Chapitre 10

7 minutes de lecture

Megan retint son souffle, tétanisée, le regard fixé sur la porte. Ça y était. Elle était cuite. Mais soudain, elle entendit quelqu’un appeler Guillaume dans le couloir. Ce dernier arrêta son mouvement et répondit. Elle scruta la poignée abaissée et la porte entrouverte. Entrouverte, mais immobile.

— Tu as entendu la nouvelle ? Il y a eu un nouveau cambriolage ce matin, on vient d’avoir l’info par la PJ.

— Un nouveau cambriolage ? Du Sorcier ? Sérieux ? Pourquoi est-ce qu’on ne nous a pas prévenus directement ?

Megan n’entendit pas la réponse chuchotée, mais profita de ce répit pour prendre une photo du moniteur. Elle s’assura d’avoir toutes les informations qu’elle voulait avant de ranger son téléphone dans sa poche. Puis elle ferma les onglets qu’elle avait lancés, éteignit l’écran et repassa de l’autre côté du bureau, juste au moment où Guilaume ouvrit complètement la porte.

— Megan, je vais te demander de me laisser, j’ai une urgence. Je te raccompagne à l’ascenseur.

Les joues rouges, celle-ci hocha la tête, ravie d’avoir une excuse pour quitter le bâtiment. En sortant dans le couloir, ils se retrouvèrent nez à nez avec Sydney, qui interrogea Guillaume du regard, sans prêter attention à Megan.

— Vous êtes au courant pour le Sorcier ? demanda-t-elle.

Megan ouvrit de grands yeux, fit un pas en arrière, et retint sa respiration, serrant son sac contre elle. Elle se fit aussi discrète que possible, espérant glaner quelques informations.

— Oui, on vient de me prévenir.

— Ce n’est pas normal qu’elle change de modus operandi comme ça. Il y a des détails qui ne collent pas, comme les signes d’effraction, ou le pentacle trop grand. Surtout, d’habitude il n’y a pas de témoins. Et encore moins de victimes.

— J’allais venir vous chercher. Il a été transféré à La Riboisière, je voudrais l’interroger. Avec un peu de chance, on aura un portrait-robot avant ce soir.

L’inspectrice hocha la tête, et à ce moment seulement remarqua Megan.

— Megan ? Qu’est-ce que vous faites là ?

La jeune femme ouvrit la bouche sans bruit, et sentit une bouffée de chaleur l’accabler. Sous le regard inquisiteur de Sydney, elle n’arrivait pas à formuler une réponse satisfaisante.

— Elle était venue me rendre visite.

La Britannique l’observa, et pendant quelques secondes, ses yeux restèrent fixés sur les cheveux bruns attachés en queue de cheval de Megan.

— Vous avez de très beaux cheveux.

Megan eut un mouvement de recul, déglutit puis réussit à bredouiller un « merci ». L’enquêtrice eut un petit sourire en coin, avant de faire un pas en arrière.

— Vous voilà avec des nouvelles croustillantes pour votre journal. Dépêchez-vous, major.

Guillaume leva les yeux aux cieux et raccompagna rapidement Megan à l’ascenseur. Elle sentit son cœur battre dans sa poitrine plus vite que jamais pendant tout le trajet du retour jusqu’à son appartement.

En sortant de la station de métro, elle baissa instinctivement le regard et avança d’un pas décidé, essayant de se fondre dans le décor. Elle n’avait jamais visité ce coin de la banlieue parisienne, et le peu qu’elle en connaissait venait d’articles de presse sur la délinquance et la criminalité croissante dans les quartiers défavorisés. Elle savait bien que, rationnellement, elle n’avait pas grand-chose à craindre, elle préférait rester sur ses gardes.

Elle avait lu plusieurs fois le rapport qu’elle avait trouvé dans l’ordinateur de Guillaume, et qui mentionnait les exploits d’un certain David Big D Nakamura. Ce dernier avait récemment terminé une peine de prison, pour vol en réunion, recel et coups et blessures. La photo d’identité accolée au dossier montrait un homme asiatique, d’une trentaine d’années, les cheveux courts, avec un bouc, et un hématome sur la tempe.

