Chapitre 11

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 En me réveillant, les pensées baignant dans un nuage d’inconscience, je remarquai que tout mon corps, des pieds à la tête, me faisait souffrir. Le moindre mouvement m’élançait. Me souvenant de la cérémonie et de la douleur après le duel contre Gadry, je tentai de me redresser sur mes coudes, mais en vain. Ça me rappelle mon passage à l’infirmerie à Amselume, pensais-je en grinçant des dents. M’évanouir de la sorte ne devait pas devenir une habitude, car j’allais passer ma vie alitée si ça continuait. Vaguement, je me souvenais m’être allongée dans une ruelle, et ensuite, mon corps était devenu brûlant et douloureux. Même en me creusant les méninges, je fus incapable d’en identifier la cause. Ce ne pouvait pas être à cause de toute la nourriture, non ? Non, rassurais-je. De la nourriture ne peux pas m’avoir fait autant mal. C’est irréaliste même si elle avait été empoisonnée. Ne ressentant pas même le bout de mes orteils, je laissai mon regard glisser sur la pièce où je me trouvais. Chambre sombre et spacieuse, bardeaux de bois recouvrant un des quatre murs, des rideaux de soie rouge vin, une grande commode ainsi qu’un miroir sur pieds. Pas de doute : je me trouvais dans mon lit, dans ma nouvelle chambre. Qui m’avait trouvée et apportée dans mon lit ? Le général ? Il ne savait même pas que j’étais partie après le duel, alors Nyra ? Je ne le savais pas. Trois petits coups timides retentirent sur la porte de la pièce, puis elle s’ouvrit sur Kaleb. D’abord hésitant, il préféra rester debout dans l’embrasure de la porte. Avant même qu’il n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche, je l’assaillis de questions.

— Qui m’a trouvée ? Comment me suis-je retrouvée ici ? Que m’est-il arrivé ?

— Pour faire une histoire brève, Nyra t’a vu partir et en constatant que tu n’étais pas revenue après une heure, nous nous sommes dispersés, près de la cathédrale, pour partir à ta recherche. C’est la petite fée qui t’a trouvée inconsciente dans une ruelle.

 Nyra adorait ce petit surnom mignon que Kaleb lui avait donné alors que nous étions que des gamins. C’était surtout, car elle était un an plus jeune que nous.

— Elle nous a alors regroupés, puis nous sommes allés chercher le général. C’est lui qui t’a transportée jusqu’à ton lit. Pour ce qui t’es arrivé, tu devrais le constater par toi-même.

 Le triton entra dans la pièce pour prendre mon miroir de poche qui trainait sur le dessus de ma commode. Il le pointa vers moi et mon sang ne fit qu’un tour dans mes veines lorsque j’aperçus mon reflet dans la glace. Comment est-ce possible ? Je fus prise par plusieurs émotions à la fois : surprise, dégout, admiration, stupéfaction, frustration. Des ailes d’ange avaient poussées dans mon dos et pendaient de chaque côté de mon lit. Elles étaient si grandes et imposantes, près de trois mètres d’envergure, que je me demandais comment ne les avais-je pas vues en me réveillant.

— Je dois être encore dans les vapes, murmurais-je avec une expression ressemblant au dégout sur mon visage, les larmes perlant aux coins de mes yeux. Ça ne peut pas être possible : je croyais être anormale pour ne pas posséder d’ailes.

 Je remontai mon regard vers Kaleb dans l’espoir qu’il me fournisse une réponse, mais il semblait aussi perdu que je l’étais.

— Personne ne sait pourquoi elles ont poussées aussi soudainement. Lorsque nous t’avons finalement retrouvée, leur taille était la moitié de ce qu’elles sont en ce moment. La nuit s’est occupée du reste d’après ce que je constate, dit-il en posant son regard sur mes nouveaux appendices aussi blancs que la neige fraîchement tombée en hiver.

Alors je n’avais dormis qu’une seule nuit. Je fus soulagée de savoir que ce n’était pas une semaine.

— Tu as toujours mal ? me demanda-t-il en posant sa main derrière sa tête comme pour s’étirer.

— J’ai l’impression qu’un troupeau d’éléphants m’est passé dessus, que des millions d’aiguilles ont transpercées mon corps et que mon dos a été martelé brutalement jusqu’à ce que mes os brisent. Alors voici ta réponse : oui j’ai toujours mal.

— Tous les anges subissent plus ou moins ce processus, me répondit-il en riant. Le général affirme en connaitre une qui saura t’aider.

 Sur ces mots, il quitta ma chambre, puis une brise fraiche caressa mon échine. Je m’endormis à ses douces caresses.

