Chapitre 3

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Hey ! Jamais je ne t'aurais reconnue ! Comment vas-tu depuis tout ce temps ? Tu fais quoi de beau aujourd'hui ?

Lorsqu’elle lut la notification à l’écran de son smartphone, un sourire s’étira malgré elle sur son visage. Elle revenait d’une interview qui s’était plutôt mal passée, avec un conseiller municipal de la Mairie de Paris sur un des dossiers qu’elle traitait pour le journal. Il avait botté en touche la plupart de ses questions, et répondu à côté en se concentrant sur sa propagande pour les élections à venir, lui faisant perdre son temps. Et pour ne rien arranger à son humeur, le bus où était la jeune femme était coincé dans les bouchons.

Elle rédigea rapidement un message, essayant de rester vague sur son métier, et lui proposa de prendre un verre pour « reprendre contact ». Sur le trajet du retour, elle tenta de se remémorer les souvenirs qu’ils avaient en commun. Pendant toute la seconde, et le début de leur année de première, ils avaient été assis côte à côte dans plusieurs matières, et faisaient partie du même groupe d’amis. Ils partageaient les mêmes goûts musicaux, et le même humour. Et puis il y avait eu un moment gênant, quand, au milieu de leur année de première, juste avant les vacances de printemps, il lui avait avoué avoir des sentiments pour elle.

Elle n’avait pas du tout vu cette révélation arriver, et avait toujours considéré Guillaume comme un ami, sans plus. Et elle ne s’imaginait pas du tout faire évoluer leur camaraderie en quoi que ce soit d’autre. Elle avait bredouillé, tenté de trouver les mots pour ne pas le blesser, et avait malgré elle laissé échapper un « on reste ami quand même ? ».

Il avait été tout à fait correct, et accepté son refus sans laisser transparaitre de colère ou de tristesse. Mais quelque chose avait été rompu entre eux à partir de ce jour-là. Après les vacances, un mur de gène s’était érigé et, s’ils avaient toujours des amis en communs, ils n’avaient plus la même complicité. Ils n’avaient plus reparlé de cet événement par la suite, et elle avait essayé tant bien que mal d’agir comme si tout était normal. Mais elle s’était censurée, évitant certains sujets qui auraient pu retourner le couteau dans la plaie.

Perdue dans ses souvenirs, elle faillit manquer son arrêt, et dut bousculer plusieurs personnes pour sortir du bus tout en enchaînant les « excusez-moi » et les « désolée ». Cinq minutes plus tard, elle tourna les clefs de la porte de son appartement puis entra dans les trente mètres carrés qu’elle arrivait à s’offrir. En fait d’appartement, cela tenait plus du studio, la pièce principale était plus petite que sa chambre, avec juste la place pour un canapé et une table basse, et la cuisine était aussi exigüe que la salle de bain. Mais elle avait une vraie baignoire, ce qui était toujours ça de gagné, et une fenêtre qui donnait sur un parc et laissait entrer la lumière du jour.

Elle devina immédiatement que quelque chose n’allait pas. Certains placards étaient ouverts, et le plafonnier était allumé dans la cuisine. Aussitôt, elle sentit sa poitrine se serrer et elle courut dans sa chambre. Si quelqu’un avait trouvé sa machine, ou l’argent de ses larcins, elle était perdue.

En arrivant, elle poussa un cri de stupeur. Sa penderie était grande ouverte, des vêtements éparpillés partout dans la pièce. Et la mallette qui contenait l’appareil à voyager dans le temps, ainsi que le sac où elle conservait son butin, étaient placés bien en évidence sur son lit.

Elle fut presque surprise — rassurée, mais surprise — de voir que rien n’avait été dérobé. C’était à n’y rien comprendre. Quelqu’un était entré chez elle, avait fouillé son logement, trouvé la machine et l’argent, des preuves accablantes de sa culpabilité, et était parti sans rien prendre. Pourquoi ?

Elle prit le temps de s’assurer que la machine était complète, qu’aucun câble ne manquait, et recompta les liasses de billets. Après une vérification exhaustive, elle rangea son appartement comme elle l’avait laissé ce matin-là. Pendant toute la soirée, la boule qu’elle avait au ventre ne la quitta pas, et les mêmes questions tournaient en boucle dans sa tête. Qui ? Pourquoi ? Pourquoi renoncer à ce qu’elle avait de plus précieux ?

Son téléphone sonna. Un appel masqué. Megan décrocha, les mains moites, le cœur battant.

— Allô ?

— Bonsoir mademoiselle Slootmaekers. J’imagine que vous avez reçu notre message.

C’était une voix d’homme, inconnue, grave, avec un léger accent qu’elle n’arrivait pas à placer.

— C’est vous qui vous êtes introduit dans mon appartement ? Qu’est-ce que vous voulez ? Si c’est de l’argent, je peux vous payer. Vous avez bien vu, j’ai largement de quoi…

— Mais ce n’est pas votre argent. Et l’argent n’est pas ce qui nous intéresse. Nous savons que vous êtes le Sorcier. Ou, devrais-je dire, la Sorcière.

Megan déglutit péniblement, et se laissa tomber sur son lit.

