Chapitre 54

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Les premières lueurs du jour font leur apparition, éclairant le village de Palem à l’activité déjà bien frénétique. Les habitants du Royaume Vert sont particulièrement matinaux et s’emploient déjà à leurs tâches quotidiennes. Résonnent les bruits du marteau sur le fer de la forge, le poissonnier et le boucher hélant les badauds, l’agressif marchandage de paysans venus porter récolte, simple bavardage entre connaissances de longue date, les médisances à bas mots et les cris d’enfants qui courent vers les terrains de jeu car leurs corvées sont enfin terminées.

Palem bouillonne de vie. Une vie simple qui ne se retrouve pas partout dans les Contrées. Loin de se sentir particulièrement privilégiés, on sent tout de même que ses habitants aspirent à leur tranquillité. Leurs soucis leur suffisent et les affaires des Contrées ne les intéressent pas tant qu’elles leur font la grâce de ne pas influer sur leur mode de vie paisible.

Cependant, cette quiétude oisive, cette bonhomie d’apparence, cette bienveillance de circonstance n’est qu’un tableau camouflant une bien plus sombre situation. En effet, en fond de cette toile, entre l’étal du vendeur de légumes et la boutique du boucher se dévoile une ruelle qui se démarque de par son obscurité. Dans sa pénombre, quatre silhouettes que l’on devine sans peine appartenir à des enfants du village en surplombent une autre. Recroquevillée sur le sol, celle-ci est aussi grande que ses persécutrices mais plus massive. Elle n’offre pourtant aucune résistance, tremble et tressaute, agitée par de lourds sanglots.

Ouvriers, paysans, marchands et badauds passent devant cette ruelle et les coups d’œil discrets qu’ils y jettent laissent à penser qu’ils ont une petite idée de ce qu’il s’y trame. Car tout le monde y a vu pénétrer ce petit Rolf muni de son sac d’école. Ce petit Rolf qui s’est finalement refusé à emprunter cette allée principale pleine de vie et de regards mauvais, inquisiteurs lancés à son encontre. Et tout ce monde a également remarqué ce groupe de bambins aux intentions douteuses qui le suivait déjà depuis un bon moment.

Personne n’a pourtant fait mine de les arrêter lorsqu’ils avaient pénétré la ruelle peu de temps après lui. Ni lorsque les bruits de course avaient retentit et que les propos injurieux avaient fusé. Ni lorsque les coups avaient commencé à pleuvoir…

— Tu as du culot de te balader dans nos villages, sale sauvage !

Cormack lève des yeux mouillés sur le plus grand des garçons qui vient de s’adresser à lui de cette manière. Il est à peine plus âgé que lui mais plus grand. Ses cheveux sont d’un brun foncé et lui encadre son visage qui doit être plaisant à l’habitude. Mais maintenant, déformé par la haine, il est terrifiant.

Le garçon qui se tient à sa droite ricane. Il a le regard mauvais et ses cheveux blond coupés courts lui donnent un air un gros dur. Les deux autres restent en retrait et font le guet. Guettant toute intrusion possible dans leur jeu malsain.

Malheureusement, aucun risque qu’une telle chose arrive de la part des villageois qui font comme si de rien n’était et vaquent à leurs occupations en adoptant une mine satisfaite.

— Je…, bredouille le petit Rolf. Pourquoi me traitez-vous de la sorte ?

Les apprentis chevaliers éclatent de rire.

— Pourquoi me traitez-vous de la sorte, mime Caes dans un simulacre d’intellectuel pompeux.

Il ponctue son imitation en envoyant un solide coup de pied dans le ventre de Cormack qui étouffe un cri de douleur.

— Je vais te le dire gentiment pour cette fois, le sauvage, menace le garnement.

— Je m’appelle Cormack !

Nouveau coup de pied et nouveau cri de douleur.

— Tu la fermes et tu nous écoutes, grince Kappa en frappant une nouvelle fois le petit Rolf au visage.

Caes laisse un moment de silence pour voir si sa victime a bien reçu le message avant de reprendre. Il approche de Cormack assez prêt pour que celui-ci sente son haleine aux effluves épicées.

