Sans elles #2

Une minute de lecture

Dans les rues de la ville il n’y eut bientôt plus que des hommes  désœuvrés et hagards. Mais très vite, les choses commencèrent à changer. La douleur des hommes se mua en colère et l’ambiance devint peu à peu électrique.  Les trafics en tout genre se multiplièrent, drogues, armes, et avec eux des règlements de compte de plus en plus sanglants. La violence se répandit d’abord dans les faubourgs, puis  s’étendit rapidement aux quartiers chics de la ville. Alors les choses basculèrent une nouvelle fois.

 

Dépassées par la situation, les autorités commencèrent à durcir les lois. La lourdeur des sanctions augmenta proportionnellement au taux de criminalité, et tous les pays optèrent pour la même stratégie : couper les villes en deux. D’un côté les quartiers pauvres, de l’autre les quartiers riches. Entre les deux, on érigea des murs, on fit pousser des barbelés, on posta des gardes lourdement armés, et on ferma les yeux.

Les plus riches obtinrent une protection rapprochée et purent continuer à vivre dans l’illusion de la sécurité. Les moins favorisés, comme Noam et Elias, se retrouvèrent enfermés dans ce qui était devenu un immense ghetto, adossé à  la montagne au pied de laquelle se situait la ville.

 

 Elias veillait sur son petit frère du mieux qu’il pouvait, terrifié à l’idée qu’il laisse à son tour la colère l’envahir. Il avait vu la rage tuer son père à petit feu. Quelques mois après la mort de leur mère et de leurs sœurs, leur père avait commencé à tremper dans des histoires louches, côtoyant de trop près le milieu trouble des arrière-salles de bars dans lesquels il enchaînait les verres pour tenter d’oublier.  Les dettes de jeu s’accumulèrent, les amis qui venaient parfois frapper à la porte de la maison vinrent bientôt y cogner, et un jour ce que redoutait Elias arriva : le corps de son père fut retrouvé, criblé de coups de couteau, devant l’issue de secours d’un bistrot sordide.

 

Noam était tout ce qui lui restait, alors le jour où Elias le vit débarquer, affolé, avec trois « amis » de son père à ses trousses, il ferma la porte à double tour et sut qu’il était temps. Il fallait partir, au plus vite.

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Annick

Aujourd'hui, le village de Saint-Paulin pavoise. C'est jour de mariage ! Une union solennelle dans l'un de ces petits bourgs reculés, c'est rare ! Des ballons blancs et des drapeaux multicolores sont accrochés aux fenêtres de la mairie, aux réverbères et volettent doucement sous la brise du printemps tout neuf.

Le soleil commence à décliner. L’air devient frisquet tout à coup. Dans la cour de la ferme des Martin, on a suspendu un drap entre deux poiriers pour couper le petit vent qui fait frissonner la mariée. Jolie brunette au chignon mousseux piqueté de fleurs d'orangers, elle préside l'assemblée avec son mari, amidonné dans son costume trois-pièces. La table qui n'en finit pas de s'allonger sous les arbres est flanquée d'une trentaine d'invités bruyants et babillards, échauffés par le vin de la dernière cuvée.

Les hôtes attendent le dessert avec impatience. Quand, enfin, il fait son apparition sur une panetière à roulettes bringuebalante, il est accueilli par une salve d’applaudissements. La cuisinière prend avec précaution la pièce montée coiffée de deux figurines enlacées et la pose délicatement sur la table. Les regards convergent vers le plat avec convoitise. Chacun y va de ses suppositions. La petite Marie espère que la crème a un goût de fraise. Pierre, le frère du marié, se demande si les choux sont imbibés de liqueur. Quant au curé de la paroisse, le père Michelet, il consent, en ce jour de sacrement, à succomber au péché de gourmandise.

Soudain, Hortense s’agite car elle vient de s’apercevoir qu’elle a perdu son alliance. Sa sœur et son beau-frère se précipitent sous la table, écartant chaque brin d’herbe avec soin, pour tenter de la retrouver. Un « ah !» de soulagement fuse en même temps que Pierre brandit le mince anneau entre ses doigts. Le soleil couchant jette un bref éclat sur l’or du bijou.
« La perte d’une alliance, surtout le jour du mariage, est de mauvais augure pour le couple, susurre madame Lecœur, une voisine un peu acariâtre. »
Jules, soulagé qu'on ait retrouvé la bague, entoure de son bras les épaules de sa femme, avec délicatesse, et les deux mariés échangent un baiser tendre et langoureux. Tout le monde applaudit, excepté la petite Marie, tout juste âgée de quatre ans, et qui semble lassée d'attendre le dessert depuis si longtemps. Elle appuie ses coudes sur la table et se prend la tête entre les mains en faisant une moue de désappointement.

