Chapitre 10

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Comme dans toutes les villes du monde, Venise possède des rues moins habitées que d’autres. Des rues tellement entortillées qu’il est difficile de les connaître, de s’y retrouver ou même de savoir qu’elles existent. Autour de l’arsenal de Venise, une multitude de passages répondent à cette définition.

Même s’il s’est lancé bille en tête, Agostino n’a pas la moindre idée de l’endroit où chercher la Calle Strigone. Par intuition, il mène ses amis sur le chemin emprunté la veille en suivant madame Sgarlatta, mais, arrivé à proximité du Ramo Dei Rei Magi, les doutes l’emportent sur sa détermination.

Après avoir tourné en rond et exploré plusieurs passages, les trois enfants sont bien obligés de se rendre à l’évidence, ils ne trouveront pas la Calle del Strigone sans aide.

— L’heure du déjeuner approche et nous avons perdu assez de temps comme ça, déclare Livia en soufflant à travers ses gants pour se réchauffer les mains.

— Alors, c’est quoi ton idée ? lui demande Agostino, désagréable.

La jeune fille ne l’écoute pas et se retourne vers le premier passant venu, un livreur chaudement vêtu qui pousse son chariot de marchandise devant lui.

— Excusez-moi, monsieur.

— Que veux-tu, ma grande ?

— J’aimerais trouver la Calle Strigone.

Le regard de l’homme se noie un instant dans un océan de perplexité, Livia attend avec impatience la réponse, mais le livreur reste figé.

— La Calle Strigone, tu dis ?

— Oui, Monsieur.

— Strigone comme sorcier ?

— Oui, monsieur.

— Non désolé, je ne sais pas, reprend-il, la voix vague, comme s’il sortait d’un songe.

— Vous êtes sûr ?

— Vraiment. Je ne peux pas t’aider, mais je dois livrer mes colis, au revoir jeune fille.

Les enfants interrogent des passants, des vieilles dames qui font leurs courses, mais personne ne semble capable de leur donner la moindre indication.

— Cette rue ne doit pas exister, la voisine de madame Sgarlatta doit s’être trompée, déclare finalement Silvio après une dizaine d’échecs.

— Ou alors, on n’est pas dans le bon quartier, propose Livia, encourageante.

— Ou alors, je vous rappelle que Strigone veut dire sorcier, alors, ça se trouve, la rue est camouflée aux regards par un sortilège, ajoute Agostino.

Ses deux compagnons se retournent vers lui et lui jettent des regards hostiles.

— Tu lis trop de bandes dessinées, lui lance Livia.

— Je cherche une explication rationnelle, riposte Agostino en se grandissant.

— Je ne vois pas ce qu’il y a de rationnel dans ton explication, tranche Silvio. Rentrons, il est bientôt l’heure de manger, on regardera sur un plan cet après-midi et on repartira en expédition.

Déçus, les épaules voûtées, ils prennent le chemin du retour, ils choisissent le plus direct, celui qui les ramènera rapidement autour d’un bon repas.

Le long du quai du Campielo Gorne, une tache rousse se découpe sur le blanc de la neige et attire l’attention de Silvio. Le garçon connaît bien ce pelage criard et l’animal qu’il recouvre. Lorsque leurs regards se croisent, le gros chat cligne doucement des yeux, mais les garde fixés sur Silvio.

— Que fais-tu là ? demande Livia en s’approchant. Tu ne devrais pas être au chaud avec tes amis, ou avec mon grand-père ?

Le matou se lève, s’avance vers la petite fille, se frotte contre ses jambes pour qu’elle le caresse. Livia s’accroupit auprès de lui et passe la main sur son pelage. Des ronronnements bruyants envahissent la ruelle. Puis le chat attire Livia, l’appelle pour qu’elle l’accompagne, la pousse lorsqu’elle s’arrête.

— Encore ce stupide chat, rouspète Agostino.

Silvio réfléchit. Par le passé, à chaque fois qu’il avait rencontré le matou, ce dernier semblait vouloir lui dire quelque chose. Mais comme le garçon ne parle pas le langage des chats, le dialogue reste difficile. La seule manière de comprendre ce que souhaite l’animal consiste à le suivre quand il l’exige.

— Je pense qu’il veut pas nous montrer quelque chose, finit par dire Silvio.

Sans attendre la réponse d’Agostino, il se met à suivre Livia et le chat qui se sont éloignés. À cinq mètres, ils continuent leur marche ronronnante, faite de câlins et de petits pas en avant. Silvio perplexe, observe la ronde féline et pénètre dans la ruelle. Agostino le rejoint aussitôt. En franchissant le seuil de la rue, un frisson leur parcourt le dos, une curieuse impression trouble leur esprit. Sur le sol, seules les traces de Livia et du félin rompent le tapis de neige.

Un peu apeurés, les deux garçons lèvent les yeux vers les maisons qui encadrent l’étroit passage. Désolées, aveuglées par des volets clos, elles semblent toutes abandonnées, les toits se déshabillent, leurs tuiles jonchent les pavés enneigés et les fenêtres édentées renoncent à empêcher l’air de pénétrer les demeures.

— C’est complètement désert ici, lance Agostino, d’une voix peu assurée.

Plus loin, le chat continue de faire son numéro de charme avec Livia. Ses ronrons parviennent aux garçons et jouent une musique apaisante dans le silence total de la rue. Sans dire un mot, Silvio et Agostino rejoignent leur copine, les yeux braqués sur les façades austères qui les cernent.

La traversée leur semble interminable alors qu’ils ne parcourent que quelques dizaines de mètres. Livia, comme sous le coup d’un sortilège, apprécie l’instant et cajole son ami félin tout en lui chuchotant des paroles affectueuses.

La ruelle suit des méandres entre les bâtiments abandonnés et finit par déboucher sur une place. Un rayon de soleil se pose sur la plaque de rue et attire le regard des enfants sur son nom : Calle del Strigone.

Le chat roux les regarde, pousse un petit miaulement et part en courant.

Les trois compagnons l’observent grimper sur un mur et disparaître dans un jardin.

— Toute cette recherche pour juste trouver une rue avec des maisons en ruine, grogne Agostino.

— On a tout de même appris que la sœur de Madame Sgarlatta ne peut pas vivre là, au milieu des ruines, tempère Silvio.

— Je pense que vous loupez l’essentiel, déclare Livia.

Les deux garçons la regardent, ils reconnaissent son petit sourire moqueur, celui qu’ils détestent, celui qu’elle arbore quand elle sait qu’elle gagne une compétition.

— Alors, dis-nous ! s’agace Agostino.

— Vous croyez qu’on aurait trouvé la rue tout seul ?

Ils gardent le silence. Ils étaient devant la ruelle et ne la voyaient pas, comme si elle se dérobait aux regards. Sans le chat et Livia, ils seraient passés devant sans l’apercevoir. Silvio songe que ce matou les avait guidés jusqu’au grand-père de Livia, l’été dernier. Cet animal était lié au vieil homme et à sa petite fille, il n’intervenait jamais à la légère.

— Je crois qu’il faudrait qu’on parle avec ton grand-père, déclare enfin Silvio.

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