35 - Les aveux du cœur

7 minutes de lecture

Les deux mois passèrent bien trop rapidement aux yeux d’Haru qui dut se focaliser sur les études. L’été pourtant soufflait sur sa nuque des odeurs fantastiques de terre, de fleurs oubliées et de mer. La tentation était si grande chaque jour de partir à l’aventure que se concentrer sur ses notes relevait presque du miracle.

Christo, quant à lui, avait dû s’exiler loin pour le travail. Il voyageait énormément afin de rencontrer chaque clan. Il s’assurait ainsi que tous les chefs lui restaient fidèle. Entouré de ses gardes du corps, le manoir semblait vide maintenant que tout ce beau monde avait disparu. Lena, heureusement, disposait d’un emploi du temps bien moins chargé ce qui avait consolidé leurs liens déjà très forts. Il se retenait souvent de l’appeler maman jusqu’à en bafouiller son prénom.

Haru devait tout autant s’acquitter de ses sessions thérapeutiques en compagnie d’Ekimi, ce médecin un peu trop joueur. Et même s’il n’en avait pas réellement vu l’utilité au début, le garçon s’était vite rendu compte qu’il progressait. Le docteur était devenu un allié inestimable et Haru organisait parfois des séances à la maison afin de l’aider dans sa quête d’amour avec Lena. Loin d’être une femme facile, elle imposait toujours une grande distance avec les autres.

Le loup souhaitait la voir trouver le bonheur et peut-être n’avait-elle besoin que d’un coup de pouce pour y parvenir. Il la découvrit dans le salon, plongée dans un roman à l’air ancien. Les pages usagées qu’elle tournait semblaient prêtes à s’étioler à tout instant.

— Lena, Hotto m’autorise à une pause, tu veux venir avec moi dans le jardin ? proposa-t-il avec espoir de pouvoir passer du temps en sa compagnie.

La belle vampire releva la tête un sourire pensif sur les lèvres. Il demeura tout pantois lorsqu’il croisa son regard océan.

— Je vais rester là, j’ai envie de lire.

Elle lui montra son recueil. Haru se rapprocha pour observer de plus près l’objet de sa convoitise.

— Qu’est-ce que c’est comme livre ?

Il vint s’asseoir sur le canapé à ses côtés. Lena contempla l’ouvrage puis considéra le jeune homme dont l’air interrogateur faisait ressortir cette part de lui très enfantine. Elle se questionna sur ce qu’elle pouvait ou non révéler. Remontait jusqu’à eux le bruit des cigales, des abeilles et du vent dans les arbres. Une douce saveur d’été séduisante les nimbait et les poussait vers l’extérieur. La vampire malgré tout ne semblait même pas le sentir, trop absorbée par les mots.

— C’est le passé, le journal intime de ma vie d’il y a plus de cent ans, avoua-t-elle finalement.

Toute la délicatesse de sa voix la rendait presque irréelle. Elle tira du livre une photographie usée qu’elle lui tendit, d’abord avec hésitation, puis avec franchise. Les sourcils froncés, Haru s’en saisit, curieux. Il s’agissait du cliché d’un tableau du portrait de deux enfants se tenant la main. Et l’un d’eux lui ressemblait énormément. Il releva la tête alors qu’elle s’exprimait sans quitter des yeux le papier.

— Ce jour-là, quand nous nous sommes rencontrés à la plage pour la première fois, c’est lui que j’ai vu en toi. J’ai cru, l’espace d’une seconde, avoir retrouvé une part de ce que j’avais perdu. C’était comme si, d’un coup, mon cœur revivait et que je pouvais me remettre à respirer. Je me suis rapprochée, puis je me suis souvenue que ce n’était pas possible, mais je n’ai pas réussi à m’éloigner non plus.

Haru lui rendit la photo sans parvenir à masquer combien sa révélation le perturbait. Il ne savait pas vraiment ce que cela impliquait. Était-ce pour cette raison qu’elle s’était dévouée à son travail, afin de ne pas trop souffrir en le voyant ? Sa présence chaque jour lui rappelait-il trop la disparition de son enfant ? Il ne voulait pas être la cause d’une douleur quelconque et la culpabilité alourdit vite ses épaules.

— Ton arrivée ici m’a sauvée, affirma-t-elle soudain. Cela m’a redonné un but, l’envie de faire partie de ce monde et de m’investir à nouveau. Je ne reproduirai pas les mêmes erreurs, je vais vous protéger, toi et Bror, et je ferai en sorte que vous soyez heureux !

