Chapitre 8

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Allongée sur son lit, Megan relisait en boucle la lettre qu’elle tenait dans les mains. Elle la connaissait par cœur, à force, et pourtant elle espérait relever un détail, un indice qui lui permettrait de résoudre son principal problème. Son manque de temps. L’ironie aurait pu la faire sourire, mais elle était bien trop tendue, avec des nœuds au ventre.


Je sais que cela va vous paraître étrange. J’ai moi-même mis du temps à accepter la réalité. La machine qui se trouve dans cette valise donne la capacité de revenir dans le passé.

Au dos de cette lettre se trouve un schéma expliquant la méthode à suivre pour brancher les câbles, placer les nœuds au sol, et programmer votre destination. Attention à bien respecter chacune des consignes, et à recharger le dispositif après chaque utilisation. Vous ne devez en aucun cas revenir plus d’une semaine dans le passé. Cela aurait des conséquences désastreuses.

Assurez-vous également de toujours voyager avec une bonne santé physique, et de préférence le ventre vide, pour votre confort personnel. Une fois dans le passé, vous aurez une autonomie d’environ une heure. Il vous faudra impérativement revenir dans le présent avant cette limite.

Je suis persuadé que vous ferez un bon usage de cette machine. Respectez-la, et surtout n’en parlez à personne.
Є|Э


Les instructions mentionnées dans la lettre étaient en fait des schémas dessinés à main levée, mais compréhensibles malgré tout. Une fois l’incrédulité passée, après avoir vérifié qu’aucun de ses amis ne lui avait fait une farce, elle avait observé en détail les cinq boîtiers.

Chacun avait une forme d’amande tronquée à la base, d’une vingtaine de centimètres de haut, et dix de large, leur coque métallique rappelant l’aluminium. À l’extrémité, une diode était présente pour indiquer le bon fonctionnement du mécanisme. Lorsqu’ils étaient alignés dans leur étui, côte à côte, ils lui évoquaient une rangée de dents pointues d’un animal fantastique gigantesque.

L’ensemble lui avait paru trop simple par rapport à l’idée qu’elle se faisait des voyages temporels. Les films utilisaient toujours des machines compliquées, prenant beaucoup de place, ou des véhicules nécessitant des sources d’énergie colossales. Alors que ce qu’elle avait ressemblait plus à une série de haut-parleurs pour un home cinéma.

La jeune femme avait mis près d’une semaine avant d’oser faire un premier essai, partagée entre la certitude que rien ne se passerait et qu’elle se serait montrée trop naïve — une fois de plus —, et la peur que cela fonctionne réellement. Ce qui avait fini de la décider, ce soir-là, était le pentagramme qu’elle avait découvert, imprimé sur le tapis de son salon, et qui n’y était pas le matin même. Elle avait programmé sa destination à quelques heures dans le passé. Juste pour voir.

La douleur du périple laissa rapidement place à l’émerveillement d’avoir voyagé dans le temps. Elle était partie de nuit, et s’était instantanément retrouvée au milieu de son appartement, avec le soleil de l’après-midi comme preuve de la réussite du transfert. Et puis presque aussitôt, un haut-le-cœur lui fit rendre son dîner.

Tout en repensant à ses premières excursions, et ses premiers larcins, elle replia la lettre et la rangea dans l’armoire, avec la machine.

— Des conséquences désastreuses, murmura-t-elle pour elle-même. Pourtant le vol a bien eu lieu. Je sais qu’il a eu lieu. Ou, au moins, qu’une tentative a eu lieu. Il doit y avoir un moyen.

S’il y en avait un, il était bien caché, et elle sentit qu’elle ne mettrait pas la main dessus en restant dans son appartement. Elle attrapa son téléphone portable et son sac, et sortit.

Une demi-heure plus tard, elle se trouva devant le Bastion, le tout nouveau bâtiment qui remplaçait le fameux Quai des Orfèvres. La façade recouverte de miroirs, l’édifice semblait presque se fondre dans le ciel. La mosaïque de carrés bleus lui faisait plus penser à une œuvre d’art qu’à un immeuble administratif. Mais elle pouvait apercevoir des policiers en uniformes derrière les fenêtres, ce qui ne laissait aucun doute sur la fonction de la propriété. Elle s’arrêta au passage piéton, le regard dirigé vers l’entrée du bâtiment, et elle tapa un message sur son portable.

Se retrouver devant les locaux de la police judiciaire était quelque chose qu’elle n’aurait jamais imaginé faire. Toutes les personnes à l’intérieur étaient à sa recherche. Elle prit une grande respiration, et se força à penser à l’article qu’elle était en train de préparer. Transpirante, les jambes tremblantes, elle se força à adopter une attitude nonchalante.

L’endroit devait être sous vidéosurveillance toute la journée, et elle ne devait absolument pas laisser transparaître son angoisse. Après tout, elle venait simplement rencontrer un copain. Elle avait proposé à Guillaume de se voir, et il lui avait dit de la rejoindre à son travail. Quoi de plus normal ?

Chaque fois que quelqu’un franchissait les portes automatiques, elle tournait la tête, espérant apercevoir son ami. Et plus il tardait à arriver, plus elle sentait son rythme cardiaque accélérer. Afin d’arrêter sa torture mentale, elle se concentra sur le récent immeuble du tribunal de Paris, dont la silhouette moderne surplombait le quartier des Batignolles. De temps à autre, des policiers en uniformes complets, arme à la ceinture, sortaient de l’un ou l’autre bâtiment de la rue. Mais ils passaient devant elle sans lui accorder le moindre regard.

