digeste à ramener chez moi pour une collation complète- quand un client s'approcha des vitrines.

Et merde, j'étais presque parti.

De dos. La silhouette drapée dans un pardessus noir, bien coupé et de bonne qualité, j'avais du mal à le voir. Pas la peine de m'exciter. Un homme marié, qui a oublié le cadeau de sa femme. Ou de sa maîtresse, mais plus rarement. Un de ces gars sans âme, heureux ou pas en couple, mais qui s'en fiche car ils sont unis, point barre.

Mais je sentais qu'il avait du blé. Je m'approchai quand même. Après tout, c'était mon job.
Je n'avais pas fait deux pas qu'il bougea légèrement.

Une apparition. Un revenant.


Une bouffée de rage monta en moi.
Je rêvais. C'est ça, je devais être en train de rêver.
Il ne m'avait pas calculé. Si c'était bien lui, ce n'était pas étonnant. Ce n'était pas maintenant qu'il allait jouer les attentionnés.

Je l'observais, incapable de bouger, mon bonsoir poli restant coincé dans ma gorge. Il restait scotché sur une vitrine, la tête légèrement inclinée.

Comme quand il réfléchissait devant un problème de maths. Il n'avait jamais été bon en maths. Que faisait-il comme boulot après tout ce temps?
Je repoussai la question, parce que ce n'était plus mon problème. Depuis longtemps.

Je l'avais oublié. Aussi sûrement qu'il l'avait fait de son côté. Parce qu'il était parti. Et qu'il n'était jamais revenu. Pas un appel. Pas un mot. Pas un son.

Même plus d'adresse. Ses parents n'avaient servi à rien. Eux-même n'avaient rien su de sa désertion. Et avec le temps j'avais appris à ne plus demander. Parce que la trahison était trop grande. Parce qu'un dernier coup à ma fierté aurait suffi à m'anéantir. Parce qu'il aurait tout aussi bien pu être mort. Ou pire.

* * *

Je me surpris à le trouver quelconque. Ou alors ne voulais-je pas voir?

Qu'après tout ce temps, il était toujours beau à se damner? Que j'aurais fait Paris-Stockholm sur les rotules pour effleurer ses lèvres?

Parce que toutes les années qui avaient marqué son front, et un peu durci son regard, ce n'était pas les miennes? Les nôtres?

Bien sûr qu'il n'avait plus dix-huit ans. Moi non plus. Et depuis un moment.
Mais lorsqu'il remonta sa mèche claire derrière son oreille, mes entrailles ne purent s'empêcher de se froisser. Comment un geste si anodin pouvait-il vous briser le cœur, si longtemps après...?

Parce que je l'avais vu faire, des milliers de fois. Que j'avais moi-même déplacé ces cheveux doux et humides après l'amour, pour contempler son visage offert, son regard abandonné. À moi.

Pendant quatre ans. Nous étions tout pour l'autre.

Nous n'avions connu que le corps de l'autre. Du premier émoi, du premier regard, de la première fois. La seule et unique obsession depuis toujours.

- Aime-moi, tu répétais en boucle.

Comme une prière, comme une incantation. Pour oublier. Laisser de côté l'hideuse réalité qui t'attendait à la maison. Des parents oublieux, violents parfois. Négligents souvent. Si j'avais pu, je t'aurais fait adopter par les miens. Mais je ne pouvais pas.

Alors je t'aimais. À en perdre pied.

Il bougea, leva la tête et me vit. Je sortis de ma torpeur, me rendant compte que j'étais bloqué, le pied à moitié en l'air.

Comme si de rien n'était, je décoinçai mon bonsoir.

- Je peux vous aider?
- Merci. Je regarde pour l'instant.

Des montres. Pour homme et femme. À qui allait-il l'offrir? Avait-il refait sa vie? Sans doute. Moi aussi d'ailleurs.

Rien de sérieux. Enfin rien qui n'ait réussi à l'être. Rien comme lui. Mais ça jamais je ne lui ferais le plaisir de le lui avouer. Parce qu'il avait détruit ma confiance à aimer. Parce que je n'avais pas suffit. Pas assez pour le retenir. Et qu'il était parti.

Est-ce qu'inconsciemment j'avais aussi empêché les autres de m'aimer? Je ne voulais pas croire que je l'attendais. Plus rien n'était possible maintenant, même s'il revenait. Même s'il suppliait. Tout avait été brisé. Et tout ce qui pourrait renaître ne serait que du raccommodage. Le prolongement trop étiré d'une histoire réchauffée.

* * *

- Prenez votre temps. Mais on ferme dans dix minutes, précisai-je tout de même, d'une voix que je voulais neutre.

M'avait-il reconnu? Se souvenait-il de mes intonations? Il ne laissa rien paraître.

- Vous avez des bracelets?

Une femme, donc. Surprise. Même si je sais que cela te travaillait à l'époque. D'être PD comme tu disais. D'être découvert. De ne pas avoir une vie normale, même si c'était pour la passer avec moi. Je savais que sur la fin, il y en avait une brune, qui te tournait autour. Et dont tu te serais bien servi comme alibi. Même si tu n'étais pas capable d'aimer les femmes. Et ça te torturait.

