Chapitre 6

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— Je suis désolée du retard, j’espère que je ne t’ai pas trop fait attendre ? dit-elle, essoufflée.

Guillaume leva son regard vers elle et lui lança un sourire, tandis qu’elle retirait son manteau et s’asseyait en face de lui.

— Non, ça va. Je suis arrivé il y a une heure environ. J’en suis à ma cinquième bière.

— Vraiment ? demanda-t-elle, inquiète.

— Non, je suis là depuis un quart d’heure. Mais je me suis permis de commander pour nous deux.

Megan soupira, mais laissa un demi-sourire éclairer son visage.

— Ah bon ? J’espère que tu te souviens de mes goûts.

— Des huîtres au chocolat et à la moutarde, avec une purée de choux de Bruxelles au maroilles, ça te va ?

— C’est parfait, dit-elle en riant. Alors, comment tu vas ?

— Ça pourrait aller mieux, répondit Guillaume.

Elle le regarda par dessus son menu, et remarqua qu’il semblait effectivement préoccupé.

— Toujours votre investigation qui stagne ? Enfin, on n’est pas obligés d’en parler.

— C’est cette enquêtrice britannique.

— C’est une enquêtrice ?

— Oui. Tu imaginais que c’était un homme, avoue ! Je ne te pensais pas si sexiste.

Megan sentit ses joues rougir, mais soutint son regard.

— J’ai lu un ou deux articles où ils évoquaient un enquêteur, alors je me suis dit…

— Les journalistes écrivent n’importe quoi. Enfin la plupart, ajouta-t-il en lui lançant un clin d’œil.

— C’est justement pour ça que je souhaitais discuter avec toi. Je ne voudrais surtout pas écrire n’importe quoi. Donc elle vous cause des soucis ?

— Elle a une façon de poser des questions… Inhabituelle. Elle vient tout juste d’arriver sur l’enquête, et elle nous parle comme à des imbéciles. Et parfois…

— Quoi ?

— Parfois, j’ai l’impression qu’elle pense que le voleur a vraiment des pouvoirs magiques.

La jeune femme se força à rire afin de masquer l’inquiétude qui montait en elle.

— Elle a dû trop lire Harry Potter.

— Cela dit, ça expliquerait pas mal de choses.

— Et pourquoi avoir fait appel à elle ?

— C’était soit ça, soit un voyant-exorciseur de Barbès. On a tiré à pile ou face.

Megan gloussa, de bon cœur cette fois. Cela faisait du bien de pouvoir rire à nouveau avec son ancien ami.

— J’imagine qu’elle doit vous mener à la baguette… magique !

— En tout cas, elle ne manque pas de charmes…

— Ah bon ? Est-ce qu’elle t’aurait envouté ?

— Pas à ce point. Mais elle n’est pas passée inaperçue auprès de la plupart de mes collègues.

Elle leva un sourcil et plissa les yeux, remarquant le rouge aux joues du policier. Elle ne posa pas plus de questions, mais se dit que lui aussi n’était pas insensible à l’enquêtrice britannique. Elle s’apprêtait à faire un commentaire quand une serveuse vint et déposa leurs assiettes devant eux. Il avait très bien choisi : une salade avec tomates, mozzarella, pignons de pins, et quelques morceaux de melon.

— Voici vos deux salades Leonardo. Je vous souhaite un bon appétit.

Dès qu’ils furent à nouveau seuls, la jeune femme fixa son attention sur Guillaume.

— Alors, pourquoi avoir invité Scotland Yard sur l’affaire ? Apparemment, ce genre de collaboration n’arrive que lorsque l’enquête implique des ressortissants anglo-saxons, et encore, pas toujours. Est-ce que c’est le cas ici ?

Elle avait posé la question en connaissant la réponse. Elle avait fait suffisamment de recherche avant chacun de ses vols pour savoir qu’aucune de ses cibles n’avait de lien particulier avec le Royaume-Uni.

— Non, il n’y a aucune victime britannique. Ou en tout cas pas que je sache. En fait, c’est venu de Sydney.

— Sydney ? L’Australie aussi est sur le coup ?

— Non, pardon. Sydney Banna, c’est l’enquêtrice de Scotland Yard. L’affaire est connue de toutes les agences de police européennes, donc comme beaucoup elle était intriguée. Elle a appris — je ne sais pas comment d’ailleurs — qu’un vol avait été caché à la presse. C’est elle qui a contacté mes supérieurs en offrant ses services. Gratuitement.

Megan faillit s’étouffer sur un morceau de salade, toussa et reprit son souffle.

— Il y a un vol en plus ? Vous êtes sûrs que c’est le Sorcier ?

— Sûrs et certains. Enfin pour ce qu’on en a vu.

— Comment ça ?

Guillaume hésita un instant. Il plongea son regard dans le sien en serrant la mâchoire.

— Ça reste entre nous, d’accord ? Il ne faut surtout pas que cette histoire de cambriolage s’ébruite.

— Bien sûr, tu peux compter sur moi.

— Bon, il y a eu un vol qui ne colle pas du tout avec les autres, à part deux éléments. Le premier, c’est la signature du Sorcier, le pentagramme dessiné au sol. Toujours rigoureusement le même. Le second, c’est le fait qu’il n’y a aucune trace d’effraction apparente sur les lieux du crime.

Megan prit un morceau de melon, pensive. Elle était bien placée pour savoir que tous les vols commis par le Sorcier avaient été publiés dans la presse. Mais il pouvait très bien s’agir d’un de ses futurs larcins. Elle hocha la tête et avala sa bouchée.

— Effectivement, ça a l’air de coller.