— Je ne veux plus que tu t’approches de ma sœur, gronde-t-il. Elle n’a rien à faire avec un sauvage de ton espèce et les tiens nous ont déjà fait beaucoup trop de mal.

Les sourcils du Rolf s’écartent de surprise. Il secoue précipitamment la tête.

— Mais je n’ai aucune intention de faire du mal à Leati, Caes ! Je te le jure sur tout ce que j’ai de plus cher. Je l’ai juste aidée pour son poème…

Un coup, du revers de la main, le fait taire.

— Silence ! Qu’est-ce qu’un sauvage comme toi connaît aux poèmes ? Je te le répète. Laisse ma sœur tranquille !

Sur ces mots, il adresse un signe de tête aux autres apprentis chevaliers et commence à s’éloigner…

— Non !

La troupe s’arrête et Caes reste immobile un moment avant de se retourner.

— C’est moi ou tu…

— J’ai dit non, répète de nouveau Cormack.

Il s’est remis debout et époussette tant bien que mal ses affaires maculées de boue. Il lance à Caes un regard fort dénué de tout défi ou de mépris. Juste un regard sincère et honnête.

— Tu ne comprends pas…

Caes fait un pas menaçant vers le petit Rolf.

— Je ne comprends pas, répète-t-il alors qu’une fureur irrépressible monte en lui.

Cormack secoue la tête tristement.

— Leati est si gentille avec moi. Elle aime jouer avec moi et si je ne lui parle plus, elle sera malheureuse.

Il lève des yeux suppliants vers l’apprenti chevalier.

— Je ne veux pas qu’elle soit malheureuse. Je refuse de la voir pleurer…

Le regard de Caes se fait vide, son visage se fait pâle. Comme si tout le sang qu’il contenait le quitte soudain. En un rien de temps, il rejoint Cormack en deux pas et lui décoche un formidable coup de poing au visage. Le petit Rolf pousse un cri et tombe à la renverse mais Caes ne s’arrête pas là et continue à le rouer de coups. C’est alors qu’une ombre se jette sur le corps recroquevillé pour le protéger avec le sien, prenant les coups à sa place.

Des paires de mains se précipitent sur Caes et tentent de le tirer vers l’arrière alors qu’il se débat et continue de s’acharner sur celui qui vient de s’interposer entre lui et l’objet de sa colère.

Les apprentis chevaliers finissent par maîtriser leur frère d’arme fou furieux qui met du temps avant de reprendre ses esprits et son souffle. Lorsqu’il lève enfin les yeux sur sa victime, un autre enfant aux cheveux blancs tirant sur le gris lui fait face. Son visage tuméfié témoigne des coups qu’il vient d’encaisser pour protéger le petit Rolf qui sanglote et peine à se relever.

Se redressant, l’apprenti chevalier brun fixe le jeune prince qui lui renvoie son regard sans ciller.

— Tout va bien, Caes ? finit par ironiser Ezéquiel. Quatre contre un ? Si tu as besoin d’un peu d’aide, tu n’as qu’à demander…

— C’est un Rolf, réplique Kappa en prenant la défense de Caes.

Ezéquiel roule des yeux.

— Et vous comptiez me cacher cette information encore longtemps ? Ou alors, si je comprends bien, Kappa… Tu ne voulais peut-être pas me l’apprendre mais juste établir l’évidence que ce petit Rolf grassouillet et inoffensif étant un « Rolf », le quatre contre un est plus que conseillé lorsqu’on s’attaque à lui… J’ai vu juste ?

— Je suis pas grassouillet, marmonne péniblement Cormack.

Kappa sourit et s’avance vers Ezéquiel mais Caes le bloque d’un bras avant de prendre la parole.

— Ezéquiel, que fais-tu ici ?

— Un canevas…

— Tu protèges vraiment ce Rolf ? Je croyais que ta mère te l’avait mis dans les pattes pour que tu aies enfin un peu de compagnie.

