Chapitre 22

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Elize Hygarts

 Bien que l’évidence même de son départ était flagrante et que la jeune l’elfe avait voulu partir à tout prix, elle ne le pouvait pas. Du moins, pas encore. Elle ne pouvait pas tenter de retrouver un tueur avec si peu d’indices. N’importe qui aurait pu posséder une cape ressemblant au morceau qu’elle possédait ! C’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Son sac en toile sur le dos, l’elfe décida de se rendre au poste de chevalier une dernière fois avant son départ. Elle jeta un énième coup d'œil à la note qu’elle avait écrite pour Cellya, puis sortit de la maison, un pincement au cœur. Elle se demandait si elle allait pouvoir revoir sa tutrice. Pourquoi ne la reverrais-je pas ? La jeune fille se mit à marcher avec rapidité alors qu’elle traversait les étroites allées du quartier résidentiel de Mhala en direction du poste. Elle arriva une quinzaine de minutes plus tard. Le réceptionniste - elle ne savait toujours pas son nom - la salua d’un léger sourire en la voyant pousser la porte du bâtiment.

— Bonjour mademoiselle, comment puis-je vous aider ? J’en déduis que vous allez partir ?

— C’est exact, acquiesça Elize d’un hochement de tête. Puis-je voir un traqueur ? Pour le pan de cape.

 L’homme se surprit à penser que l’elfe ne faisait que de curieuses demandes depuis qu’elle venait au poste de chevalier. Il accepta de bonne foi, mais doutait fortement qu’il avait le droit d’accepter toutes ses requêtes. Il serait probablement puni par son supérieur si ce dernier l’apprenait de la bouche d’un collègue ou d’un client. Un léger soupir s’échappa de ses lèvres alors qu’il guidait Elize vers une salle carré, au fond du poste. L’elfe regarda autour, mais fut surprise de voir qu’il n’y avait rien sauf une table et deux chaises dans la pièce. L’homme lui indiqua de s’assoir et il attendit à l’extérieur. Une minute plus tard, une femme d’âge mûr entra dans l’antichambre où était assise l’elfe. Elle prit place sur l’autre chaise et observa avec intensité la jeune fille. Mal à l’aise, Elize lui tendit le bout de tissu qui allait pouvoir l’aider à trouver le tueur.

— Pouvez-vous retrouver la personne à qui ça appartient ?

— Je peux essayer.

 La dame posa l’étoffe maculée de sang sur la table devant eux et murmura quelques mots incompréhensibles et un cercle blanc lumineux apparut au dessus du textile. Une demie-seconde plus tard, il disparut et la dame affiche un air désolé.

— Le propriétaire a posé un puissant sceau qui m’empêche de connaître son identité, mais je sens un faible flux magique en direction de la Côte Dorée. Je ne peux malheureusement pas plus t’aider.

 Remerciant la dame, Elize empocha le tissu et sortit de la pièce carrée, où l’homme attendait toujours. Il la raccompagna jusqu’à l’entrée et lui souhaita bon voyage. L’elfe plaça correctement son sac sur son dos et marcha en direction des portes principales de la citadelle. Les gardes postés sous la grille de métal lui souhaitèrent aussi un bon voyage, puis elle s’engagea vers la Voie des Marchands menant au Sud. Après un bref calcul mental, il lui faudrait trois jours pour se rendre à la ville la plus proche, bordant la Voie, ainsi qu’une journée pour se rendre à la prochaine.

 Sous le soleil ardent de midi, Elize retira le châle de coton rugueux qu’elle portait, avala une gorgée d’eau, puis continua sa route. Au loin, derrière, à une centaine de mètres, elle pouvait apercevoir un groupe de caravaniers lorsqu’elle regarda vers l’arrière. Elle maintint sa vitesse de marche et vingt plus tard, la troupe se trouvait à sa hauteur. Les coups de sabots furent distincts ainsi que les hennissements des équidés. Des rires gras et joyeux retentirent aux oreilles de l’elfe.

— Hey ! Un moment de répit, mademoiselle ? héla un des caravaniers depuis son cheval à la crinière sable.

— Ça serait apprécié, merci, souffla Elize avec soulagement.

 Ses jambes commençaient à brûler de l’intérieur. Une petite fée, une enfant d’environ cinq ans, lui fit un grand sourire radieux alors qu’elle lui indiquait l’endroit où s'asseoir. Une autre fée, la mère de la fillette d’après la ressemblance, tira sur les rênes des deux animaux et ils se stoppèrent net. L’homme aida l’elfe à monter dans la caravane une fois qu’ils furent entièrement arrêtés. Elize s’installa à côté de la petite fée et observa les personnes et remarqua que c’était une petite famille de quatre personnes. Il y avait la mère, une fée aux ailes vert d’eau de papillon lune, le père, un humain, la fillette, qui était le portrait craché de sa mère ainsi qu’un bambin, bercé dans les bras de sa génitrice.

