Imagine-toi !

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[Au théâtre, ce soir]
Créé en 2006 par Julien Cottereau et Erwan Daouphars, le spectacle "Imagine-toi" évolue par la suite en tournée sur plusieurs mois. Le comédien apparaît sur scène dans des vêtements très ajustés, un étrange chapeau et un visage merveilleux. Il semble inspiré par le mime et le clown [1].
Nous sommes le 27 avril 2007. Il est 19:00 au Théâtre des Mathurins, à Paris dans le 8°.


[Lumière ! ]
Avec quelques amis, assis au dernier rang de la salle, je viens là avec à l’esprit un intérêt particulier. J’ai effectué un stage chez Philippe Rousseau [2] ("clown par foi") pour découvrir "le clown qui est en chacun de nous". Et le comédien qui apparaît sur la scène est de cette veine mais pas seulement.
Dans l’histoire imaginaire qu’il nous mime, le personnage se présente comme unique, central et seul en scène, enfin presque. Certes, il ne s’exprime pas, si ce n’est qu’il réalise un nombre incroyable de bruitages [3], de sifflements et de claquements de langues et parfois de ces sortes de gémissement ou de grognement animal.
Il se trouve, semble-t-il, enfermé dans une grande bâtisse dont il ne peut sortir. Il constate sans jamais la voir et uniquement par un grognement extrêmement bien réalisé, qu’une bête immonde garde les issues. Lui s’imagine un monde extérieur, où il pourrait s’épanouir et vivre de belles aventures. Alors, il se compose un univers avec son imaginaire. Et dans cet espace sans limites apparentes, il découvre qu’il n’est pas seul ; il "cueille" alors dans le public des acteurs d’un soir, un chien imaginaire, un jeune garçon, une jeune femme et un homme d’âge mûr.
Il joue avec un jeune garçon et une "balle" étonnante, vivante. L’enfant se prend au jeu et chaque "toucher de balle" est ponctué d’un bruitage très travaillé. Passe alors un chien imaginaire dont la taille varie tout autant que la balle au point d’atteindre celle d’un géant.

On y croit vraiment.

Puis vient le tour d’une jeune femme qu’il vient chercher dans le public et à qui il demande de prendre la pose pour une photo comme pour un magazine. Peu à peu, elle se lâche et prend des positions de mannequin. Alors, devant cette prise d’assurance, il lui propose un défilé de mode avec des lumières stroboscopiques. Bien sûr il tente sa chance dans une danse endiablée auprès d’elle mais elle résiste à ses avances et tous les spectateurs sont complices. Ils se lâchent et applaudissent en cadence. Le public prend sa place et s'installe en écho du spectacle. Acteurs et anonymes se partagent l'émotion qui devient palpable, "touchante", émouvante.
Il franchit alors les quelques marches côté "cour" et vient longer les rangées de fauteuils rouges dans une salle en partie éclairée. Les têtes se retournent. Chacun est inquiet du choix qui pèse sur eux mais il me choisit moi, tout au bout de la dernière rangée.

Et pas un autre. Moi !!!!

A présent, c’est mon tour ! Mais je sais déjà, avant même qu’il ne fasse le geste, que je vais le suivre. Deux émotions contraires cohabitent alors dans cet instant magique mais celle de "vivre sur scène" est la plus forte alors que je suis "mort de trac".
Le temps de me retourner et me voilà totalement "seul sur scène" car il s’installe au premier rang, jubilant de mon embarras ; il me regarde ainsi que cent autres visages comme autant de masques, une sorte de grand tribunal. Mon cœur bat si fort que je suppose que tout le monde l’entend.
Mes jambes flageolent ?
Mes jambes se dérobent ?
Et là, je tombe.
Je lâche prise !!!
Et je me transcende !!!