Es-tu heureux maintenant? avais-je envie de lui demander. Voulais-je qu'il le soit? Voulais-je une revanche, pour les quinze ans, trois mois et douze jours de cette nuit sans étoile où il m'avait plongé?

- Hum oui, vous préférez quoi comme matière? Or ou Argent? Les fantaisies sont par ici.
- Non, non, je parlais des bracelets de montre. Le mien s'est cassé.

Oh. ça changeait tout. Ou rien. Non. Ça ne voulait rien dire. J'essayai de ne pas penser. Faire mon boulot, fermer le magasin, tirer le rideau, et aiguiser mes cordes vocales pour le concert de ce soir.

J'ouvris le tiroir et lui montrai les modèles. Il tendit la main pour les tester. Je sentis sa chaleur. Des mains d'homme. Belles. La même forme qu'avant.

C'est dingue comme on peut oublier ce genre de détail. Et comme ça vous rattrape, aussi certainement qu'un bus scolaire en pleine figure.

Il en glissa une dans sa poche et en sortit un objet, que je ne reconnu pas tout de suite. Normal. C'était plutôt vieux. Et usé.

Il approcha la tête de montre des bracelets en cuir présentés. Faisant son choix avec calme et précision.

- Je vais prendre celui-là. Vous pouvez me les assembler? Je n'ai pas les outils pour le faire à la maison.

Je me saisis des objets tendus, essayant de ne pas voir. De ne pas reconnaître, le cadeau offert pour ses dix-huit ans. Celui pour lequel j'avais pris un job d'été et qui m'avait coûté tous mes efforts. Parce que rien n'était aussi beau que lui.

Je tentais de ne pas voir les marques, sur l'envers de la montre, où je savais que j'y lirai des initiales. Parce que je les y avais moi-même gravées.

- Bien sûr. La pose est comprise, articulais-je péniblement.
- J'ai de la chance alors, répondit-il doucement, sans lever les yeux.


Timidité? Gêne? Regrets?

- Emman... appelai-je à mi voix avant d'être coupé brutalement par l'irruption d'une doudoune bleue électrique montée sur converse noires.
- Bon, t'en a encore pour longtemps? Y'a maman qui râle parce que les surgelés vont décongeler.

* * *

Mon dieu... le même. Le même mais en plus jeune. Les mêmes yeux clairs, légèrement sarcastiques. Le même menton, barbe naissante et grain de beauté - caché- en moins. Le même âge auquel nous nous étions rencontré.

Le père se tourna vers l'adolescent et je surpris son regard.

Il y avait là tout l'amour que l'on puisse jamais porter à quelqu'un. À la chair de sa chair. Qu'il chérissait, qu'il protégeait, qu'il avait dû se jurer de ne jamais abandonner. Sur laquelle jamais, au grand jamais, il n'oserait lever la main, ne serait-ce que par ras le bol ou énervement. Rien n'aurait pu l'empêcher d'offrir une vie à cet enfant. L'amour parental qu'il n'avait pas reçu. De lui offrir son avenir.

Alors je compris. Ce qu'il avait fait durant toutes ces années. Pourquoi il s'était sauvé. Je compris son dilemme. Et je compris son choix. Mis devant le fait accompli sans doute. Pour avoir voulu essayer, pour avoir tenté de se convaincre qu'il était normal. Il avait récolté un fruit inattendu. Et inespéré.
Pour lequel il avait tout abandonné. Tout, même moi.

D'une main tremblante, je refermai la goupille sur la montre, après m'y être repris à deux fois.

- Bon alors, tu viens? fit la doudoune bleue en s'approchant de lui, un sac de courses à la main. Maman dit que tu vas finir par connaître la vitrine par cœur.

Il rougit en récupérant son bien. Avais-je bien entendu? Ainsi ce n'était pas une coïncidence. Je me disais aussi. Mais pourquoi maintenant? Comment m'avait-il retrouvé? M'avait-il cherché? Était-ce son explication, sa demande de pardon informulée?

Parce qu'il avait été mon phare et que sans lui j'avais sombré. Parce qu'une part de moi avait été amputée à son départ, sans jamais pouvoir se reconstruire.

Était-ce sa manière de m'aider à passer enfin à autre chose?

- Merci, me dit-il doucement en récupérant son ticket de caisse.
- C'est moi, répondis-je, me demandant s'il saisirait le double sens de mes propos.

Sans doute. Il n'était pas idiot. Et il était venu jusqu'à moi.

- Joyeux Noël, me souffla-t-il dans un dernier regard, avant de récupérer son fils par l'épaule, qui se dégagea aussitôt d'un air offusqué.

- Joyeux Noël, répondis-je sans voix, sans plus le voir non plus.

Parce qu'il avait tourné le coin du magasin depuis longtemps.

C'était donc cela qu'il était venu m'offrir. Son cadeau de noël.

Merci, murmurais-je en tombant à genoux derrière le comptoir.

Peut-être allais-je enfin pouvoir aimer Noël...

* * *



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