Elle avait mémorisé l’itinéraire pour venir à cette adresse — la dernière mentionnée dans les documents de la police —, et avait laissé son sac et son téléphone chez elle. Elle n’avait dans ses poches que deux tickets de métro et dix euros en petite monnaie. Durant tout le trajet, sans son portable pour s’occuper l’esprit, elle avait imaginé la rencontre et les différentes tournures que celle-ci pourrait prendre. Elle avait également répété tout un argumentaire pour réussir à le convaincre.

Quand elle arriva à l’immeuble, dans une rue passante, elle scruta l’interphone et finit par repérer son nom. Troisième étage gauche. Elle voulait garder un effet de surprise, et chercha un moyen d’entrer sans qu’il soit au courant. Elle se souvint alors d’une technique qu’elle avait vue dans un film. Elle hésita un instant, avant de se décider. Ça ne coutait rien d’essayer. Elle appuya sur un bouton au hasard, un autre appartement. Lorsqu’une voix grésillante demanda son identité, elle se contenta de dire « C’est moi ! ». Quelques secondes plus tard, elle poussait la porte et pénétrait dans l’immeuble. Elle n’en revenait pas que cette astuce fonctionne réellement.

L’intérieur était relativement bien entretenu, si l’on faisait abstraction de la décoration qui n’avait pas dû changer depuis les années 80. Elle s’était presque attendue à voir des murs délabrés, et des tags partout. Dans la cage d’escalier, elle perçut — plus qu’elle entendit — les basses d’un morceau de rock. Arrivée au troisième étage, elle réalisa que la musique provenait de l’appartement où elle se rendait. Elle prit une grande inspiration et frappa à la porte. Le volume baissa, mais après une minute d’attente, personne n’était venu lui ouvrir.

Elle frappa à nouveau, un peu plus insistante, et des bruits de pas lourds s’approchèrent de la porte.

— Qu’est-ce que c’est ?

La voix rauque et menaçante la glaça. Elle résista à une partie de son cerveau qui ne voulait rien d’autre que de s’enfuir, et répondit, en gardant son calme.

— Monsieur Nakamura, j’aimerais vous parler.

— Je ne vous connais pas. Ma maman m’a toujours défendu de parler aux inconnus.

Elle pouvait sentir toute l’arrogance et l’assurance dans sa voix. Elle faufila sa main dans la doublure de sa veste. Une couture qui avait lâché quelques mois auparavant lui permettait de cacher des choses à l’intérieur. Elle récupéra une enveloppe qu’elle avait prévue précisément pour ce genre d’éventualité.

Elle la glissa sous la porte, puis se releva et fixa l’œilleton. Elle entendit alors l’homme siffler de surprise.

— C’est déjà Noël ?

— C’est un avant-goût, juste pour obtenir votre attention. Vous me laissez entrer ?

Il tourna un à un chaque verrou, avant d’entrebâiller la porte. Elle eut un mouvement de recul devant la stature de l’individu. Sa silhouette massive bloquait presque toute la lumière venant de l’intérieur. Il scruta le palier, vérifiant qu’elle était bien seule, et s’écarta finalement pour la laisser entrer.

L’ensemble de l’appartement, d’allure spartiate, lui donna plus l’impression d’être dans un squat. En pénétrant dans le salon, une forte odeur de cigarette et de pizza froide la prit à la gorge. Dans un coin de la pièce, une chaine stéréo posée à même le sol avec une pile de disques diffusait toujours un morceau de métal à bas volume. À côté du canapé en piteux état se trouvaient des emballages vides de fast food.

Il se campa devant elle, les bras croisés, la toisant de haut. Avec sa petite taille, elle eut l’impression de se tenir face à un géant.

