Chapitre 1

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Megan ferma les yeux, serra les poings, et se prépara au choc. Elle n’avait toujours pas réussi à s’habituer à la sensation douloureuse et terrifiante des voyages temporels.

Comme toujours, cela commença par une odeur électrique, un mélange d’émanations d’ozone, de fer et, assez bizarrement, de menthe. Et puis les flashs lumineux se succédèrent, même à travers ses paupières closes. Elle se demandait parfois si les éclairs étaient réellement visibles vu de l’extérieur, ou s’il s’agissait seulement de sa perception de l’énergie déployée par la machine.

Puis l’atterrissage. Brutal. Une impression soudaine que chacun de ses membres était étiré, comme si une force tentait de lui arracher la tête, les bras, les jambes. Chaque partie de son corps était parcourue par une douleur sourde, persistante, brusquement remplacée par une compression, une gravité surnaturelle, semblable à celle que l’on ressent lorsqu’un avion léger fait un virage serré à toute vitesse.

Et enfin le calme. L’apaisement. L’obscurité. Le silence.

Les muscles tendus et endoloris, la jeune femme attendit quelques secondes avant de s’autoriser à ouvrir les yeux. Le salon dans lequel elle se trouvait était plongé dans une pénombre nocturne, et n’était éclairé que par la lumière d’un réverbère qui filtrait à travers les volets.

Si l’appareil avait fonctionné correctement, elle devait être arrivée en plein milieu du week-end. Le propriétaire n’utilisait ce logement que les soirs de semaine, et elle savait qu’il était parti quelques jours en Normandie. Personne ne viendrait la déranger ici au milieu de la nuit. Elle enjamba les câbles qui l’entouraient, délimitant la zone d’effet de la machine, et avança droit vers la porte située face à elle, et qui menait au bureau.

D’un geste précis, elle sortit deux crochets de la sacoche qu’elle portait à la ceinture, et s’agenouilla pour mieux observer la serrure. Par la fenêtre, elle entendit au loin la sirène d’une ambulance, et retint son souffle jusqu’à ce que le silence revienne. Elle se rendait bien compte du ridicule de sa réaction. Personne ne pouvait l’entendre, et elle savait déjà que son objectif serait atteint. Malgré tout, elle ne pouvait maîtriser le stress qui l’envahissait lors de ce genre d’escapade temporelle.

Elle appuya sur un bouton de sa montre, puis se concentra sur l’obstacle. Elle dirigea ses outils délicatement, cherchant à trouver le point où les goupilles s’aligneraient sur la ligne de césure. La tâche semblait facile, en théorie, mais elle manquait de pratique et dut recommencer deux fois avant d’enfin sentir la tension se relâcher. Elle imprima alors une pression sur son instrument, faisant tourner la serrure pour finir de déverrouiller la porte, puis elle arrêta le chronomètre de sa montre.

— Cinquante-trois secondes, murmura-t-elle déçue. Il va falloir encore t’entraîner ma vieille.

Megan rangea les crochets dans la sacoche et les remplaça par une lampe torche. Elle entra dans le bureau et, sans hésiter, s’approcha du coffre-fort, posé dans un coin de la pièce. Elle connaissait déjà le modèle et avait pu se renseigner sur ses particularités. Il s’agissait d’un coffre à combinaison mécanique, et ce modèle utilisait des leurres pour compliquer toute tentative de vol. Cela allait prendre du temps.

Elle s’assit en tailleur face à la porte métallique et se concentra. C’était une chose de connaître la théorie, ou de regarder des vidéos sur le sujet. C’en était une totalement différente d’essayer de trouver la solution en pratique, de ses dix doigts.

D’une main, elle donna une pression, faible mais constante, sur la poignée. De l’autre, elle entreprit de tourner la roue, les yeux fermés, ne les ouvrant que lorsqu’elle sentait une butée. En une dizaine de minutes, elle avait éliminé une quinzaine de fausses combinaisons. Le front en sueur, elle commençait à perdre ses moyens et son optimisme. Elle remit la roue à zéro, et tenta la configuration suivante.

— Vingt-quatre… Soixante… Un…

Elle retint son souffle et appuya sur la poignée. Celle-ci ne rencontra aucune résistance, et la porte s’ouvrit. Megan étouffa un cri de joie. Un sourire se dessina sur le visage de la voleuse, et elle découvrit alors le contenu du coffre. Elle avait beau savoir ce qui s’y trouvait, elle ne put s’empêcher de glousser en découvrant les liasses de billets, rangées bien en ordre. Des billets de 100 et 200 euros. Le genre de chose que l’on ne voit jamais dans une vie, à part dans les films.

