Chapitre 5

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Les derniers cours de l’université de Créteil touchaient à leur fin, et les halls étaient déserts. Les locaux ne pouvaient cacher l’impact du temps et des coupes budgétaires. Un agent d’entretien poussait négligemment une autolaveuse sur le carrelage orange qui n’avait pas été changé depuis la construction du bâtiment au début des années soixante-dix.

Megan, d’un pas décidé, trouva son chemin à travers les couloirs jusqu’au département informatique. Scrutant les noms indiqués sur chaque porte, elle repéra enfin celui qu’elle cherchait et frappa. Elle attendit, puis consulta sa montre avant de frapper à nouveau. Après quelques secondes, une voix lui dit d’entrer. Elle s’exécuta, et s’assura de refermer la porte soigneusement derrière elle.

Un homme, d’une trentaine d’années, la peau noire, les cheveux courts et frisés, lui lançait un regard interrogateur. Il était plus vieux que sur la photo qu’elle avait trouvée en ligne, plus fatigué aussi, à en juger par les cernes sous ses yeux bruns, mais c’était bien lui.

— Professeur Jabar ? demanda-t-elle malgré tout, presque par réflexe.

— C’est bien moi, répondit-il, se levant de son fauteuil. Vous êtes une de mes élèves ? Je ne crois pas vous avoir déjà vu…

— Non pas du tout, je suis… Peu importe. J’ai besoin de votre aide, et je suis désolée, mais vous allez devoir obtempérer.

— Pardon ? Vous aider à quoi ?

Megan prit une grande inspiration et parcourut la pièce du regard. À peine deux mètres par trois, la majorité de la place était occupée par un bureau avec un ordinateur portable, et un carton remplit d’appareils électroniques et de câbles emmêlés les uns aux autres. Le reste de l’espace était accaparé par une étagère où étaient amoncelés dans un désordre strict de nombreux livres scientifiques dont elle ne comprenait même pas les titres, des équipements poussiéreux, et une imprimante cachée sous un tas de feuilles manuscrites. Pas de fenêtre — ce qui expliquait probablement l’odeur de renfermé, subtile, mais omniprésente — et pas d’autre porte que celle par où elle était entrée.

— Est-ce que nous sommes seuls ici ?

— Oui, mais qu’est-ce que cela…

— J’ai besoin de vous pour hacker un système de sécurité.

Elle avait parlé à voix basse, et un instant eu peur qu’il ne l’ait pas entendu. Mais l’expression de son visage prouvait qu’il avait bien saisi le message.

— Il en est hors de question ! Je ne sais pas ce qui vous fait croire que je pourrais apporter mon assistance, ni pourquoi vous voulez faire cela, mais je refuse catég…

— Vous allez m’aider. À moins que vous ne préfériez que je parle de ce qui s’est passé chez iRaser ? Je suis sûre que Lucie apprécierait.

Aussitôt, il se laissa retomber sur son fauteuil.

— Comment êtes-vous au courant ? Qui vous l’a dit ?

Megan tenta de cacher sa surprise, en détournant le regard, et feignit d’observer les papiers affichés au mur. Elle ne pensait pas que deux simples noms auraient eu cet effet. Elle ne savait même pas de quoi il retournait, mais le bluff avait marché. Elle jeta un bref coup d’œil à sa montre, et reprit, s’efforçant de paraître plus menaçante que sa taille ne le permettait.

— Je n’ai pas beaucoup de temps ce soir. Mais à présent, vous ne pouvez pas vous dérober. Rejoignez-moi samedi prochain, à vingt heures précises, sur le Pont des Arts. Je vous expliquerai ce que j’attends exactement de vous à ce moment-là. Et si jamais vous n’êtes pas au rendez-vous, votre petit secret n’en sera plus un. D’ici là, essayez de vous renseigner sur les mesures de sécurité de la société Sekure-IT.