— Vous voulez me dénoncer ?

— Nous préfèrerions ne pas en arriver là. Mais bien sûr, si vous refusez de coopérer, nous nous verrons contraints de révéler votre identité, et vos méthodes, aux autorités compétentes.

Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle sentait que son interlocuteur s’amusait en lui parlant de la sorte. Comme s’il jouait un rôle. Il prononçait chaque syllabe d’une voix calme et posée, comme celle d’un professeur, ou d’un psychiatre.

— Qu’est-ce que vous attendez de moi ?

— Vous avez un talent indéniable, nous souhaitons simplement en profiter. Il y a un certain… objet… un artefact, disons, qui nous fait terriblement envie. Il est malheureusement très difficile de mettre la main dessus en utilisant des méthodes traditionnelles, mais vous… Pour le Sorcier, ce serait un jeu d’enfant.

Megan resta silencieuse. Elle ne s’attendait clairement pas à ce genre de proposition. Si elle acceptait, le maitre chanteur n’aurait aucun mal à utiliser les mêmes arguments pour lui faire commettre plus de crime, et c’était l’escalade assurée. Essayant de gagner du temps, elle demanda :

— Si j’accepte, qu’est-ce qui me dit que vous me laisserez tranquille ? Vous pourrez tout aussi bien me dénoncer à la police une fois que vous aurez l’objet en main.

— Mais nous ne le ferons pas. Je vous donne ma parole d’honneur.

— Qu’est-ce qu’elle vaut votre parole ? Vos méthodes ne sont pas celles d’un homme honnête.

— Les vôtres non plus, mademoiselle Slootmaekers. Et si je peux me permettre, je vous ferai remarquer que nous n’avons rien dérobé chez vous. Nous avons laissé un peu de désordre, certes, mais simplement dans le but d’attirer votre attention.

— Et cela devrait me suffire pour vous croire ? Vous ne me connaissez pas si bien que vous le croyez.

— C’est à vous de faire votre choix. Et d’en accepter les conséquences.

Megan réfléchit l’espace d’un instant. En pesant le pour et le contre, elle ne voyait d’autre issue que de collaborer. Refuser la mettait en prison, ou en cavale, pour un bon bout de temps. Ses victimes lui feraient payer chèrement l’affront qu’elle leur avait fait subir. Une question s’imposa alors à elle.

— Qui est la victime ?

— DragonTech, une entreprise de recherches scientifiques. Ils ont inventé un objet absolument fascinant. Presque aussi fascinant que votre machine. Ils ont suffisamment d’assurances et de subventions pour se remettre de la perte d’un simple prototype.

La jeune femme hésita encore un instant, incapable de prendre une décision. Ce qui se jouait était crucial, et faire un mauvais…

— Il vous faut faire un choix, mademoiselle, reprit son interlocuteur, interrompant ses pensées. Ne vous laissez pas impressionner par des tigres de papiers.

L’expression incongrue — et pourtant familière — intrigua Megan. Où l’avait-elle entendue ? Elle se promit de revenir dessus, avant de répondre à son interlocuteur. Son ton pressant avait fini de la convaincre.

— Je refuse. Catégoriquement. Dénoncez-moi si cela vous chante, mais je ne volerai pas cet objet.

— Écoutez-moi bien, mademoiselle Slootmaekers, cela va bien au-delà d’un simple vol. Et votre refus pourrait s’avérer bien plus couteux que vous ne l’imaginez. Je vous conseille fortement de bien réfléchir à cette conversation. Vous trouverez dans le tiroir de votre table de nuit une enveloppe avec quelques éléments sur l’objet à dérober. Je vous rappelle dans vingt-quatre heures pour avoir votre réponse définitive. Et une fois que vous aurez décidé d’agir, ou de ne pas agir, je vous souhaite d’assumer votre choix.

Megan ouvrit la bouche sans trouver de répartie. Son interlocuteur raccrocha sans rien dire de plus et elle laissa tomber son téléphone sur son lit. Elle se rendit alors compte que le stress qu’elle pouvait ressentir en s’introduisant chez des hommes riches n’était rien comparé à celui qui la submergeait à présent.

Elle était incapable de bouger, d’avoir la moindre réaction. En boucle, elle entendait chacune des phrases échangées avec l’inconnu, essayant de trouver une échappatoire. Quelles options s’offraient à elle ? Collaborer ? En espérant qu’il ne la livre pas, cela impliquait de monter un nouveau vol très éloigné de ses habitudes. Abdiquer et se laisser dénoncer à la police ? Sur le papier, c’était peut-être un moindre mal, mais elle avait fait un article sur les conditions de détention dans le système pénitentiaire, et la perspective de devoir supporter cela lui semblait au-dessus de ses forces.

Restait la fuite. Avec l’argent liquide qu’elle avait dans son appartement, et sa machine, elle pourrait très probablement arriver à vivre en marge de la société. Peut-être voyager dans d’autres pays, se créer une nouvelle identité. Son regard se posa sur la mallette grise, avant de remonter sur le pêle-mêle de photos accroché au mur.

Elle prit une grande inspiration, et se passa les mains sur le visage. Elle n’avait plus le choix. La décision s’imposa d’elle-même.

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