Episode 5

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Mathilda déposa sur le napperon en crochet deux milkshakes à la fraise. Elle observa Chase du coin de l’œil, tout en sirotant sa boisson. Le jeune homme ne se sachant pas épié, arborait une expression vide. La standardiste était impressionnée par la différence entre le Chase jovial et le Chase sans vie qui se tenait devant elle. Elle se racla la gorge et la transformation se produisit sous ses yeux : le regard du policier s’illumina et un sourire vint se plaquer contre ses lèvres. Incroyable, pensa-t-elle. Cela faisait quelque temps qu’elle tentait de découvrir ce qu’il se cachait derrière le masque. Si cet enfant devait devenir important dans la vie de son Sherif, il fallait s’assurer qu’il n’était pas toxique. David était si fragile psychologiquement, que laisser une personne fausse devenir si proche de lui pourrait être le coup fatal.

« Dis-moi, Chase, tu viens d’où ? Que font tes parents ? Tu ne parles jamais de toi… Alors une vieille commère comme moi est très frustrée, tu sais ! »

Le jeune homme avala de travers et rit de bon cœur, puis il entama le récit de son enfance, l’amour pour sa mère partie trop tôt, ses difficultés à se faire des amis. A aucun moment il ne parla de son père et Mathilda détecta deux ou trois mensonges dans son histoire, de quoi piquer à vif sa curiosité insatiable. Elle resta toutefois prudente et se contenta d’hocher la tête à chaque nouvelle information, choisissant avec précaution ses questions.

Ils passèrent l’après-midi ensemble, Chase répondant volontiers à Mathilda, empilant mensonges sur mensonges. La standardiste ne laissait rien paraître et persuada son interlocuteur de sa crédulité, mais au fond d’elle, une peur instinctive commença à naître, lui indiquant de stopper son interrogatoire au risque d’énerver le prédateur. Avait-elle dit prédateur ? C’était ridicule voyons, si l’innocent Chase était un prédateur, cela faisait d’elle une proie… Elle rit intérieurement de sa paranoïa et raccompagna la jeune recrue lorsque le soleil commença à décliner. Elle voulut le déposer chez lui mais il insista pour rentrer à pied. Elle referma doucement la porte en lui souhaitant bon retour, attendit quelques minutes et sauta dans sa voiture en vue d’une opération filature. En allumant le moteur dans un bruit tonitruant, elle se ravisa et descendit du véhicule, de toute façon repérable à des kilomètres de par sa carrosserie rose bonbon. Elle alla se coucher, encore perturbée par la journée qu’elle venait de passer, ne sachant se prononcer sur le bienfondé de son intuition.


***


Il caressa la photo du cadavre de la femme du supermarché. Elle était jolie de son vivant, mais elle était magnifique une fois découpée. Il s’était amusé à mélanger les membres, positionnant l’avant-bras à la place de la cuisse et le pied au niveau du cou. Bien que sa méthode restât similaire, il aimait apporter quelques touches d’originalité à chaque victime. Il s’empara d’une épingle et vint ajouter le cliché à sa collection, un sourire carnassier figé sur son visage. Il regarda son œuvre, sans un geste et son expression changea. Le sourire disparut d’un seul coup. Il observa encore une fois les différentes photos mais ne ressenti pas le plaisir habituel. Quelque chose clochait, une sensation de vide, de manque. Que lui arrivait-il ? Il avait tué cette femme avec un bonheur intense, une euphorie grisante, pourtant l’effet s’estompait déjà. A chaque nouvelle victime, l’excitation retombait plus rapidement. Comme une drogue, il s’était habitué et la dose ordinaire ne suffisait plus. L’accoutumance l’avait contaminé sans qu’il ne s’en rende compte. Il étouffa un grognement. Il lui fallait plus, toujours plus.

Son antre était rangé à la perfection, son équipement et ses outils nettoyés et alignés sur l’établis. Il tournait en rond dans cette pièce éclairée par un néon défectueux, tel un fauve en cage. Ses pas résonnaient dans le silence de la nuit, accompagnés par le bruit de sa respiration rauque. Puis, dans un accès de rage animale, il balança son poing contre le miroir près de l’escalier. Les éclats de verre se figèrent dans ses phalanges dans une giclée de gouttelettes rouges. Il resta ainsi immobile, laissant le sang couler le long du mur comme des larmes. Il retira sa main et l’approcha de ses lèvres. Sensuellement, il ôta chaque morceau avec sa bouche, s’écorchant au passage. Son visage était barbouillé de vermeil quand il enleva le dernier débris. Il lécha ses articulations avec délice, fermant les yeux pour mieux profiter de l’instant. Pourtant, rien ne se passa. L’excitation ne venait pas. Il déboutonna son pantalon pour constater l’inefficacité de la manœuvre. Même le liquide chaud, tachant son caleçon d’hémoglobine n’eut aucun effet. Il sanglota, attrapant son sexe flasque avant de pousser un cri inhumain.

Les yeux révulsés par la haine, il arracha toutes les coupures de journal, les photos, tout. Sur le tableau de liège ne restait que les traces de sang que sa blessure avait faites, comme une œuvre d’art sinistre. Il mit sa main intacte dans sa poche et en tira une photo récente. Un jeune homme souriant aux côtés d’un homme plus âgé le tenant par l’épaule. Il accrocha avec délicatesse le cliché sur le tableau souillé et y déposa un baiser vermeil. Il recula pour admirer le résultat sentant déjà sa virilité tressaillir. Le visage du policier était presque entièrement recouvert de sang, mais son badge en étoile était toujours bien visible. Il fut soulagé et de sa main ensanglantée s’adonna à son plaisir charnel, les yeux rivés sur ceux du Sherif Cosby.

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