Elle attendit qu’il hoche la tête et, satisfaite, elle quitta le bureau. Elle vérifia le chronomètre sur sa montre, et pris la direction de l’entrée principale de l’université. Elle sortit une enveloppe de son sac à dos, et s’approcha d’une boite à lettres de la Poste. La prochaine levée aurait lieu le lendemain en fin de matinée, et le courrier n’arriverait que trois jours plus tard chez elle. Le lendemain de la journée où son appartement avait été visité.

À l’intérieur du pli, une feuille pliée en quatre sur laquelle elle avait juste écrit :

Va voir le professeur Jabar à Créteil.

Il a fait quelque chose chez iRaser. Lucie n’est pas au courant.

Il sera seul dans son bureau lundi soir, à 19 h 30.

Elle revérifia l’adresse, sa propre adresse, avant de glisser la lettre dans la fente prévue. Quelques jours plus tard, dans son propre passé, la lettre arriverait chez elle. Elle repensa au moment où elle l’avait reçue, et avait reconnu son écriture sur l’enveloppe. Megan avait eu un frisson lorsqu’elle avait décacheté et lu les quelques phrases, sans vraiment comprendre de quoi il retournait. Un souvenir parfaitement ancré dans sa mémoire et qui pourtant, d’une certaine façon, n’avait pas encore eu lieu.

Elle chassa cette idée inconfortable et continua son chemin vers un chantier qui jouxtait l’université. Le terrain était vide, les engins garés côte à côte en attendant une nouvelle journée de labeur. Elle se glissa entre deux grillages mal fermés, et se rendit entre deux bulldozers. Là, elle retrouva la machine, prête à retourner dans le présent, et une odeur de menthe familière qui se mêlait à celle de plâtre des environs. Il n’y avait personne autour. Elle activa l’appareil, et se volatilisa, laissant derrière elle un pentagramme dessiné par des grains de poussière plus sombres que les autres. Un coup de vent plus tard, il ne restait aucune trace visible de son passage.

***

Le samedi soir, une pluie estivale tombait sur Paris. Les quais de Seine et le Pont des Arts n’accueillaient que de rares piétons. Sous un parapluie noir, Megan s’était installée à côté de la boite d’un bouquiniste, juste devant l’impressionnant bâtiment de l’Académie Française. Elle ne pouvait s’empêcher de regarder sa montre toutes les dix secondes, attendant l’heure du rendez-vous qu’elle avait fixé. De son point d’observation, elle voyait très clairement le pont vide, sans pour autant être trop visible elle-même.

Malgré de nombreuses recherches, elle n’avait pas réussi à trouver ce que le professeur avait pu faire chez iRaser. C’était une société de conseil et d’analyse dans les nouvelles technologies, où il avait travaillé cinq ans plus tôt pendant qu’il faisait sa thèse. Une thèse dont elle n’avait pas compris la moitié du titre, mais qui faisait référence à la sécurité et aux systèmes de reconnaissance biométrique. Quant à Lucie, elle avait trouvé assez rapidement que c’était sa compagne. Sa fiancée même, à en juger par les dernières photos postées sur internet par le couple. Sans en avoir la certitude, Megan supposait qu’il avait dû la tromper avec une collègue à cette époque, et ne voulait pas que cela se sache.

Une silhouette s’avança sur le pont à ce moment, attirant son attention. Mais à sa démarche, elle s’aperçut qu’il s’agissait d’une femme. Megan poussa un soupir et regarda sa montre. Vingt heures une. Elle fut prise d’un tremblement involontaire, et tenta de se rassurer en se disant que c’était à cause de la météo.

Mais elle craignait le pire. Il aurait bien pu décider de refuser de la rencontrer. Ou de donner son signalement aux autorités, en sachant qu’elle lui avait demandé de l’aide pour exercer des activités illégales.

C’est alors qu’elle le vit, sur le quai d’en face. Il courait, comme si sa vie en dépendait. Aussitôt, elle se sentit plus légère et se mit en marche, calmement, pour le rejoindre au milieu du pont.

Il l’observa, le regard dur, tout en reprenant son souffle. Elle resta impassible et cacha sa propre nervosité du mieux qu’elle put.