Quand enfin Guillaume apparut, elle eut un bref moment de soulagement, immédiatement interrompu lorsqu’elle identifia la personne à côté de lui. Sydney Banna. Ses pires craintes s’étaient-elles réalisées ? Avait-il deviné qu’elle était le Sorcier ?

Elle lui fit un sourire et un signe de la main, et feignit de ne pas reconnaître l’inspectrice.

— Ah, Megan ! fit-il en la repérant, visiblement troublé. Désolé de t’avoir fait attendre.

— Ce n’est pas grave, la dernière fois c’était moi. Chacun son tour.

Il esquissa un faible sourire, et elle attendit, son expression figée trahissant son anxiété. Guillaume fronça les sourcils et son regard passa de l’une à l’autre des femmes.

— Pardon, Sydney, je vous présente Megan, une amie du lycée. Megan, Sydney, l’enquêtrice de Scotland Yard qui nous aide.

Aussitôt, le poids qu’elle avait sur le ventre se dissipa.

— Ah, mais oui ! Enchantée de vous rencontrer.

— Ravie de faire votre connaissance, répondit son interlocutrice avec un accent prononcé.

— J’ai lu plusieurs articles sur votre venue. J’espère que vous saurez mettre la main sur ce criminel. Vous avez pu faire avancer l’enquête ?

— Hey Megan ! Tu ne crois pas que tu pousses un peu ? Excuse-la, elle est journaliste.

— Ce n’est rien. Et pour vous répondre, j’ai plusieurs théories, mais j’ai du mal à convaincre mes homologues français. Ils pensent que j’ai trop d’imagination. Mais parce que quelque chose est improbable ne veut pas dire qu’elle est impossible.

L’enquêtrice roula des yeux et déclama, très théâtrale :

There are more things in heaven and Earth, Horatio, than are dreamt of in your philosophy.

— Hamlet, n’est-ce pas ?

— Tout à fait, vous aimez le théâtre ?

— Je n’y vais pas assez souvent à mon goût, mais j’avoue que j’apprécie beaucoup oui. Vous disiez que vos théories sont mal reçues ici ? Quel genre de théorie ?

— Au premier abord, surtout des idées qui auraient plus leur place à Hollywood que dans la réalité. Enfin bref, je ne vais pas vous ennuyer avec mes théories. Major, je vous dis à demain.

— Bonne soirée, et à demain, Chief Inspector, répondit-il en roulant les R.

Lorsque Sydney les laissa seuls, Megan ne put retenir un soupir de soulagement, qui heureusement passa inaperçu.

— Encore désolé du retard, ça faisait longtemps que tu m’attendais ?

— À peine dix minutes.

— C’est encore trop ! L’apéro est pour moi, j’insiste.

— Oh, mais si tu insistes, j’accepte volontiers, répondit-elle en gloussant.

Ils remontèrent en direction de la Porte de Clichy. Une bise fraîche décoiffait la jeune femme qui cherchait comment elle pourrait glaner des informations sur l’enquête. Ce fut Guillaume qui lui tendit la perche.

— J’avoue, je suis le premier à râler contre les heures sup, mais ce soir on a enfin pu obtenir des progrès.

— Vraiment ? Vous avez un suspect ?

— Une, se contenta de répondre le policier. C’est une femme qui a fait le coup.

Megan sentit une vague de chaleur lui parcourir le corps, et en même temps un frisson glacé descendre dans son dos. Elle garda son regard tourné vers le sol, espérant que ses cheveux masqueraient le rouge qui lui teintait les joues.

— Une femme ? Qui l’eut cru ? Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Guillaume hésita, et prit une inspiration, comme pour répondre, mais se ravisa. Elle devina qu’il brûlait d’impatience de partager sa récente découverte, mais qu’il avait toujours sur les épaules le poids d’une nécessaire discrétion.

— Ce que je vais te dire va rester exclusivement entre nous d’accord ? En tout cas jusqu’à ce qu’on annonce officiellement une arrestation.

— Tu peux compter sur moi, dit-elle en levant les yeux vers lui, sincère. Je n’écrirais pas une seule ligne sur ce que tu vas me dire.

Il hésita encore un instant, avant de dire, en haussant les sourcils exagérément.

— Bon, tu te souviens du vol dont je ne t’ai jamais parlé ?

— Bien sûr. J’ai une excellente mémoire pour les conversations qui n’ont jamais eu lieu.

— Et bien parmi les divers indices trouvés — avant qu’on ne nous montre la direction de la porte —, il y avait un cheveu. Nous attendons les résultats complets, mais on sait déjà que c’est un cheveu brun qui appartient à une femme.

Megan tourna la tête vers lui, les yeux écarquillés. Un cheveu brun, et de femme ! C’était forcément l’un des siens. Elle tenta de prendre un air enjoué, et lui décocha un sourire.

— Donc ça y est, vous tenez la coupable !

— Pas encore. On est en train de faire une analyse et de faire une recherche sur le FNAEG¹. Le problème, c’est que j’ai peur que notre coupable ne soit pas fichée. Notre base connait les profils de cinq pour cent de la population, et c’est rarement suffisant. À moins que la Sorcière ait été impliquée dans un crime dans les vingt dernières années, nous allons faire chou blanc.

— Ah mince ! Enfin, vous avez une piste sérieuse maintenant. Vous cherchez une femme brune à qui il manque un cheveu. Ça ne devrait pas être difficile à trouver !

Ils éclatèrent de rire en même temps, et Megan se passa la main dans les cheveux, tandis qu’un poids venait peser sur son estomac.

— Enfin bon, même si cet échantillon d’ADN ne nous aide pas à la trouver, il sera plus que suffisant pour prouver sa culpabilité.


¹ Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques.

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