Chapitre 9

8 minutes de lecture

Assise sur un banc sur le quai de la Loire, le regard perdu dans les eaux calmes du bassin de La Villette, Megan grommelait. Elle n’avait presque rien mangé depuis la veille — et à peine dormi —, ce qu’elle avait vainement tenté de cacher sous un maquillage qui se voulait discret, mais qui ne dissimulait rien. Les dents et les poings serrés, essayant d’ignorer le clapotis des flots et les rires des petits vieux qui jouaient à la pétanque un peu plus loin, elle observait les faibles vagues, l’esprit occupé à surmonter des obstacles insolubles.

Depuis plusieurs jours, elle contemplait la possibilité de demander l’aide d’Arthur. Elle n’était pas une scientifique, et ce cambriolage nécessitait plus que ses maigres compétences organisationnelles. Un cerveau plus mathématique trouverait probablement une idée, quelque chose pour mener ce projet à bien.

Mais cette décision, sans pour autant résoudre ses problèmes, ajouta son lot d’inquiétudes. Est-ce que l’information qu’elle avait sur lui serait suffisante pour acheter son silence ? Elle n’avait que des spéculations sur ce qu’il voulait cacher à son ancien employeur et à sa fiancée. Peut-être conclurait-il qu’aider un criminel recherché par la police française — et par Scotland Yard — serait plus risqué que d’avouer une faute passée.

Elle fut interrompue dans ses réflexions par Arthur, qui s’installa à côté d’elle. Le sourire aux lèvres, il la salua d’un mouvement de tête.

— J’ai trouvé quelque chose. Pour les empreintes.

— Je vous écoute.

— Voilà, j’ai fait pas mal de recherches et de tests, et il y a encore pas mal d’inconnues et de suppositions. Et un point bloquant majeur — non, deux —, mais je me dis que, peut-être, avec un peu de…

— Crachez le morceau, à la fin !

— Oui pardon. On peut utiliser une imprimante 3D. Avec une imprimante suffisamment précise, et les bons matériaux, on peut recréer une empreinte digitale capable de tromper n’importe quel capteur. Pour l’iris, c’est plus compliqué, mais pareil, on devrait pouvoir recréer un faux œil qui fasse illusion.

Megan se redressa sur le banc, se tournant légèrement vers lui. Voilà au moins un de ses problèmes qui semblait résolu. Partiellement.

— D’accord, mais quels sont les points bloquants ?

— Le premier, c’est que pour être capable de faire une empreinte convenable et suffisamment détaillée, il nous faut une imprimante avec une précision de l’ordre de dix micromètres, au moins. La plupart des machines commerciales ont une précision cinq fois moindre, et coûtent déjà plus de mille euros. La machine qu’il nous faudrait coûte plus de six mille euros. Sans compter qu’il faut l’entreposer quelque part, ces machins prennent de la place.

La jeune femme réfléchit rapidement. Trouver les six mille euros, cela restait facile. Depuis ses premiers larcins, et malgré les enveloppes anonymes qu’elle distribuait régulièrement à diverses associations caritatives, elle avait près de cinquante mille euros. Mais qu’une petite journaliste dépense une somme aussi importante — et en liquide de surcroît — allait attirer l’attention sur elle. Elle n’avait aucune raison légitime d’acquérir un tel bijou technologique.

— On ne peut pas l’acheter de manière légale… À moins que… ?

Elle se tourna vers lui, et chuchota discrètement :

— Est-ce que l’université pourrait justifier de tels équipements ?

— Vous rigolez, ou quoi ? Vous savez comment ça fonctionne l’administration publique ? Chaque achat passe par plusieurs bureaux, et même si l’on disposait des fonds, il faudrait plus d’un moins pour juste valider la dépense. Et il faudrait convaincre une dizaine de personnes du bien fondé de cet achat.

Megan hocha la tête lentement. Elle commençait à se croire maudite. Sitôt qu’elle pensait attraper un bout de la solution, celle-ci lui échappait et un nouveau problème se mettait en travers de son chemin. Elle n’appréciait pas du tout de se retrouver dans cette position, mais il lui fallait absolument réussir cette opération.

— Bien, il ne nous reste qu’une seule alternative. Nous allons l’emprunter.

— L’emprunter ! Mais à qui ?

— Aucune idée… Cela dit, je suis sûre que vous pouvez trouver une réponse à cette question. Il me faudrait une liste rapidement. Disons pour demain, c’est possible ?