— Bonsoir, professeur.

— Bonsoir.

— Vous avez fait le bon choix.

— Je ne suis pas tout à fait convaincu que c’est le cas. Mais je suis là maintenant, alors dites-moi un petit peu de quoi il s’agit.

Megan jeta un coup d’œil autour d’elle, avant de faire un geste de la main vers le quai Conti.

— Parlons en marchant, ce sera mieux que de rester plantés là sous la pluie.

Et sans attendre de réponse de sa part, elle lui tourna le dos et revint sur ses pas. Elle l’entendit jurer. Il se mit en route et cala le rythme de ses foulées pour rester à côté d’elle.

— Comment vous appelez-vous ?

— Megan. Et c’est tout ce que vous connaîtrez sur moi. Vous avez pu faire les recherches que je vous ai demandées ?

— Je me suis renseigné, mais sans savoir ce que vous cherchez à faire, je ne suis pas sûr que cela soit très utile. Sekure-IT a développé des centaines de solutions différentes. Si vous voulez que je vous aide, il faudra m’en dire plus.

Megan tourna sur le quai en direction du quai Voltaire, s’éloignant volontairement de l’île de la Cité. Elle ne pouvait pas trop en dire. Elle ne pouvait clairement pas lui faire confiance. Pour le moment, il pensait qu’elle avait un moyen de pression, mais ce n’était que du bluff. Et s’il décidait d’aller voir les autorités, la police lui tomberait dessus. Et surtout, elle ne pourrait pas remplir sa mission, et les conséquences sous-entendues par son commanditaire lui avaient donné des cauchemars toute la nuit.

— Bon. Il s’agit de désactiver, d’une manière ou d’une autre, la sécurité qu’ils ont mise en place pour l’entreprise DragonTech. Pour leur bâtiment à Clamart.

— Pour quoi faire ?

— Rien qui vous concerne.

Il ne répondit pas à cela et elle sentit qu’il se retenait de poser plus de questions sur le sujet. Ils traversèrent le passage piéton sans mot dire et poursuivirent leur chemin vers l’Assemblée Nationale. Le bruit continu de la pluie tombant sur eux meublait le silence qu’ils avaient laissé s’installer.

— Ce que j’attends de vous, repris Megan, c’est un programme, ou un appareil, ou… je ne sais pas quoi, qui désactive toute la sécurité — lecteurs d’empreintes biométriques, caméra de surveillance, tout ça — et que je puisse utiliser.

— Personne ne sera blessé ?

— Si vous faites bien votre travail, personne ne le sera, faites-moi confiance.

— Bon… Comment je vous contacte ?

— Je vous appellerai dans trois jours pour faire le point. Dans tous les cas, il faut que ce soit prêt au plus tard dans deux semaines.

— Deux semaines ? Deux semaines ?

Il lui saisit le bras pour l’arrêter et la força à le considérer. Il semblait réellement désemparé. Elle dégagea son bras, et lui rendit un regard noir.

— Vous vous êtes crue à Hollywood ? Même à temps plein, hacker un système de sécurité complexe prendrait plusieurs mois. C’est impossible.

— Et pourtant c’est ce que nous allons devoir faire.

— Expliquez-moi ce que vous cherchez à faire. Il y a sûrement un autre moyen d’y arriver.

— Hors de question.

— Il le faut. Ce que vous me demandez est impossible ! Mais il y a peut-être une autre façon de faire.

— Non, je ne vous en dirai pas plus. J’en ai déjà révélé plus que ce que je ne voulais.

— Vous exigez que je vous fasse confiance, mais vous-même, vous ne me faites pas confiance ?

— Faites vos recherches sur la sécurité de DragonTech. Je vous recontacte dans trois jours et si vraiment vous m’affirmez que c’est impossible, alors… J’aviserais.

Sans lui laisser le temps de répondre ni lui dire au revoir, elle traversa la rue et s’engouffra dans une station de métro, le cœur battant, les mains tremblantes.

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