— On peut vous déposer quelque part ? s’enquérir la dame en tentant de calmer le bébé qui avait commencé à chigner. Nous allons à Bemyza, en Chyline. Nous sommes des vendeurs de couvertures en provenance de Marosir, un petit village au nord de Sellaluna.

— Je dois faire une halte à Bemyza, donc, si vous me le permettez, j’aimerais faire le voyage avec vous, répondit la jeune fille en épongeant de sa main son front en sueur.

— Aucun problème, mademoiselle—

—Elize, appellez-moi Elize, le coupa t-elle.

— Ravi de vous rencontrer, Elize, souria l’homme. Je suis Félicien. Voici ma femme, Phyre, ma fille, Emera et mon fils, Damien, l’informa-t-il en montrant chacun des membres de sa famille de sa main gauche.

 Félicien empoigna les rênes de chevaux, donna un coups et ils se remirent en marche sur le chemin terreux. Une quinzaine de minutes plus tard, la petite Emera s'ennuyait et se mit alors à tirer sur le chandail de l’elfe. Elize lança un léger coup d'œil à son père, puis, lorsqu'elle eut un hochement de tête comme réponse, souria à la fillette. Cette dernière, toute heureuse, sauta presque hors de son banc, ratant presque une réprimande de sa mère, et s’installa sur un tapis bleu royal. Elize s’assied devant elle et Emera lui tendit une poupée usée, faite à la main.

— Regarde, commença Emera en pointant les cheveux du jouet. Ils sont comme les tiens, lui fit remarquer l’enfant de sa voix aiguë. Jaune !

— Ce n’est pas jaune, mais blond, la corrigea la jeune fille d’une voix douce.

— Est-ce que je peux les toucher ? pointa l’enfant en désignant les oreilles pointues de l’elfe.

— Bien-sûr, accepta-elle en approchant sa tête de la main tendue d’Emera.

 Sa paume chaude et ses doigts boudinés tâtèrent avec délicatesse la pointe des oreilles de l’elfe, puis dans une grimace, elle cessa toute action.

— Ton oreille a piqué ma main. Elles ne te font pas mal ? demanda-t-elle avec une innocence propre aux enfants.

— Pas du tout, ricanna Elize en touchant ses oreilles comme venait de le faire Emera.

 Les rires de ses parents retentirent d’en avant et la petite afficha une mine renfrognée. Je pense l’avoir vexée. Le calme retomba sur la caravane et bientôt, la fillette fut endormie. Au bout de quelques heures de route, la nuit tomba enfin et une légère brise souffla sur le petit wagon sur roue. Félicien, d’un coup de rêne, interrompit la marche des chevaux pour faire halte. À l’aide d’une petite pile de bois qu’ils avaient emporté, le couple fit un feu de camp sur le bord de la route et abreuvèrent leurs équidés en versant le contenu d’une grosse gourde prévue à cette effet dans un bol en métal.

 Les deux enfants dormant dans la pile de couvertures à l’arrière de la caravane, Phyre s’installa au bord du feu aux côtés de son mari en me tendant une assiette de viande séchée ainsi qu’un morceaux de pain.

— Je sais que ce n’est pas grand chose, mais nous n’avons pas emporté beaucoup de nourriture puisque nous savions que nous ne serions pas longtemps sur la route, s’excusa Phyre en se blottissant contre Félicien, les flammes dansantes les réchauffant.

— Mais pas du tout, s’empressa Elize. Vous n'auriez pas pu prévoir qu’une cinquième personne s'ajouterait au voyage. De plus, une fois à Bezyma, je vous quitterai. Je ne fais qu’une courte halte avant de me diriger vers la prochaine ville la plus proche, sur la Côte Dorée.

— Pourquoi vas-tu là-bas, demanda Félicien, curieux. Habituellement, les voyageurs accompagnent les caravaniers comme nous ou utilisent un cheval. C’est tout de même plusieurs jours à pied de Mhala.

— J’y vais pour aller voir de la famille, mentit Elize en mâchant un bout de viande qui avait un goût un peu trop salé. Je suis habituée de faire le trajet à la marche, mais j’ai juste été surprise que la température soit aussi chaude. Je n’ai pas pensé à mieux me préparer.

— C’est vrai que ça prend parfois par surprise, affirma Phyre en perdant son regard dans le brasier.

