Ad Lunam

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3 août 1653

Le Précieux était prêt. Ou bien « Le Phaeton », comme il aimait l’appeler, en toute discrétion.

Pendant deux années pleines, il s’y était plongé, sans jamais s’accorder ni loisirs ni répit.

Et chaque jour il gravit, là, derrière sa demeure, cette petite colline au sommet dégarni.

Il avait transporté, planches, clous, outils, qu’il vente, qu’il neige, qu’il pleuve; ainsi était sa vie.

Chaque nuit il suait, sur ses plans, ses croquis, un bon millier de fois, il refit ses schémas.

Au point même de rêver, durant ses courts repos, de chiffres et de nombres, de forces et de variables.

En ce soir de mois d’août était venu le temps, la lune étant si haute et les nuages absents.

Il allait s’envoler, dans un bruit de tonnerre, Icare des temps modernes, droit vers l’astre lunaire.

Accroché à sa rampe, Il avait fière allure, aussi fin qu’une nef, sa coque sans fêlure.

Au milieu de son pont, se dressait un grand mat, les courants il le sait, seront forts perturbés.

Sa voile serait utile, et dans les vents stellaires, il garderait son cap ainsi qu’en pleine mer.

Quatre tonneaux de poudre, sur ses flancs attachés, et autant à sa poupe, tout prêts à s’embraser.

Un fauteuil confortable, au sommet de l’engin, fait de cuir véritable, juste pour son...popotin ?

Sur l’un des accoudoirs, un porte-gobelet, car il aimait le thé, la tisane, le lait.

Deux petits réceptacles à ses pieds installés, ils n’aimaient pas le froid, ils seraient abrités.

Et tout en acajou, avec grand soin sculpté. Cela était si beau, il en aurait pleuré.

— Monsieur, pardonnez-moi, oserais-je vous parler ?

— Professeur, s’il vous plaît.

— Professeur ?

— C’est mon titre.

Le gamin était là, planté la morve au nez, soufflant comme un taureau, de sa récente grimpée.

Il le trouvait idiot, stupide, malodorant, mais il était le Maître, et lui son aspirant.

Il en avait usé rien que ce mois passé, trois successivement, qu’il avait vite chassés.

Il ne restait que lui, dont personne ne voulait, pour l’aider à son œuvre, mais Dieu quel dur boulet!

Armé de deux mains gauches, il avait tout brisé, sculptures, plans et maquettes, outils sophistiqués.

Et plus que tout encore, dès qu’il le pouvait, le petit s’endormait, là, au pied d’un pommier.

Un jour il gagnera, une pomme, une branche, chutant sur sa caboche, un poignet ou sa hanche.

Il serait bien puni, il le lui avait dit, car rien on ne gagnait, sous un arbre, à ronfler.

— He bien, parle, coquin !

— L’inquisition, Monsieur. Elle est dans le village. Elle veut vous attraper.

— M’attraper ? Les vilains.

— Il me le semble aussi.

— Mais pourtant à leur Pape, missive j’ai écrit. Je lui ai dit, mon Père, vous n’avez rien compris.

— Mais c’est que c’est le Maître, sur Terre et dans les cieux.

— Dans les cieux, certes non, j’y serai le premier.

— Mais pourquoi donc, enfin, voulez-vous bien voler ?

— Les Sélénites, voyons !

— Ne serait-ce pas là pratique...interdite ?

— Mais que dites-vous là ?

— C’est que la religion n’aime pas, vous savez, que nous nous enc...

— Mais c’est une hérésie, les Sélènes, sodomites ? Retirez ça de suite, ou bien je vous…

— fais couic ?

— Ou bien je vous corrige !

Rouge pivoine il était, et pour lui faire comprendre le sens de son voyage, il préféra reprendre.

— Mais sur l’astre lunaire, espèce de garnement, les mœurs sont certes légères, mais pleines de raffinement.

— On peut, vous le savez, avec raffinement…

— Silence, sacripant !

— Isaac.

— Isaac, hé, quoi ?

— Isaac est mon prénom. Ce n’est pas sacripant, garnement ou coquin.

Il allait exploser, sous peu, il le savait. Pensée à ses tonneaux, pleins de poudre remplis.

Et l’autre le regardait, avec son air bovin. Grands yeux écarquillés, ha ça, bien peu malin.

— Et comment donc, Monsieur, comptez-vous vous y prendre ?

— Pour aller sur la Lune ?

— Oui, je me le demande.

— Mais c’est chose fort aisée. Les rayons éthérés, ma nef vont aspirer.

— Mais comment décoller ?

— La poudre, mon cher, la poudre. Car dans une explosion, comme tout le monde le sait, c’est une aspiration, qui capture tout l’air et vient le rejeter, en un mot, par derrière.

— Comme dans une flatulence ? Mais c’est si simple, la science !

— Mais c’est désespérant !

— Poursuivez donc, Monsieur, je commence à comprendre.

— Or donc l’air est chassé, et ainsi la nature, qui n’aime pas le vide, en appelle d’au devant.

— Et le vaisseau se meut…

— C’est cela, en glissant !

— Ha mais, Monsieur, je vois, les encapuchonnés. Dehors le petit bois, ils vont vous capturer.

— Hors de question, jamais, au nom de Galilée.

— D’Aristote, Copernic ?

— Bien sûr, et tout la clique. Allume la torche, et vite, je monte m’équiper. Attends bien mon signal

avant de l’approcher.

Le garçon s’exécute, il attend, il trépigne.

Le savant est monté, il s’équipe, reste digne.

Un geste de la main, la mèche se consume.

Une explosion. Un cri. Le voilà vers la Lune.

BOUM.

Une voix, autoritaire, de la troupe, en arrière.

— Mais qu’est ce donc cela ?

— Le savant Bombastus, Monsieur l’inquisiteur, est parti pour les cieux, trop tôt, j’en ai bien peur.

— Ha non, et sa capture ? La question ? La torture ?

— À moins de sauter haut, il nous a échappé.

— Nous ne sommes pas corbeaux !

— Non, Monsieur, je le sais.

— Mais il vole, c’est ça ?

— Il tombe, Monsieur, je crois.

— Ha mais oui, il descend.

— Il file, il choit, il chute.

— Et qui est ce gamin, les yeux écarquillés, une torche à la main, qui le regarde tomber ?

— C’est le petit Newton, le neveu des fermiers. Il est son apprenti, c’est lui qui l’a aidé.

— Aidé, vous dites, aidé ? Pourrais-je le torturer ?

— C’est un enfant monsieur, il est bien innocent. L’Évêque vous l’a bien dit, pas d’enfant sur le pal.

— Oui, je sais, c’est fort mal.

— Me voilà rassuré, Monsieur l’Inquisiteur. Que voulez-vous faire ?

Le visage du Prélat, de surprise, se figea.

— Mais il vous manque un Pied ?

— Oui, Monsieur, je l’avoue, j’ai failli, je confesse. Je n’en avais pas douze, ni six, mais juste cinq.

— C’est donc une hérésie, vous en serez puni. Quatre pater, cinq ave.

— C’est fort peu cher payé...

— Et autant de quatrains, en pieds, en vers, chacun. Césure à l’hémistiche.

— Avec des rimes riches ?

— Autant que l’est L’Église.

— Fort bien, à votre guise.

Et la petite troupe, de chercher, de quérir, des âmes à tourmenter, à bruler, à faire frire.

Tandis que dans le champ, colonne de fumée, s’envolait le savant vers le ciel étoilé.

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