Chapitre 4

9 minutes de lecture

 Je m’extirpai doucement de mes songes. Songes qui avaient paru durer une éternité. Les yeux à moitié clos, je tentai de m’habituer à la clarté de la pièce. Une pièce ? Je ne suis plus au campement ? Me demandais-je perplexe. En examinant l’endroit, je remarquai que je me trouvais dans une chambre entourée de rideaux crème. Une infirmerie, je devinais. Pourquoi étais-je allongée dans ce lit ? Je ne me souvenais pas m’être blessée la veille. Avec peine, j’essayai de me remémorer les évènements de la veille. Tout ce que je me rappelais était des brides de paroles de ma part et celle de Daserion. À part pour ces fragments de mémoire, un vide noir planait au-dessus de mes souvenirs. J’étais incapable de retracer le fil de l’affaire après notre passage au parc où se trouvait la statue de la reine elfique.

 En tentant de me lever de la couchette blanche, mes membres me firent souffrir le martyre. Qu’avais-je fait, bon sang ? Après un deuxième essai tout aussi infructueux, je dû me résoudre à rester assise. Suite à une dizaine de minutes à essayer de me lever, je réussis finalement au bout de six essais. Je m’écroulai pathétiquement sur le sol après avoir exécuté trois pas.

— Autant rester sur le sol, me dis-je en soupirant.

 En rampant avec difficulté, je me rendis devant les rideaux opposés à la fenêtre pour les tirer. Derrière la draperie crème, il n'y avait presque rien. Sur le pan de mur, à gauche, se trouvait un évier en pierre surmonté d'un simple miroir à peine plus grand qu'un livre ainsi qu'une partie dissimulée par un pan de tissu. Latrine, je supposais. Après une grande inspiration, je m'accrochai au bord du lit pour me hisser dessus - non sans douleur. Si je voulais sortir d'ici, je devais au moins pouvoir marcher sans tomber, alors je retentai ma chance. En griçant des dents, je parvins à non seulement me mettre debout, mais aussi à faire le tour de la pièce lentement sans tomber. Je ressemblais probablement à un chameau où il lui manquait une patte ou deux. Démarche très gracieuse je devais bien l'avouer.

 La porte de cuivre s'ouvrit brusquement sur Elize paraissant en panique totale. Lorsqu'elle me vit exécuter ma démarche de chameau tremblant de douleur, elle commença à pleurer à chaudes larmes puis me prit dans ses bras, sa tête se collant sur mon torse.

— J'ai eu si peur pour toi Aeris, pleurnicha-t-elle. J'ai...j'ai cru que... Oh !

 Ses sanglots redoublèrent et me mirent mal à l'aise, car je ne savais pas ce qui lui prenait soudainement. La porte s'ouvrit à nouveau pour laisser entrer mes deux autres amis.

— Tout va bien, Elize. Je vais bien ne t'en fais pas. Je peine à me tenir debout, mais ça va.

 L'elfe se décolla pour plonger son regard or dans le mien. Ses yeux aux reflets dorés trahissaient une grande angoisse ainsi que de la tristesse. La situation était-elle si grave pour qu'elle se soit mise à pleurer ? Je ne l'avais aperçue sangloter que quelques fois depuis que je la connaissais. Il y avait une fois, lorsque nous avions près de six ou sept ans, un enfant de l'orphelinat avait encore faim après un repas, mais puisque nos portions étaient calculées, il ne pouvait pas avoir une deuxième assiette. Pour se venger de la surveillante, il avait couru dans la cantine du bâtiment principal et dans sa course, avait dérobé celle d'Elize. La vieille dame se fâcha après lui, mais lorsqu'il s'était enfin assis, il avait jeté l'assiette sur le sol un instant avant que la surveillante ne la lui retire. Mon amie l'elfe avait fondu en larmes, car elle n'avait plus rien à manger pour le restant de la journée. Moi et Kaleb (Nyra n'était pas encore à l'orphelinat à ce moment-là), voulant la réconforter, lui avions donné une partie de notre repas pour qu'elle puisse manger un peu avant la prochaine pitance, ce qui voulait dire le repas du soir.

— Que s'est-il passé hier ? Lui demandais-je alors qu'elle m'aida à me rendre jusqu'à la couchette.

— Tu ne t'en souviens pas ? Me demanda Kaleb en haussant les sourcils. Ce n'était pas hier, mais il y a trois jours.

— Trois jours ? Bon sang... Je me rappelle que nous nous étions arrêtés dans le parc pour observer la statue, mais pour ce qui concerne la suite, c'est le noir.