— Moi aussi, j’avais adoré l’idée…

— Ezéquiel ! s’écrie Cormack en donnant un petit coup sur l’épaule de son ami.

— Tu vas lui dire d’arrêter de tourner autour de ma jeune sœur, c’est compris ? continua Caes. Sinon, la prochaine fois que je les vois ne serait-ce que s’adresser un salut, je serai sans pitié.

Ezéquiel tourne vers Cormack un air ahuri. La mine de ce dernier se fait immédiatement soupçonneuse.

— Vraiment, Cormack ?! T’as enfin attaqué ? Il était temps, elle est folle de toi !

— Ezéquiel ! Cela n’a rien à voir avec…

Il est subitement interrompu par l’apprenti chevalier brun qui attrape son ami par le col. Collant pratiquement son visage au sien de manière à ce que leurs nez se touchent.

— Tu n’insinues tout de même pas que ma sœur puisse avoir une attirance pour ça ?! Si c’est le cas, je vais te…

— Oh, tu sais, c’est le côté sauvage. Plutôt tendance, coupe le jeune prince sans sourciller. J’irai même jusqu’à rajouter que la fourrure donne un aspect chaud l’hiver…

Kappa et les deux autres apprentis tirent de nouveau Caes vers l’arrière avant qu’il ne commette quelque chose d’irréparable. Il se débat et hurle:

— Tu n’es rien ! Tu es un bâtard ! Tu n’es qu’un sale bâtard ! Comment oses-tu ?!

Ezéquiel au contraire, s’avance vers eux, les mains sur les hanches. Son regard a changé et il a troqué son attitude désinvolte et narquoise contre un sérieux mêlé d’une froide colère.

— Tu as tout à fait raison, Caes. Je ne suis qu’un bâtard mais vous quatre, vous êtes pire encore !

Sa voix se fait coupante comme un rasoir alors qu’il les toise avec un mépris évident.

— De futurs chevaliers ? Vraiment ? Laissez-moi rire ! Vous n’êtes que de vulgaires brutes qui s’en prennent à un enfant sans défense. Qui plus est, une personne des plus gentilles et aimantes qui soit en ce royaume. Il ne demande qu’à aider et vous, bande de lâches, ne pensez qu’à le cogner au nom d’une guerre que vous n’avez même pas connue !

— Nos parents sont morts dans cette guerre ! hurle Caes, fou de rage. Ils ont été tués par les siens !

Il pointe un doigt accusateur sur Cormack qui serre ses petits poings contre sa poitrine à l’écoute de cette terrible révélation.

— Mes parents ! Ceux de Leati ! Ils sont morts dans cette guerre, dévorés par les Rolfs et tu voudrais que je l’accepte ?! Il n’est qu’une bête, comme les siens !

— Il n’en n’est pas responsable, Caes, réplique Ezéquiel d’une voix toujours aussi froide. Peut-être es-tu simplement trop lâche pour aller régler tes comptes avec les vrais coupables dans la mort de tes parents… Tu sais, ceux qui sont beaucoup plus grands et beaucoup plus sauvages.

Un grand silence accueille cette déclaration plus que choquante. Caes observe Ezéquiel comme si celui-ci venait de le frapper.

— Qu’as-tu dit ? demande-t-il enfin comme s’il n’en croyait pas ses yeux.

Le jeune prince hausse les épaules avant de rétorquer.

— Veux-tu que je répète ?

L’apprenti chevalier repousse Kappa d’un geste et se dirige vers Ezéquiel, visiblement prêt à en découdre lui aussi. Nul ne bouge parmi les autres apprentis chevaliers.

L’animosité entre ces deux-là a toujours été palpable et ils paraissent aussi inquiétants l’un que l’autre, dangereux. Ils n’ont que dix ans et pourtant le combat qui risque de suivre s’annonce des plus meurtriers.

Le regard fixe, Caes lève le poing mais c’est alors qu’un évènement totalement inattendu se produit. Il se retrouve tout à coup dans les bras d’un Cormack pleurant à chaudes larmes. Son duvet parcouru de spasme contre lui alors que le petit Rolf sanglote éperdument.