◊◊◊◊◊

 Le lendemain, on cogna à nouveau à la porte, assez frénétiquement, alors que je lisais un livre intitulé Le lys de fer. C’était l’histoire d’une femme qui se fait maudire par une sorcière et qui est condamné à ne jamais mourir. Seul un amour pur lui apportant le lys de fer, une fleur métallique ne fleurissant qu’une fois tous les cent ans, pourrait la sauver. Si la femme prouvait à la sibylle qu’elle avait le lys, alors la malédiction était levée. On interrompit ma lecture alors le roi avait lancé une chasse à la sorcière. La personne derrière ma porte cognait toujours. Lui autorisant d’entrer, je fus surprise de voir une femme que je n’avais jamais vue. C’était une ange aux cheveux roux, aux yeux bruns presque oranges et au visage parsemé de taches de rousseur. Elle avait l’air à peine plus âgée que moi.

— Bonjour Aeris, je suis Emyr, une…amie du général et une servante au palais, me dit-elle avec un sourire révélant deux belles rangées de dents blanches.

 Son hésitation me valut une expression perplexe quant à sa relation avec l’Arrogant, mais je ne dis rien. Étais-ce elle l’ange que Kaleb avait mentionnée ? Je fus surprise d’apprendre que c’était une servante. Je ne m’attendais pas à ça. Quoique sa robe lui allant aux tibias et recouvert d’un tablier blanc n’aurait presque pas pu m’induire en erreur. Boulangère aurait été ma première supposition.

— Puisque tu viens tout juste de passer le stade de croissance de tes ailes, il est impératif que tu apprennes à t, en servir rapidement. Si tu ne le fait pas, tu perdras la mobilité dans tes appendices, car ton corps estimeras que tu n’en a pas besoin. À ce point, c’est mieux de les couper pour éviter toute entrave à la vie, dit-elle tristement.

 Je ne pouvais pas imaginer comment un ange, ayant vécu plus dans le ciel que sur la terre, pourrait vivre sans ses ailes si elles se faisaient couper. Toute ma vie, j’avais vécu sans elles alors je pourrais continuer ma vie normalement. Pourtant, le ciel m’avait toujours semblé si loin, si impossible à atteindre, alors que maintenant, il était si près. Peut-être pourrais-je m’évader dans les nuages pour comprendre la sensation de ces boules de coton sur mes joues ?

— Je t’en prie, Emyr, prend place, lui dis-je en pointant faiblement le banc de ma maquilleuse.

 Alors qu’elle s’asseyait, elle replia ses ailes dans son dos. La scène me fit penser à Nyra lorsqu’elle m’avait annoncé l’arrivée du régiment du général Telrym Daserion et qu’elle avait pleuré un peu. La rousse observa mon pendentif, puis afficha un air surpris.

— Tu savais que la pierre que tu portes au cou se nomme un éclat de nandrite ? On l’appelle aussi communément pierre des anges.

 Je glissai la gemme au creux de mes doigts pour l’observer de plus près. Son éclat blanc reflétait presque mon reflet. Soudainement, une agréable sensation envahie mon corps. Je la lâchai, puis regardai Emyr, perplexe. La rousse gloussa en voyant mon expression.

— Cette gemme procure cette sensation qu’aux anges. Un peu étrange, mais personne ne sait pourquoi. Où l’as-tu trouvée ?

— Une marchande à Amselume me l’a donnée alors que je voulais la payer.

— C’est curieux, car le nandrite ne sort pas d’Astrad, un village minier en Chyline, normalement. Minerai cher et prisé des nobles, il n’aurait pas dû se retrouver là. Peut-être s’est-il retrouvé là par erreur ? supposa l’ange en haussant les épaules.

 Inconsciemment, je m’adossai sur le mur derrière moi et je ne ressentis aucune douleur. Je trouvais cela étonnant, car il y avait à peine cinq minutes, je ne sentais plus mon corps tant la douleur me le martyrisait.

— L’éclat a la capacité de faire diminuer grandement la douleur ou les grandes émotions. Dans quelques minutes, l’effet se dissipera et ta souffrance reviendra. Pour habituer ton corps à ces nouveaux membres, tu devrais essayer de les faire bouger. Habituellement, les bambins ont leurs ailes avant l’âge de deux ans, mais c’est inhabituel de les avoirs à 17 ans. Je me demande bien pourquoi.

 Croyant que c’était à cause du sceau magique bloquant mon esprit, je ne dis rien. Emyr se leva de la chaise, puis ouvrit ses ailes à son maximum.

— Commence par sentir la présence des ailes dans ton dos. Lorsque c’est fait, essaie de les faire bouger comme si c’était des bras, me conseilla-t-elle en bougeant son empennage et ses bras en même temps.