 Leurs expressions semblèrent se décomposer, puis, comme si Elize s'apprêtait à me révéler quelque chose de grave, ses lèvres se pincèrent d'une manière familière. Elle faisait toujours cela quand elle était mal à l'aise. L'elfe se réserva de parler ainsi que les deux autres.

— Allez, ce n'est pas comme si j'avais tué une personne, leur dis-je au ton de la blague pour détendre l'atmosphère.

— Presque, murmura Nyra.

— Ta magie s'est révélée subitement, m'éclaira Kaleb. Et, plusieurs personnes ont été blessées par cette dernière.

 Leurs airs graves se reflétèrent sur le mien. Les engrenages dans ma tête s'activèrent à toute vitesse. J'étais pourtant persuadée que je ne possédais aucune magie. Si elle s'est déclenchée subitement... cela veut dire que les conséquences sont peut-être graves. Oh non ! Mon angoisse prit le dessus sur toutes les autres émotions, puis mon questionnement devint de plus en plus creux.

— Qu'elles sont les répercussions, insistais-je. Sont-elles graves ?

 Mon stress monta d'un cran en attendant leurs réponses. Le lourd silence de tombe régnant dans la pièce me dit tout. Ça l'était, mais à quel point ? De longues secondes paraissant durer une éternité s'écoulèrent avant que quelqu'un ne daigne ouvrir la bouche. Je détestais cette ambiance morose et angoissante. Nyra fut la première à parler après ce mutisme.

— Tu t'es mise en colère contre le général Daserion lorsqu'on a tous appris que les soldats vous ayant choisi seraient vos mentors. Vos nouveaux parents dans un sens. Puisque c'est le général lui-même qui t'a sélectionnée, il a affirmé être ton tuteur à partir de maintenant. Tu l'as très mal pris. Dans ta colère, tu t'es approchée du général, puis ta magie s'est réveillée et a éclatée comme un boulet de canon. Une vague magique a émanée de toi, alors toutes les personnes qui étaient près de toi ont subi de graves blessures. Plusieurs sont en état critique, mais personne n'est mort.

— Par Milienn, soufflais-je submergée par les émotions qui se bousculaient dans ma tête. Comment ai-je pu faire quelque chose de la sorte ?

Ils haussèrent les épaules, aussi perdus que moi.

— Vais-je avoir une sentence grave ?

— La cour elfique a débattu sur le sujet hier, mais d'après ce que l'on sait, tu n'auras rien étant donné que c'était un malheureux accident résultant d'une explosion magique inintentionnelle et que cela pourrait arriver à n'importe qui. Tu n'es pas la seule qui n'a pas réussi à la contrôler la première fois, me répondit le triton en tentant de me rassurer.

Un soupir d'exaspération s'échappa alors de mes lèvres. Cela ne devait pas se reproduire, jamais.

◊◊◊◊◊

 Quelques jours plus tard, il avait été décider que les gens en état critique devaient rester à Amselume pour finir leur récupération. La garnison, elle, était obligée de repartir, car elle était supposée faire une halte pour une nuit seulement et cela fait près d'une semaine qu'elle était aux abords de la cité elfique. Le général - remis sur pied une journée avant moi - avait insisté pour que j'aille voir la prophétesse Caelyn pour obtenir des réponses. Selon lui, elle serait en mesure de me dire pourquoi ma magie s'est réveillée aussi soudainement. Il n'était pas rare d'apprendre que la magie d'un jeune enfant éclate, mais c'était habituellement inoffensif. J'étais une exception à la règle. On me confirma, un peu plus tard, que je n'aurai aucune conséquences et j'étais reconnaissante pour cela.

 Le général Daserion m'envoya au palais au cours de notre huitième journée à la capitale. Je devais d'abord obtenir la permission du roi avant de pouvoir la voir. Après m'être préparée, je me dirigeai vers le château construit dans le roc une boule de stress me nouant nerveusement l'estomac. Le bâtiment était entièrement fait de pierre, de la fondation au toit. La façade sortait de la falaise, mais le restant du palais avait été construit à même l'escarpement. Deux grandes tours surplombaient l'entrée et des piliers en marbre supportaient cette dernière. En poussant les énormes portes en cuivre menant à l'intérieur, la boule grossit, me rendant encore plus nerveuse que je ne l'étais.

