Chapitre 4

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Les locaux de l’entreprise DragonTech, vus de l’extérieur, ressemblaient à n’importe quel autre bâtiment de la zone d’activité de Clamart. Haut de trois étages, sans fenêtres, l’imposant pavé de ciment et de métal, à la peinture écaillée, n’attirait pas particulièrement le regard. Sur la porte principale, la seule en réalité, un panneau arborant le logo de la société — un dragon rouge dont la queue s’enroulait en forme de huit — précisait que la propriété n’était pas ouverte au public, et que les bureaux administratifs se trouvaient dans un immeuble à Paris même. Le parking semblait mal entretenu — des mauvaises herbes poussaient dans les craquelures du bitume abimé — et s’il n’y avait régulièrement des allées et venues des employés, le local aurait pu paraître désaffecté.

Mais sous ces airs anodins, certains détails subtils dénotaient avec l’ensemble. Des caméras de surveillances, yeux noirs et ronds impersonnels, étaient placées stratégiquement pour ne laisser aucun angle mort. Et chaque fois qu’un membre du personnel entrait ou sortait, la silhouette d’un garde en uniforme apparaissait dans l’encadrure de la porte pour jeter un regard aux alentours.

Après une demi-journée d’observation discrète des lieux — répartie en plusieurs passages pour ne pas éveiller les soupçons —, Megan avait conclu que les mesures de sécurité mises en place par DragonTech dépassaient toutes celles qu’elle avait eues à déjouer jusqu’à présent. Et elle se doutait que de nuit, il y aurait probablement autant de vigile présents pour assurer la sûreté de… de quoi que ce soit qu’on l’obligeait à voler.

Tout cela ne laissait rien augurer de bon. Elle savait par expérience que la sécurité devenait de plus en plus resserrée à proximité des biens les plus précieux, et si la surveillance était aussi étroite simplement à l’entrée du bâtiment, les mesures qu’elle devrait contourner s’avèreraient bien plus complexes à l’intérieur.

Dans le RER qui la ramenait sur Paris, elle chercha sur Internet toutes les informations qu’elle pouvait trouver sur l’entreprise, mais en dehors de quelques données administratives, elle ne dénicha presque rien à se mettre sous la dent. Un court article parlait de son fondateur, Nicolo Dragutin, un ingénieur d’origine croate. Il avait monté plusieurs sociétés depuis le début des années 2000, tentant de percer dans les nouvelles technologies, puis sur Internet. Mais chacun de ses essais s’était soldé par un échec, ce qui ne l’avait jamais empêché d’entreprendre autre chose plus tard. DragonTech existait depuis presque quatre ans, mais n’avait encore fait aucune annonce publique sur un produit commercial, et vivait grace à des investissements privés, ainsi que de toutes les subventions que Dragutin avait pu obtenir.

Lorsque enfin son train entra en gare de Châtelet, elle courut dans les couloirs pour attraper sa correspondance afin de rejoindre la place de la République, et essaya de chasser momentanément cette histoire de son esprit. Elle avait rendez-vous pour prendre un verre avec Guillaume, et elle devait se concentrer sur ce que la police savait du Sorcier. Cela lui semblait d’autant plus important depuis que quelqu’un avait découvert son secret.

Elle arriva avec presque trente minutes d’avance au café où ils avaient prévu de se retrouver. Elle s’installa à une petite table dans un coin à l’écart, et relança son navigateur, mais cette fois en faisant des recherches sur ce qui était connu publiquement sur le Sorcier. Elle sentait déjà son ventre se serrer à l’idée de mentionner un détail que seul le véritable coupable pouvait savoir, et qui l’incriminerait immédiatement.

Jetant des coups d’œil réguliers vers l’entrée du café, elle ouvrit plusieurs onglets retraçant la liste des victimes, les photos de pentagrammes retrouvés dans les différents appartements qu’elle avait volés. Et au détour de ses explorations, un article en anglais, publié par le Guardian, attira son attention.

Scotland Yard to the rescue of the French Police in the Warlock case! ¹

Elle lut rapidement l’article, et apprit qu’un enquêteur du célèbre service de police londonien allait venir prêter main-forte à ses homologues parisiens. Le texte faisait de nombreuses allusions à la supériorité des Anglais sur les Français, jouant sur la rivalité des deux nations. Il rappelait aussi quelques affaires marquantes où une collaboration de ce genre avait été nécessaire, à commencer par la participation de Vidocq à la création même de ce qui allait devenir Scotland Yard.

Si la police faisait appel à des enquêteurs étrangers, cela voulait dire qu’ils pédalaient dans la semoule. En même temps, elle avait de la peine pour eux. Tenter de résoudre un crime commis à l’aide d’une machine qui, pour tout le monde, n’existait que dans les films de science-fiction, devait leur paraitre impossible. L’article ne divulguait pas le nom de l’anglais qui devait venir sauver l’investigation, et une rapide recherche ne l’aida pas plus dans ce domaine.

Avec un soupir, elle éteignit son téléphone et le posa sur la table. Elle pointa son regard vers l’entrée, et songea à sa carrière nocturne. Si elle réussissait à subtiliser l’artefact de DragonTech, peut-être serait-il plus prudent d’arrêter les vols, au moins pour un temps. Ou alors elle pourrait renouveler ses cibles, pour brouiller les pistes.

Elle interrompit sa réflexion quand elle vit Guillaume entrer dans le café. Il avait grandi depuis leur adolescence. Ou bien les années en plus donnaient juste cette impression. Il tourna la tête de part et d’autre, cherchant à la retrouver. Elle se leva en lui faisant un signe de la main, et lorsque leurs regards se croisèrent, elle eut un pincement au cœur.