 Je pris une grande inspiration, fermai les yeux, puis fit ce que la rousse venait de me dire. Lentement, mais sûrement, je fis doucement battre mes appendices, les plumes chatouillant mes épaules et mes bras. Je fus émerveillée par ces nouveaux membres qui avaient poussés du jour au lendemain. Chaque mouvement gracieux me laissa sans voix. N’ayant jamais eu physiquement l’air d’une ange sauf pour mes yeux relativement pâle, jamais je n’aurais cru avoir des ailes. On me traitait d’anormale et j’avais, pendant longtemps, enduré les moqueries des autres enfants de l’orphelinat. Maintenant qu’elles étaient belles et bien là, le contraire me criait aux oreilles que j’avais eu tort toute ces années. En même temps de les faire battre, j’en profitai pour les observer un peu plus. Or le fait qu’elles mesuraient près de trois mètres d’envergure, les plumes, plus douces que celles des oiseaux, me rappelaient les étoffes en soie royale. À la pointe de mes ailes, il y en avait des noires, de la couleur du jais, se changeant progressivement en gris puis en blanc immaculé. Étais-ce en raison de ma nature de démone ? J’espérais qu’Emyr ne me pose aucune question à leur sujet. Soudainement, la douleur revient à la charge dans tout mon corps, me paralysant à nouveau.

 Grinçant des dents, je portai ma main à mon cou pour y chercher l’éclat de nandrite. Un soupir de soulagement s’échappa de mes lèvres en constatant que la douleur était partie temporairement. Au bout d’une heure, j’étais en mesure de bouger mes ailes comme si je les avais toujours possédées. Ma souffrance avait presque entièrement disparue, mais était encore là. Emyr m’expliqua que c’était normal et que dans près d’une autre heure, la douleur sera partie pour de bon. Puisque mon ventre réclamait de la nourriture, j’en profitai pour me dégourdir les jambes. Elles avaient besoin de bouger, car je venais de rester deux jours clouée à mon lit sans pouvoir bouger. Je m’excusai auprès d’Emyr, puis quitta ma chambre, non sans tituber. En descendant l’escalier, je fis battre mes ailes pour continuer d’habituer mon corps à leur présence nouvelle. Faisant attention à ne rien briser, je me rendis dans la cuisine sans encombre. J’empoignai une belle pomme rouge qui se trouvait dans un panier en osier, puis rebroussai chemin en croquant dedans. J’avais si faim qu’en arrivant dans ma chambre, je l’avais déjà terminée. Je jetai mon trognon dans la poubelle de la salle de bain, puis retrouvai Emyr encore assise sur la chaise de ma maquilleuse. Perdue dans ses pensées, j’en profitai pour marcher lentement derrière elle, veillant à ne faire aucun bruit, pour la surprendre. Mes mains avaient à peine frôlés ses épaules qu’elle sursauta, puis se retourna vers moi, une expression renfrognée au visage.

— Tu m’as fait peur Aeris. Ne refait plus ça, me dit-elle les poings sur ses hanches.

Je gloussai, puis elle se radoucit, me considérant du regard. Un certain air maternel émanait d’elle.

— C’est encore douloureux ?

— Un peu, mais c’est supportable. Merci Emyr, la remerciais-je en souriant.

 La rousse retourna mon sourire avant de se lever de la chaise. Elle me dit qu’elle reviendra dans quelques jours pour m’aider à voler. Je hochais la tête, puis elle disparut dans l’embrasure de la porte. Je me remis dans ma lecture du Lys de fer, mais après une demi-heure, me lassai en apprenant que l’homme que la femme aimait se révélait être un traitre voulant garder le lys pour lui-même. Il ne se souciait point du sort de la femme. Il n’avait d’yeux que pour l’argent qu’il pourrait faire avec cette fleur. Posant le livre sur ma table de chevet, je me levai pour revêtir des vêtements plus appropriés qu’une chemise de nuit. Une fois ma tunique bleu marine sur le dos, je quittai la demeure du général, se trouvant probablement au terrain d’entrainement à cette heure de après- midi, pour me rendre au quartier marchand. En passant par le square principal de la ville, je fus surprise de voir la grandes quantité de bannières colorées qui pendant de fils accrochés sur le haut des bâtiments. Y avait-il un autre évènement ? L’ambiance qui émanait de l’endroit m’émerveilla. Je suis triste de n’avoir pas pu voir ça avant, lorsque j’étais à l’orphelinat. Il y a tant de choses à voir que je ne sais pas si je vais avoir assez de temps pour tout ce qu’il y a sur Extyria. J’étais presque libre alors explorer le monde me semble être un rêve plus réalisable maintenant qu’il y a deux ans. En arrivant dans le district des affaires marchandes, je laissai mes yeux glisser sur les étalages colorés bordant les rues bondées. Je finis par m’arrêter devant un livre à la couverture de cuir et aux pages vierges ainsi qu’un encrier. Ma petite bourse en main - offerte par Telrym lors de notre arrivée – je demandai à la jeune marchande si je pouvais lui acheter. Elle hocha la tête en m’informant que le prix était de seulement quelques piécettes de bronze. Elle me tendit mes biens en souriant. Je me rendis au parc le plus près et m’installai sur un banc pour commencer à écrire. Sur la première page, était dessiné un aigle et un lion en encre dorée. Un mot en une langue que je ne connaissais pas était inscrit sous le dessin. En tourna la page, une belle feuille immaculée n’attendais plus que ma plume.

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