Tout à coup les sourires se figent. Les regards se dirigent au-delà des grands arbres. Un homme titubant, s’avance avec difficulté jusqu'à la table.
« C’est Arthur, un copain de régiment. Il n’est pas invité à mon mariage ! s'étonne Jules. »
L’homme a les traits crispés. Il pointe un doigt accusateur vers le marié tout en dévorant du regard Hortense :
« Ma belle ! Tu te souviens de moi ? Je suis ton premier amoureux. Celui que tu as aimé bien avant Jules, celui à qui tu avais promis, juré, craché… le mariage. Je reviens vers toi en ce beau jour pour me rappeler à ton souvenir et te faire des révélations : Jules n’est pas celui que tu crois ! »
Tous se taisent et boivent les paroles de l’homme à la casquette. Les visages sont graves, défaits. Il poursuit :
« Pendant que tu mènes les vaches au pré, ma belle Hortense... il passe son temps à trousser les filles du village et des alentours. »
La jeune femme, prostrée, fait glisser nerveusement son alliance le long de son annulaire. Jules se jette alors sur l’effronté et l'empoigne avec une force herculéenne. Il l’oblige à mettre un genou à terre et lui intime l’ordre de se taire :
« Espèce de salaud ! Ferme-la ! Tu es venu gâcher la plus belle journée de ma vie ! Tu vas me le payer ! Tu ne sais pas ce qui t'attend. Hortense est maintenant ma femme. Si tu touches à un seul de ses cheveux, tu es mort ! Tu entends ce que je te dis, picoleur ? Tu es tout juste bon à vider les bocks de bière au bistrot ! »
Arthur, malgré sa posture inconfortable est décidé à en découdre avec le jeune marié. Il se tourne vers Hortense et lui dit dans un rictus où se mêlent amertume et satisfaction, comme une joie mauvaise :
« Pas plus tard qu'hier, j'ai surpris Jules avec la fille de la boulangère. Il la tenait serrée contre lui et ils s'embrassaient à pleine bouche derrière l'église ! »
Le marié, fou de rage, frappe Arthur de ses poings fermés, au cou, au visage. Il semble ne plus pouvoir s'arrêter. L'autre essaie d'esquiver les coups mais sa position de dominé l'en empêche. Il veut se relever. Peine perdue. Jules, tout en muscles et la colère aidant, décuple ses forces pour mieux asservir son rival :
« Ferme-la ou je t'achève ! »
L'intrus, vaincu, penaud, comme dégrisé par cette attaque inopinée, parvient cependant à se libérer de l'emprise de son adversaire. Il se relève comme un animal blessé et repart sans mot dire vers la grande grille de fer. Un peu de sang coule à la commissure de ses lèvres. Il se retourne une dernière fois. C'est Hortense qu'il regarde. Intensément. Qui peut se douter que si Arthur est un boit-sans-soif, c'est pour noyer son chagrin d'amour ?
Le mal est fait. Hortense pleure à chaudes larmes pendant que sa sœur essaie de la réconforter :
« Tu ne vas tout de même pas croire à ces paroles d’ivrogne ? »
L'assemblée est tétanisée. Le père Michelet s'essuie le front avec son grand mouchoir à carreaux pendant que la petite Marie essaie de saisir entre le pouce et l'index une minuscule araignée, sur la nappe blanche.
Jules se réfugie sous un poirier pour reprendre ses esprits. Il n’ose penser à la nuit de noce qui est irrémédiablement gâchée.

Soudain, un invité se lève, se racle la gorge et commence à parler d'une voix assurée :
« Je ne veux pas mettre la pagaille dans le nouveau ménage. Ce n'est pas mon but. J'espère seulement protéger Hortense et lui déciller les yeux. Moi aussi j'ai vu Jules faire des siennes derrière les ballots de paille, l'été dernier. Et ce n'était pas avec Clémence, la fille de la boulangère. Il en a eu plus d'une à son tableau de chasse ! »
Jules est blême, figé dans sa colère. Les autres savent que lorsque Simon prend la parole, ce n'est pas pour rien. Simon, c'est l'adjoint au maire, un type bien qui en sait plus qu'il n'en dit. Mais là, il a vidé son sac.

Hortense se lève, rassemble ses forces et se dirige vers son mari. Le teint livide, les yeux étincelants de fureur et de chagrin, elle essuie machinalement ses dernières larmes du revers de sa manche en dentelle. Elle attend de lui des explications, un geste, un baiser qui viendraient contredire les paroles des deux hommes. Elle fouille son regard qui se dérobe, ne reconnait pas celui d'avant, le velouté, le doux, le tendre, celui qui était habité par leur promesses. Elle sent tout le poids de son amour à elle, tyrannique, qui la pousse encore vers cet homme qui ne la regarde plus. Mais Jules n'a rien à dire. Son mutisme parle contre lui. Hortense l'a compris.
Alors, délicatement, elle ôte de son doigt l'anneau nuptial orné de diamants et dans un geste qui se veut comme une offrande, le jette au loin, vers la clarté du soleil couchant. Il brille un instant, entre ciel et terre, s'irise de mille couleurs avant de disparaître dans le vert de la prairie.

Marie, recroquevillée sur sa chaise, déplie ses jambes et s’adresse à la cantonade, une petite bête morte pincée entre ses doigts :
« C’est quand qu’on mange la pièce montée ? »
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Gérard Legat (Kemp)
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Anne-Christine B.
"Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux autres ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre." George Orwell
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