— Megan ! Mince, ce que tu as changé depuis le lycée ! Tu vas bien ?

— Salut Guillaume. Très bien, et toi ?

— On fait aller. Tu as déjà commandé ?

— Non, je t’attendais.

Ils s’assirent, et pendant un instant restèrent sans parler. La jeune femme avait pourtant imaginé ce moment de nombreuses fois depuis qu’ils avaient repris contact, mais elle ne trouvait plus les mots. Heureusement, un serveur arriva et prit leur commande, interrompant provisoirement la gêne qui avait commencé à s’installer.

— Alors, qu’est-ce que tu deviens ? finit par demander Guillaume.

— Et bien, je suis journaliste. Pour mon propre journal. Enfin notre journal : on l’a créé avec une copine de fac.

— Ton propre journal ? Tu veux dire un blog ?

— Non, non, un vrai journal. Enfin, un journal en ligne, mais c’est sérieux. On est d’ailleurs en train de monter le dossier pour obtenir un agrément officiel d’agence de presse.

— Ah ouais, quand même. Écoute, je touche du bois pour toi.

Joignant le geste à la parole, il frappa deux coups secs sur la table.

— Oh, tu sais, je ne me fais pas trop de soucis pour ça. The woman who can create her own job is the woman who will win fame and fortune.

— Quel accent ! Tu as toujours été doué pour les langues comme ça ? Je n’en ai aucun souvenir.

Megan leva un sourcil, se demandant s’il cachait des insinuations ou des reproches derrière cette remarque, mais conclut finalement que c’était juste de l’espièglerie.

— J’ai dû m’y mettre sérieusement à la fac.

— Et du coup, ça veut dire quoi ?

— C’est une citation d’Amelia Earhart. « Une femme qui crée son propre travail est une femme qui connaitra la fortune et la gloire ».

— Oh, c’est profond. Et très moderne. Tu sors souvent des citations ?

— Ça m’arrive. Enfin, c’est assez rare que je les dise en anglais. C’est juste que mon père est passionné par l’aviation, et un fan inconditionnel d’Amelia, alors je connais ses citations par cœur.

Elle se tut et baissa les yeux en pensant à son père, et ses joues se teintèrent de rouge. Le serveur revint avec leurs boissons — un thé à la menthe pour Megan, et un café latte pour Guillaume. Ce dernier, ne laissant même pas à son amie le temps de réagir, tendit un billet au garçon, qui lui rendit la monnaie en le remerciant.

— Merci, mais il ne fallait pas.

— Écoute, ça me fait plaisir.

— D’accord, mais la prochaine tournée est pour moi. Bon, et toi, alors ? Toujours dans la police ?

— Et oui, on ne change pas une équipe qui gagne.

— Je dois t’appeler comment du coup ? Capitaine ? Commandant ?

— Tu peux continuer à m’appeler Guillaume, ça ira. Je ne veux pas mélanger le travail et le plaisir.

À ces mots, il lui fit un clin d’œil, avant de poursuivre.

— Mais je suis passé major il y a deux ans. J’espère devenir capitaine bientôt, mais… C’est pas trop la fête en ce moment.

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Ne fais pas l’innocente, tu devines très bien pourquoi. J’imagine que c’est pour ça que tu m’as contacté d’ailleurs. Tu écris un papier sur le Sorcier ?

Megan ouvrit la bouche, prête à nier. Mais le poids du regard de son ancien ami l’empêcha de prendre cette voie.

— Bon, c’est vrai, c’est en partie pour ça que je t’ai envoyé un message. En grande partie. Cela dit, je suis réellement contente de te revoir.

— Moi aussi ça me fait plaisir. Cela dit, je ne peux vraiment pas t’accorder de traitement de faveur, ni te dévoiler des infos juteuses. Un ami s’est déjà fait remonter les bretelles pour avoir laissé fuiter des renseignements.

— Je vois. Enfin bon, le but n’est pas de dévoiler d’informations qui pourraient entraver votre enquête, mais notre approche était de faire le point sur le vrai et le faux dans cette histoire. Pas mal d’idioties ont été écrites, et chacun y est allé de sa petite théorie. Je suppose que tu dois bien rire en lisant les journaux, non ?

— Il faut dire que les journalistes ne manquent pas d’imagination. Certains journalistes, pardon. J’ai entendu l’autre jour à la radio que vingt ou trente pour cent des gens sondés pensaient que le Sorcier possède réellement des pouvoirs magiques. Tu te rends compte ?

— Hé, mais j’y croyais, moi, à cette théorie ! J’envisageais de me faire tatouer un pentagramme pour obtenir des pouvoirs magiques.

Ils gloussèrent de concert, et pendant un instant Megan ressentit une vague de nostalgie. Cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pas plaisanté ensemble, et entendre le son clair de son rire, sincère, lui rappela leur amitié passée. Lorsqu’elle reprit son souffle, elle demanda :

— J’ai cru voir qu’un policier de Scotland Yard allait récupérer l’enquête, c’est vrai ? Vous êtes bloqués à ce point-là ?

Guillaume leva les yeux au ciel et esquissa un sourire. Il prit une gorgée de café, avant de reposer son regard brun sur Megan.

— Écoute, voilà ce que je te propose. On va mettre le Sorcier de côté pour aujourd’hui. On a dix ans à rattraper, alors faisons cela, d’abord. Et peut-être — je dis bien peut-être —, si on se revoit après, je te donnerais quelques informations sur l’affaire. Ça te va ?

¹ Scotland Yard à la rescousse de la police française dans l’affaire du Sorcier !

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