 Le même sentiment d'émerveillement que j'avais ressenti lors de mon arrivée dans la cité m'envahit lorsque je pénétrai dans le palace de roc. Je m'imaginais que l'intérieur serait morne et gris, sans couleurs, mais je m'étais visiblement trompée. Les murs du hall principal étaient recouverts de tapisseries colorées arborant le symbole des elfes : une tête de cerf encadrée de fleurs de toutes les tailles. Plusieurs d'entres elles représentaient des fragments de l'histoire elfique. Des lanternes pendaient paresseusement du haut plafond vouté ainsi qu'un tapis couleur vert forêt ornait le sol de roc. Plus loin dans la pièce se trouvait une arche menant dans une autre pièce. La salle du trône, je devinais. En traversant l'arcade de marbre blanc, je remarquais qu'un homme était confortablement assis sur un fauteuil de cuivre recouvert d'un velours vert émeraude qui paraissait pensif. Il était plongé dans la lecture d'un épais manuscrit à la reliure de cuir usé par le temps.

 L'homme arborait des traits doux et fins, lui donnant un air bienveillant et mature. Ses longs cheveux blonds descendaient en une cascade d'or sur ses épaules voutées. Une couronne de feuilles argentées ornait sa chevelure. Il avait de longues oreilles - plus longues encore que celles d'Elize et du général Daserion - et ses yeux, d'un bleu azur pur comme le ciel, semblaient refléter la sagesse et la sérénité. À quelques mètres de lui, je m'agenouillai, puis il leva les yeux de son livre pour m'observer. Je penchai timidement la tête pour m'intéresser aux détails de la moquette émeraude.

— Relève-toi, jeune enfant, m'ordonna-t-il de sa voix douce et calme.

 Je m'exécutai, puis rencontra son regard azur. Il me gratifia d'un sourire si beau qu'il en aurait fait tomber plus d'une.

— Ta magie est très puissante, affirma-t-il, ses pupilles me sondant. Ne serais-tu pas la jeune fille dont les pouvoirs ont déferlé subitement ?

— Oui, majesté. C'est justement pour cette raison que je suis venue ici. Je souhaite rencontrer la prophétesse pour obtenir des réponses sur ce déferlement. Peut-être en aura-t-elle ?

— Je t'accorde le droit, mais si cela ne t'ennuie pas, j'aimerais grandement que tu reviennes me faire part de ces réponses par la suite. Tu n'es pas obligée bien sur, me dit-il toujours avec son sourire. Je dois simplement la prévenir de ta visite d'abord donc je te conseille de revenir dans environ une heure si ça ne te gène pas.

— C'est parfait. Merci votre majesté.

 J'exécutai une petite révérence, puis quitta la salle du trône. Puisque je n'avais pas du tout envie de subir les regards réprobateurs des orphelins ainsi que des soldats au campement, je me dirigeai ailleurs. Mes pas me guidèrent jusqu'à un petit marché où je scrutais avec curiosité les divers objets des marchands. Un pendentif attira alors mon attention dans tous ces attelages remplis de couleurs. C'était une petite pierre d'un blanc pur accroché à une chainette en argent. Je ne savais pas pourquoi, mais cette pierre semblait m'attirer vers elle. À mon grand malheur, je n'avais aucune monnaie pour pouvoir l'acheter. La vendeuse le remarqua et me l'offrit en cadeau.

— Êtes-vous sûre ? Je peux revenir plus tard avec la monnaie nécessaire, lui dis-je en tentant de le refuser.

— Ne vous en faites pas jeune fille. Contentez-vous de le passer autour de votre cou, me répondit-elle avec un sourire d'où manquait plusieurs dents.

 La vieille marchande m'aida à le mettre, puis à l'instant où il entra en contact avec ma peau, je me sentis tout de suite détendue. Surprise, je remerciai la dame en repartant. L'heure passa rapidement - le crépuscule commençait à pointer le bout de son nez - donc je retournai au palais pour ma visite avec la prophétesse Caelyn. En entrant au château, un des gardes m'accrocha. Il avait de courtes oreilles et de belles boucles brunes ainsi qu'un regard noisette.

— Bonsoir mademoiselle Aeris, dame Caelyn est prête à vous recevoir. Elle attend avec impatience votre arrivée.

— Pouvez-vous me montrer le chemin..., demandais-je en insistant sur la fin.

— Garan, me répondit-il avec un sourire. Avec joie.

 Le soldat m'escorta jusqu'aux quartiers de la prophétesse, puis me laissa seule devant la porte. Je tirai doucement l'anneau au milieu de la porte en cuivre pour pénétrer dans la pièce sombre, plongée dans le noir.

Annotations

Vous aimez lire Astrimea ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0