Arthur bougonna, mais finit par acquiescer.

— Bien. Et le deuxième obstacle ?

— En imaginant que l’on obtienne une imprimante pour créer les leurres, il nous faudra tout de même un modèle.

— Un modèle ? Vous voulez dire les empreintes de quelqu’un qui a accès aux locaux.

— Oui. Et il faudra trouver un moyen de scanner ses doigts, et ses yeux, sans éveiller ses soupçons.

Megan poussa un long soupir, et résista à l’envie de hurler. Elle n’avait trouvé que trois candidats dont les données biométriques lui ouvriraient toutes les portes de DragonTech. Le premier était Nicolo Dragutin, le fondateur de l’entreprise. Elle avait passé plusieurs heures afin de retracer son parcours, ce qui n’avait pas été facile. Il était arrivé en France avec ses parents en novembre 1991, juste avant le siège de Dubrovnik. Il avait alors tout juste quinze ans, et avait obtenu difficilement son baccalauréat. Il avait ensuite suivi un cursus en mathématiques et sciences, avant de se lancer tout seul dans la création de services sur internet au début des années 2000.

Il était impensable pour elle de s’approcher de lui, et a fortiori d’essayer de récupérer ses empreintes. Elle se concentrerait donc sur les deux employées qui travaillaient dans le laboratoire. Elle avait glané quelques informations sur les réseaux sociaux qu’elles fréquentaient, et s’était créé un faux compte pour prendre contact avec elles. Elle avait même déjà un début d’idée sur la méthode qui lui permettrait d’obtenir les empreintes dont ils avaient besoin.

— Bon, je vais m’occuper de cette partie-là. En attendant, trouvez-moi des entreprises, ou des labos, ou je ne sais quel endroit où nous pourrons emprunter la machine qu’il nous faut. Je passe vous voir demain à l’université.

***

Était-ce la faim, la fatigue, le désespoir, ou plus vraisemblablement un peu des trois ? Toujours est-il qu’elle se retrouva au milieu de l’après-midi en face du Bastion, sur le point de se jeter dans la gueule du loup. Elle avait retourné cette idée plusieurs fois dans sa tête, et était parvenue à la conclusion qu’elle devait être tentée. Mais devant l’imposant bâtiment, elle se sentait prête à flancher.

Elle prit une grande inspiration et entra, lançant un sourire à l’hôtesse d’accueil. Elle laissa son nom et sa carte d’identité en échange d’un badge et une fouille de ses effets personnels, et après être passée sous un détecteur de métaux, se rendit au troisième, directement au bureau de Guillaume où elle le trouva en train d’étudier des documents.

— Surprise ! lança-t-elle en entrant.

— Megan ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?

— Je passais dans le coin, et j’avais envie de te voir. En plus, j’ai ceci, et je ne pourrais pas tout manger toute seule.

Elle posa devant lui un sac en papier, d’où elle sortit des pâtisseries colorées. Pendant un instant, aucun des deux ne bougea, et finalement Guillaume jeta ses documents sur son bureau et se leva, en lui faisant un sourire.

— C’est une excellente surprise, dit-il avant de lui faire la bise. J’ai bien besoin d’une pause.

— C’est bien ce que je me suis dit. Tu vas bien ?

— Oui, ben tu sais comment c’est, soupira-t-il en faisant un signe de tête vers son bureau. Mais oublions ça deux secondes, montre-moi ce que tu as ?

— Alors, ce sont des cupcakes d’une petite pâtisserie à côté de la Porte d’Asnières. Tu as cacahuètes, framboise-chocolat, pomme-pain d’épices ou caramel au beurre salé. Attends, ne me dis rien. Tu vas prendre caramel au beurre salé.

— Tout à fait, bien joué.

— Comme quoi je me souviens encore de deux ou trois choses sur toi. Tes goûts en matière de desserts, ta façon de chanter bien à toi. Et tu collectionnes toujours les cartes… comment ça s’appelait déjà ? Archive de l’espace ?

— Arcanes de l’espace ! Et non, je ne les collectionne plus. Je crois que je dois toujours en avoir cinq ou six classeurs chez mes parents, mais cela fait des années que je n’y ai pas touché.

Ils échangèrent un sourire, et chacun croqua dans son gâteau.

— Délicieux. Faudra que tu me donnes l’adresse !