[Seul, sur scène, le coeur à 180]
J’ouvre une "armoire invisible" et j’enfile un "bleu de travail transparent". Progressivement les choses se formalisent par "Mes gestes et Ses bruits". Je prends un "balai" et je pousse avec conviction et rage des "feuilles mortes dans la cour".
Je fais aussi les bruitages avec ma bouche.
"Si, si, je vous assure".
Mon "cerveau est lent" ou plus exactement en surchauffe. Obnubilé à l’idée de reproduire tout le jeu scénique, j’en oublie, l’essentiel.
"Nous sommes deux pour le même rôle."

[200]
J’investis chaque seconde, encore et encore, comme inspiré par Buster Keaton [4], grattant ici ou là. Tout me semble si réel. Je range le balai et je sors un pistolet à eau pour faire les vitres. Après un regard par-dessus mon épaule, comme un clin d’œil envers le public, je dessine un cœur sur le mur.
Quelques applaudissements surviennent et me voilà emporté dans l’aventure.
Le comédien remonte sur scène à présent et demande par mime à reproduire un enchaînement avec l’idée d’un chevalier qui vient délivrer la belle du monstre qui la garde. Nous essayons d’affronter le monstre, sans succès : je me cache derrière lui, et lui à son tour, essuyant des rafales imaginaires de souffle et de bave. Après bien des essais à se rouler par terre, il revient sur scène avec la jeune femme, intervenue en début de spectacle, mais cette fois dans un rôle de prisonnière suppliciée, prête à servir de repas au monstre. Je gagne peu à peu en assurance et me compose un rôle à chaque seconde, maniant l’épée et filant sur mon destrier...

Je me dis que c’est possible.

Et ce soir-là, quelque chose me traverse comme une révélation.
L’état émotionnel est tel que les barreaux de mon esprit s’entrouvrent. Ils cèdent. Pendant plusieurs minutes, je suis un personnage imaginaire, tiré d’un conte imaginaire, cherchant à se soustraire de l’emprise d’un monstre irréel, sorte de gardien d’une cage dans laquelle, je suis à la fois le comédien et le prisonnier qui brise ses chaînes. La force de l’engagement est telle que le corps se décharge dans le sol d’un trop plein d’émotions.

C’est à la fois exaltant et épuisant.

Le spectacle se termine : la princesse est sauvée et le monstre s’est éloigné. L’acteur à nouveau seul, entame alors un passage d’une extrême poésie. Il mime la rédaction de courriers éphémères qu’il distribue dans la salle à ses partenaires d’un soir.
Puis il enfourche une bicyclette et simule un pédalage. Une musique belle et enjouée vient occuper tout l’espace. Tous les gens se lèvent alors, le cœur emporté par de si beaux sentiments. Et moi, je ris ou bien je pleure !

[Epilogue]
Lorsqu’il m’arrive encore aujourd’hui, de venir m’asseoir un instant, au bord de ce souvenir magique, d’un "seul en scène" où le comédien d'un soir, apparaît alors comme sûr de lui, confiant et sans limites, alors dans "cet espace", je suis libre, libre de vivre mes rêves, te rends-tu compte, lecteur, "Imagine-toi !" [5].






[1] Julien Cottereau reçoit le Molière de la révélation théâtrale en 2007 pour son spectacle : ''Imagine-toi"
[2] Le comédien est équipé d’un micro de tête relativement discret qui lui permet une grande liberté de jeu.
[3] Philippe Rousseaux et ses stages à découvrir: https://lacroixvosgienne.jimdo.com/philippe-rousseaux/
[4] Buster Keaton à défaut de prendre Charlie Chaplin, ce dernier le cite comme modèle, ou Marceau, le mime, pour différentes raisons : le noir et blanc, le muet, les effets comiques de gestes et les expressions de visages. On se situe avant le cinéma parlant et principalement dans les années 1920. Le film "The Artist" récemment récompensé, reprend cette thématique.
[5] A retrouver en vidéo, Julien http://www.dailymotion.com/video/xy0nod_julien-cottereau_creation

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