— Oui, mais ça ne tient pas debout ! Toutes les victimes précédentes étaient des individus riches, souvent des personnalités publiques. Et le voleur s’en prenait toujours à de l’argent. Là, il s’agit d’une entreprise. Et pas une grande entreprise du CAC 40, donc pas d’argent liquide, ni d’informations qui pourraient servir à jouer en bourse.

Cela confirma les soupçons qu’elle avait depuis le début, et cela lui donna des sueurs froides. Elle n’était jamais revenue plus de cinq jours en arrière. Cela lui avait été spécifiquement défendu lorsqu’elle avait obtenu la machine. Jamais plus d’une semaine dans le passé.

Mais l’article qui mentionnait l’aide de Scotland Yard datait déjà de 8 jours, si sa mémoire était correcte. Ce qui voulait dire que le vol devait être plus ancien. Elle n’était pas prête, pas prête du tout. Elle ne le serait pas avant au moins huit jours supplémentaires. Encore un point qu’elle allait devoir régler.

— Mais du coup, qu’est-ce qui a été dérobé ?

— Aucune idée. On nous a retiré l’affaire. Le vol a été signalé par les agents de sécurité sur place, mais vingt minutes après qu’on est arrivé sur les lieux, le propriétaire nous a déclaré que rien n’avait été subtilisé, qu’il ne souhaitait pas porter plainte pour effraction, et que nous n’étions pas les bienvenus chez lui. Et nous avons eu ordre par nos supérieurs de ne pas lâcher un mot de cela aux journalistes.

En disant ces mots, il lui lança un regard lourd de sous-entendus. Elle réagit en hochant la tête, puis elle fit semblant de fermer ses lèvres avec un cadenas, et elle jeta la clef imaginaire dans le verre de son ami. Ils pouffèrent en même temps, et elle demanda :

— Et c’est ce vol qui a intrigué cette enquêtrice ? Alors que vous n’avez rien dessus ?

— Quasiment rien. On a quand même pu repérer des trucs.

— Tu veux dire que vous avez des indices ?

Guillaume ouvrit la bouche comme pour répondre, mais s’arrêta. Il plissa les yeux, avant de se concentrer sur son plat. Il garda le silence un bon moment, et Megan pensa qu’elle était allée trop loin. Pourtant il fallait qu’elle en sache le plus possible sur le déroulement du vol. Si même la police n’avait pas accès au lieu du crime, cela allait fortement compliquer les choses pour elle.

— Je t’en ai déjà trop dit à ce sujet. Mais Sydney essaye de tirer un maximum d’informations de ce qu’on… Hum… Bref, elle est très intriguée par ce vol qui est si différent des autres.

Megan découpa un morceau de pain pour saucer son plat, mais après l’avoir imbibé, elle le laissa sur le bord de son assiette. Si des indices avaient été trouvés, la police serait peut-être bientôt sur ses traces. Cette idée seule lui coupa l’appétit.

— En même temps, c’est une britannique. Ils conduisent à gauche. Leur sport national est le criquet. Ils mangent des haricots au petit déjeuner. C’est normal qu’elle s’intéresse à un vol bizarre qui n’en est pas un.

Son ami pouffa et posa sa fourchette pour s’essuyer la bouche.

— Tu sais qu’elle a insisté pour avoir du vrai thé à la cafétéria ? dit-il en mimant les guillemets avec ses doigts. Elle a presque toujours une tasse à la main.

— Non ! T’es sérieux ? J’espère que ce n’est pas une de ces tasses avec une photo de la reine.

— Non, bien sûr que non. C’est une photo du mariage du prince Harry. Ou William. Mince, je ne me souviens jamais duquel est lequel.

— Facile, le mignon avec des cheveux et de la barbe, c’est Harry. Le chauve c’est William.

— Donc c’est Harry. Enfin mignon, je n’irais pas jusque là. C’est pas mon genre de mec.

— Ah, tu ne sais pas ce que tu perds mon vieux. Alors ce serait quoi, ton genre de mec ? Plutôt Guillaume Canet ? Ryan Gosling ?

Il se pencha en avant, et prit une longue inspiration. Elle inclina la tête sur le côté, impatiente de découvrir quelles bêtises il allait pouvoir inventer.

— Ben, tu vois, moi j’aurais plutôt dit une brune. Assez petite, je dirais, un mètre soixante. Les yeux noisette. Et avec une tache de vinaigrette sur son T-shirt.

Megan mit quelques secondes avant de réaliser qu’il parlait d’elle. Elle baissa les yeux sur son haut, et s’aperçut qu’effectivement elle avait fait une tache de sauce en plein milieu. Elle ne releva pas la tête immédiatement, ne sachant comment réagir. Était-ce seulement une plaisanterie, ou essayait-il de faire passer un message ? Elle n’avait pas besoin de cela, pas maintenant. Et surtout pas avec un des policiers qui tentaient de lui mettre la main dessus.

— Excuse-moi, dit-elle en croisant son regard, un mètre soixante et un.

— J’étais pas loin.

— Oui enfin à cette taille là, chaque centimètre est important. Quant-à mon T-shirt, ce n’est pas une tache. C’est exprès, imprimé sur le tissu. C’est une référence à cet artiste contemporain, Antrios, tu connais ? Ça s’appelle « explosion balsamique sur fond blanc ». Un classique. Et d’ailleurs, ce tissu s’adapte pour reproduire d’autres de ses toiles. Je te garantis que d’ici la fin de la soirée, nous pourrons admirer les non moins célèbres « impacts de moutarde » et « éclaboussures de chocolat ».

— Qu’est-ce qui te dit qu’il y aura du chocolat au dessert ?

— Parce que je te connais, et je sais que tu n’aurais certainement pas choisi un dessert sans chocolat pour moi.

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