 Pour le restant de la soirée, ils parlèrent de tout et de rien, en apprenant autant sur Elize que sur le couple. L’aube se levait bien paresseusement sur l’horizon alors que Phyre réveillait le groupe. Vers midi, ils arrivèrent à Bezyma, sous une pluie battante. Emera, triste de devoir laisser sa nouvelle amie, pleurait alors que ses parents dirigèrent leur caravane plus loin dans la cité. Elize, d’un signe de la main, fit au revoir à la fillette avant d’aller dans la direction opposée. Elle devait trouver une auberge pour passer la nuit qui allait s'annoncer dans quelques heures.

 Sous l’averse, Elize passa le restant de sa journée à questionner les locaux à propos du pan de cape, mais personne ne semblait le reconnaître. Le moral à terre en allant à l’auberge la plus abordable du coin, elle se rendit au bar pour commander une tasse de thé aux feuilles de naryn. L’homme au comptoir lui servit sa boisson fumante et, remarquant sa mine, décida de converser avec elle.

— Etes-vous nouvelle ici, mademoiselle l’elfe ? Je ne pense pas vous avoir déjà aperçue dans les parages auparavant.

— Je ne suis que de passage, lui répondit-elle en prenant une gorgée de son thé.

Pas aussi bon que celui de Cellya, mais ça passe, songea-t-elle en pensant à sa tutrice qui se trouvait sur les fronts de guerre au moment où elle tentait de retrouver un meurtrier. Reviens-moi en vie s’il te plait. Je ne supporterai pas de te perdre toi aussi Celly.

— J’essaie de retrouver quelqu’un. Ce morceau de tissu vous dit quelque chose ? le questionna-t-elle Elize en lui tendant l’étoffe tachée de sang séché.

— Peut-être que oui, peut-être que non, répliqua-t-il d’un air taquin.

 Pourtant, Elize n’avait ni le temps ni le moral pour jouer à des jeux stupides. Son temps était compté. Le tueur pouvait se déplacer à l’instant même et elle pourrait perdre sa trace bien rapidement. D’un trait, elle termina sa tasse, ignora la réponse du serveur et se leva, prête à sortir.

— Attend ! s’écria-t-elle alors qu’elle s’avançait vers la sortie. Je peux t’aider.

Intriguée, elle tourna les talons, posa ses deux mains sur le comptoir et toisa l’homme de son regard or. Déstabilisé, il recula d’un pas, fit mine d’épousseter son tablier, puis d’un air embarrassé, répondit à sa question.

— Il y a deux jours, deux personnes sont venues faire halte pour la nuit, comme toi et sont reparties avant l’aube la journée suivante. Je n’ai pas vu leurs visages, mais le tissu est assez similaire alors je pense que ça doit leur appartenir, s’enquit-il en pointant le textile que l’elfe avait fourré dans sa poche.

 Elize remercia l’homme pour cette cruciale information, puis partit à l'étage pour se rendre dans sa chambre. Il se faisait tard et la fatigue s'installait lentement en elle. Elle se dit qu'elle allait devoir se lever très tôt le lendemain pour arriver à la prochaine ville le plus vite possible. Elle ne devait surtout pas laisser le tueur passer entre les mailles de son filet. Elle allait le coincer.

 Elle voulait dormir, mais une idée germa alors dans son esprit. Elle savait qu’elle n’était pas un traqueur, mais elle voulait tout de même essayer. Elle se dirigea vers la petite fenêtre pour l’ouvrir et posa ses deux mains sur les vignes qui grimpaient sur le mur extérieur de la bâtisse. Les Elfes avaient le pouvoir de contrôler les plantes alors elle pensait qu’en se concentrant, ça pourrait peut-être fonctionner.

 Agrippant fermement la plante, le morceau de tissu en main, elle ferma les yeux et prit de grandes respirations. Elle fait aussi le vide dans son esprit. Pendant plusieurs minutes, rien ne se produisit, puis, alors qu’elle ne s'en attendait pas, elle sentit quelque chose. C’était comme une étrange chaleur dans ses mains. Elle se concentra sur la tiédeur et la suivit jusque dans la terre. Elle devina que c’était le flux magique. La jeune fille était en mesure de le percevoir, mais c’était si faible qu’elle doutait que c’était bien ça et non une invention de son imagination. Dans son esprit, elle continua de suivre l’émission de magie jusqu’à ce qu’il disparaisse non loin de Delle, la ville où elle souhaitait se rendre par après. Elize relâcha sa concentration et s’écroula sur le sol de la chambre, haletante et en sueur.

— Ça a vidé ma magie ? murmura-t-elle pour elle-même. Je ne devrais plus essayer de faire ça.

 Vidée de toute énergie, mentalement et physiquement, l’elfe s’écroula sur son lit et se fit bercer de sommeil quelques secondes plus tard.

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