— Mieux je te montrerais ça directement. Tu aurais du temps pour qu’on dîne ensemble un de ces jours ?

Tout en disant cela, elle posa sa main sur son avant-bras. Il cessa de mastiquer, ouvrant des yeux ronds, et elle s’efforça de ne pas laisser transparaître son anxiété. Elle avait bien fait attention à ne pas mentionner l’enquête pour qu’il baisse sa garde, et elle espérait de cette façon pouvoir gagner sa confiance. Elle s’en voulait de le manipuler ainsi, mais était-ce vraiment de la manipulation ? Après tout, elle appréciait de plus en plus sa compagnie, et son côté adulte responsable ne manquait pas de charme. Mais non, chaque chose en son temps. Elle devait avant tout penser à son cambriolage avant d’imaginer entamer une relation sérieuse avec un policier.

— Ce serait avec grand plaisir. Demain soir, ça te va ?

Elle sauta sur place et tendit les bras en avant, comme pour l’enlacer, et dans son mouvement laissa tomber son cupcake sur lui. Aussitôt, il s’écarta, mais bien trop tard pour éviter la crème pâtissière, qui dessina une trace beige sur sa chemise.

— Mince ! Je suis désolée…

Tout en disant cela, elle sortit un mouchoir en tissu de sa poche et, faisant semblant de nettoyer sa maladresse, étala encore plus la tache. Guillaume l’arrêta d’un geste en soupirant.

— Non, laisse, je vais passer aux toilettes, là tu n’arranges rien.

Il disparut avant que Megan ne puisse répéter un « Je suis désolée. ». Sitôt la porte close, elle ouvrit un à un les tiroirs du bureau, cherchant parmi les dossiers quelque chose qui pourrait l’aider. Mais le seul qui n’était pas fermé à clef ne contenait que des fournitures habituelles : agrafeuse, trombones, scotch, post-its.

— Zut, zut, zut, murmura-t-elle.

Elle regarda ensuite les rapports étalés devant elle. Lisant les pages en diagonales, elle réalisa que c’était les procès-verbaux des témoignages récoltés sur les différents lieux visités par le Sorcier. Elle hésita un bref instant, puis sortit son téléphone pour prendre les documents en photos. Cela pourrait toujours servir. Elle porta alors son attention à l’ordinateur posé sur un coin du bureau. Elle attrapa la souris, convaincue que la session serait verrouillée, mais l’écran s’alluma sur l’intranet des services de police.

Elle retint sa respiration, et jeta un rapide coup d’œil à la porte. Combien de temps lui faudrait-il pour nettoyer sa chemise, et revenir ? Elle décida de tenter sa chance. Elle s’assit sur le fauteuil du major et cliqua sur l’un des liens, intitulé « Affaires résolues ». Le navigateur afficha alors une cinquantaine de dossiers, chacun identifié uniquement par une succession de lettres et de chiffres. Elle secoua la tête, incapable de deviner ce que chaque document contenait, et commença à les ouvrir un par un, avant d’en trouver un qui collait à ce qu’elle recherchait.

— Bingo ! chuchota-t-elle.

Au même moment, elle entendit la poignée de la porte s’abaisser.

Annotations

Recommandations

Lucivar
Des petits textes pondus au fur et à mesure des idées, dont certains dans le cadre du bradbury du confiné.
148
425
581
137
Khia
Recueil de nouvelles rédigées dans le cadre du Challenge le "Bradbury des confiné(e)s"
94
145
397
84
korinne
Réponses au défi "Bradbury des confiné(e)s"
un défi par semaine jusqu'à la libération...

Semaine 1 - À dos les sens
Semaine 2 - La bonne affaire
Semaine 3 - Ainsi font font font...
Semaine 4 - La dernière pluie.

"Le Bradbury des confiné(e)s" devient le "Bradbury déconfiné" :))

Semaine 5 : Pourquoi ?
Semaine 6 : La prophétesse
Semaine 7 : T'es toi
Semaine 8 : Un coup de génie
Semaine 9 : L'artiste engagé
Semaine 10 : Trahison
Semaine 11 : La crise
Semaine 12 : Tous écolos
Semaine 13 : Cheminement
Semaine 14 : Obsession
Semaine 15 : Myrton
Semaine 16 : Sagesse ancestrale
219
495
491
51

Vous aimez lire Eric F. Oakenart ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0