— Bon, alors, qu’est-ce qu’elle me veut la mère Noël ?

— Un travail à vous proposer.

Il la jaugea du regard, et elle frémit en le sentant la détailler comme une marchandise. Puis il se laissa tomber dans le canapé, les bras croisés.

— Je t’écoute.

— J’ai eu vent de votre réputation. Le casse de la rue Pasteur, celui de Saint-Ouen. J’ai besoin de quelqu’un avec vos… talents.

— On nage en plein délire, poupée. Je sais pas d’où tu tiens tes informations, mais tu…

— Ne m’appelez pas poupée. Et vous allez me dire que c’est faux ?

— Non, mais je pense que vous avez trop regardé de film. Vous êtes pas du tout du genre à…

— À organiser un cambriolage ?

À ces mots, elle ne put s’empêcher d’éclater de rire. Elle avait réussi à commettre une douzaine de vols, sur plusieurs mois, sans être inquiétée par la police. Pour le moment en tout cas. Elle lui lança un regard condescendant. Elle ne pouvait pas se vanter d’être le Sorcier, mais il se redressa, comme s’il avait senti qu’il s’était trompé sur son compte.

— Il ne faut pas se fier aux apparences. Et de toute façon, si je viens te voir, c’est justement pour certains détails que je ne peux pas régler moi-même.

— Bon, mettons que j’accepte. Je gagne combien ?

— Quinze mille. Et si je suis satisfaite, peut-être un autre boulot pour moi.

— Quinze ? En plus de ça ? demanda-t-il en montrant l’enveloppe.

— Si c’est trop, je peux baisser mon offre, pas de problème.

— Non, non ! Quinze, c’est très bien. Qu’est-ce que je dois faire cocotte ?

— Commencer par arrêter de m’appeler comme ça ! s’emporta-t-elle.

Il l’observa sans s’excuser, un sourire au coin des lèvres. Elle soutint son regard, puis, après avoir pris une grande inspiration, poursuivit.

— Dans l’enveloppe, il y a une adresse. À cette adresse, il y a une machine. Plus d’un mètre cube, une demi-tonne, extrêmement fragile. Repérez les lieux discrètement, et trouvez-moi un moyen de récupérer l’engin. Je vous recontacte dans deux jours.

— Ça marche ma jolie. Autre chose ?

— Je n’engage que vous. Cela veut dire que notre discussion et ce projet restent entre nous. Vous ne mentionnez rien de cela à qui que ce soit. Si j’ai besoin, je peux utiliser mon argent pour obtenir votre silence, définitivement. C’est compris ?

Il l’observa et son sourire narquois disparut, laissant place à un masque froid. Il déglutit puis hocha la tête. Elle ne dit rien de plus et quitta ce lieu sordide, pressée de rentrer chez elle.

Annotations

Recommandations

Lucivar
Des petits textes pondus au fur et à mesure des idées, dont certains dans le cadre du bradbury du confiné.
148
425
581
137
Khia
Recueil de nouvelles rédigées dans le cadre du Challenge le "Bradbury des confiné(e)s"
94
145
397
84
korinne
Réponses au défi "Bradbury des confiné(e)s"
un défi par semaine jusqu'à la libération...

Semaine 1 - À dos les sens
Semaine 2 - La bonne affaire
Semaine 3 - Ainsi font font font...
Semaine 4 - La dernière pluie.

"Le Bradbury des confiné(e)s" devient le "Bradbury déconfiné" :))

Semaine 5 : Pourquoi ?
Semaine 6 : La prophétesse
Semaine 7 : T'es toi
Semaine 8 : Un coup de génie
Semaine 9 : L'artiste engagé
Semaine 10 : Trahison
Semaine 11 : La crise
Semaine 12 : Tous écolos
Semaine 13 : Cheminement
Semaine 14 : Obsession
Semaine 15 : Myrton
Semaine 16 : Sagesse ancestrale
219
495
491
51

Vous aimez lire Eric F. Oakenart ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0