L’apprenti chevalier brun ne sait comment réagir à cette étreinte soudaine, à ces sanglots. Il ne les comprends pas. Ce sauvage veut il protéger Ezéquiel à son tour?

Il tente de se dégager mais Cormack tient bon avant de renifler à son oreille:

— Je suis tellement désolé, Caes ! C’est horrible, tellement triste. Jamais un enfant ne devrait avoir à vivre ça…

Et ses pleurs reprennent de plus belle alors que le visage de Caes se fige de stupeur. Secouant la tête comme pour en sortir ce qu’il vient d’entendre, il repousse violemment le petit Rolf qui tombe fesses contre terre. L’apprenti chevalier lève la main pour le frapper mais celle-ci reste en suspens. Cormack le regarde avec des yeux larmoyants pleins de compassion et d’amour. Il est si triste.

La lèvre inférieure de Caes tremble et il se détourne pour que personne ne puisse voir les larmes qui lui montent aux yeux.

— Caes…, tente Kappa en lui touchant le bras.

Mais son frère d’arme le repousse également. Quelques instants plus tard, il se retourne enfin, s’étant repris même s’il ne trompe personne. Il plonge son regard dans celui d’Ezéquiel avant de dévisager Cormack un long moment.

— On y va, lance-t-il finalement à ses condisciples qui le suivent sans rechigner.

Pendant ce temps, Ezéquiel époussette Cormack qui, agacé, lui fait comprendre qu’il peut s’en occuper lui-même. Alors que les apprentis chevaliers sont en passe d’atteindre l’allée centrale, le petit Rolf lance soudain:

— Ah et au fait, Caes ! À propos de Leati, je voulais…

— Tu vas trop loin, Cormack, grince l’enfant brun en lui adressant un regard sans équivoque.

Sur ces mots, il rejoint l’allée, suivi de son groupe. Ezéquiel desserre enfin les poings et se tourne vers son ami.

— Tu n’as rien de cassé ? lui demande-t-il.

Quelle n’est pas sa surprise lorsque le petit Rolf lui présente un large sourire. Soudain il frétille, sautille presque tant il a du mal à rester en place…, à contenir sa joie. Le jeune prince se passe la main dans les cheveux, l’air soudain inquiet. Son ami aurait-il pris tant de coups à la tête qu’il en aurait perdu certains moyens?

— Donc, c’est ta réaction lorsque tu te fais passer à tabac ? On peut dire que c’est original !

Le petit Rolf secoue la tête et son sourire s’élargit plus encore.

— Il m’a appelé Cormack ! s’exclame-t-il enfin.

— Et oui ! C’est ton nom, sourit le jeune prince qui a très bien compris où veut en venir son ami mais préfère lui laisser le temps de savourer.

Et celui-ci s’y prête à cœur-joie.

— Mais non, tu n’y es pas ! Avant c’était le « sauvage » et ce genre de truc pas vraiment agréable…, mais là ! Il m’a appelé par mon prénom. Il a dit « Cormack » !

Il éclate d’un grand rire ravi qui arrache même un gloussement à Ezéquiel.

— Tu as un très joli prénom, en plus ! Il a dû se rendre compte que c’était du gâchis de ne pas l’utiliser.

— Tu crois ? demande le petit Rolf, tout surpris. Tu le trouves joli ?

Ezéquiel rit à nouveau.

— Tu sais, Cormack, on ne rencontre pas tous les jours quelqu’un comme toi…

Celui-ci ouvre la bouche pour répliquer, car il n’a pas bien compris le sens des propos du prince, mais son ami lui pose la main dessus.

— Et tu veux savoir qui trouve ton prénom encore plus joli que moi ?

La mine de Cormack se fait de nouveau soupçonneuse alors qu’il fait non de la tête.

— Mais Leati, voyons ! s’écrie Ezéquiel avant de partir d’un grand éclat de rire.

— Ezéquiel, je t’ai déjà dit que ça n’avait rien à voir ! Et puis, je suis bien trop petit !

Nouvel éclat de rire.

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