Elle sortit un sac en tissu et y fourra en vrac le butin, ne se donnant même pas la peine de compter. Elle saisit ensuite un dossier qu’elle parcourut rapidement. Des contrats et titres de propriété. Rien d’intéressant. Elle reposa le document et attrapa une boite en bois sculpté. En l’ouvrant, elle découvrit une parure de bijoux assortis — collier, boucles d’oreille, bracelet — le tout en or finement ouvragé, et serti de petits diamants. Elle se demanda un instant pourquoi ces ornements se trouvaient dans cet appartement. Et l’évidence la frappa. Ils avaient pour destinatrice une probable maîtresse du propriétaire des lieux. Elle secoua la tête, d’un air réprobateur, et le coffret rejoignit les billets dans le sac.

Satisfaite de son travail, elle referma le coffre, et s’assura que ce dernier était correctement verrouillé. Puis elle quitta le bureau et revint vers la machine. Cinq boitiers métalliques en forme d’amande étaient posés au sol, chacun avec une diode bleue clignotant en rythme. D’une vingtaine de centimètres de haut, ils étaient reliés par des câbles tendus. Le tout formait un pentagramme, ce que Megan avait toujours trouvé amusant. Elle ne comprenait pas du tout comment le dispositif fonctionnait, et pour elle cela relevait de la magie. Le symbole lui paraissait alors logique. Il faisait partie du sortilège nécessaire pour remonter le temps, et donnait plus de charme au voyage.

Sur le parquet, la machine avait laissé, comme à chacune de ses utilisations, une marque de brûlure, qui retraçait la base des éléments et la ligne fine des câbles. C’était devenu sa signature, un pentagramme pyrogravé sur tous les lieux qu’elle avait cambriolés. La voleuse se plaça au centre de l’espace délimité par les fils. Après avoir pris une grande inspiration, elle déclencha la procédure d’une pression du pied sur le boitier situé devant elle, et se prépara au retour, tout aussi douloureux que l’aller.

***

Dès que la sensation de vertige qui accompagnait le voyage se dissipa, Megan se dépêcha de ranger la machine dans la mallette qui l’attendait. Elle se trouvait à nouveau dans son présent à elle, quatre jours plus tard. Autour d’elle, le même appartement, le même décor, à quelques détails prêts.

La porte du bureau était barrée par un ruban jaune sur lequel on pouvait lire « Police Technique et Scientifique — Zone Interdite ». Les meubles du salon avaient été déplacés pour permettre aux enquêteurs de circuler dans la pièce. De grandes bâches en plastique transparent recouvraient une partie du mobilier et des petits plots oranges encadraient l’endroit même où Megan se trouvait.

Une fois la machine rangée, la jeune femme vérifia qu’elle avait toujours son butin, puis jeta un dernier regard circulaire à la pièce. Elle devait s’assurer qu’elle n’avait rien oublié, ni un câble ni un élément qui pourrait la trahir. Elle ne vit rien d’ostensible et sortit rapidement de l’appartement, la mallette dans une main, son sac avec son trésor dans l’autre. Elle était restée plus d’une demi-heure dans le passé, mais seules cinq minutes s’étaient écoulées depuis qu’elle avait franchi la porte du logement. Tout en descendant l’escalier, elle retira ses gants, son masque, et détacha ses cheveux, laissant ses mèches brunes lui tomber dans le dos.

Dans le hall de l’immeuble, elle avança tranquillement en ignorant la caméra de surveillance. Elle sortit dans la rue, et continua son chemin dans Paris, presque au hasard.

Elle avait besoin de faire descendre la pression. Elle n’en était pas à son premier cambriolage, mais le stress, une fois l’acte perpétué, était toujours écrasant. Dans sa poitrine, elle pouvait ressentir chaque pulsation de son cœur, bien trop rapide. L’air frais du début de printemps, et le calme des voies vides lui firent le plus grand bien.

La tension et l’adrénaline firent progressivement place à un profond sentiment de culpabilité. Elle s’imaginait, c’était idiot bien sûr, que n’importe qui en la voyant saurait immédiatement qu’elle venait de commettre un vol. Puis, peu à peu, elle réussit à se raisonner intérieurement. Elle n’avait pas été inquiétée par la police jusqu’à présent, et elle avait un alibi en béton pour le jour et l’heure du crime.

Elle quitta une avenue et se retrouva en face des locaux d’une association caritative qu’elle connaissait bien, « Main dans la main ». C’était une organisation qui apportait de l’aide aux enfants malades ou en difficulté. Elle s’arrêta devant la boite à lettres, et, après avoir vérifié que la rue était bien vide, y glissa une des liasses qu’elle tira de son sac. Satisfaite, le cœur plus léger, elle reprit la direction de son appartement.

Elle projetait déjà de se faire couler un bon bain relaxant en écoutant une symphonie de Schubert. Elle sourit à cette perspective et pressa le pas.

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