Haru eut du mal à masquer son sourire tant ses mots le soulageaient.

— Moi, je désire te voir heureuse aussi, parce que tu comptes plus que tout à mes yeux !

Le visage de la jeune femme se détendit et il se rapprocha pour qu’elle puisse le serrer dans ses bras.

— Haru, tu es mon bébé malgré ce que les gens peuvent penser. Je sais que mes enfants ne sont plus de ce monde et tu n’es en rien leur remplacement, rassure-toi. Mais toi, avec Bror, vous êtes devenu tout aussi importants. Cette image de mon fils ne s’est pas superposée longtemps. Tu n’utilisais pas les mêmes mots, ton regard aussi ne transmettait pas la même chose, mais tu m’as tout autant charmée. Je suis heureuse aujourd’hui de pouvoir ressentir cette chaleur qui m’avait tant manquée.

Haru rougit, car il comprenait être la source de son bonheur et posa la question qui le tourmentait depuis des mois.

— Est-ce que… est-ce que tu m’en veux d’aimer Christo ? D’aimer les… les hommes ?

Il se pinça les lèvres puis observa le sol, craignant d’affronter un visage consterné. Elle secoua la tête tandis qu’il voyait son cœur partir au galop. Il avait peur et en même temps se sentait soulagé de pouvoir enfin lui révéler le fond de ses pensées.

— Je sais que tu l’aimes depuis que tu es arrivé. Tu es si facile à cerner, se moqua-t-elle gentiment. Et puis, le lien qui vous relit ne vous a pas vraiment laissé d’autre alternative.

Haru releva les yeux sans comprendre.

— Tout le sang qu’il t’a donné quand tu as failli mourir a eu des conséquences irréversibles. Cela a rallongé ta vie, te protège des maladies et te lie à mon frère pour l’éternité de sa vie. Sache qu’il n’a jamais donné son sang à quiconque. D’ordinaire, les liens peuvent être brisés si l’amour est inexistant, mais il semble que lui non plus n’ait pas résisté à ton charme.

— Mais il veut que cela reste un secret. Et parfois, je me dis…

Elle lui coupa la parole en l’obligeant à relever le menton qu’il gardait farouchement baissé vers le sol.

— Christo est le chef de cette nation. Il n’a jamais eu de partenaire fixe et n’a jamais présenté quiconque au monde non plus. Lireen et les différents courtisans ne sont là que pour le sang, l’image, mais…

— Un garçon comme moi, personne ne s’y attend, termina le loup, attristé de ne pas être assez bien.

— Il faut toujours préparer les choses, le rassura-t-elle. Il est important de ne pas se jeter aveuglément où les conséquences pourraient être désastreuses.

— Mais Lireen a…

— Elle est sous contrôle pour le moment. Si tu penses qu’il l’a laissée filer sans rien dire, tu te trompes lourdement. Christo est intransigeant en affaire et encore plus lorsque cela te concerne. C’est comme ton collier, expliqua-t-elle en allant le chercher du bout des doigts pour l’observer ensuite avec attention. Cette pierre est particulière, cela lui permet de savoir exactement où tu te trouves tout comme elle donne aux gens une indication sur ton statut. Cela veut dire que tu viens de la maison Plum et que ton rang est très élevé.

— Oh…

Haru ne s’était pas imaginé une seule seconde que ce collier avait autant d’importance.

— À l’école, il sera préférable que tu le dissimules à la vue des autres, poursuivit Lena avec grand sérieux. Cela pourrait te compliquer la tâche, amener de la jalousie gratuite sans raison.

— Mais je ne peux pas l’enlever, même sous la douche, précisa Haru les yeux ronds, comme s’il s’agissait là du plus gros problème de son existence.

Lena pouffa discrètement :

— Je sais, c’est fait exprès, avoua-t-elle. Il a été enchanté par un magicien renommé. Son prix sur le marché est exorbitant et Christo s’est procuré celui-ci spécialement pour toi. Il est singulier, le mien n’est pas aussi puissant.

— Toi aussi tu en as un ? s’émerveilla Haru qui ne l’avait jamais vu.

— Je peux le retirer quand je veux, il fonctionne comme une amulette et protège des maléfices. Christo en a donné à ses courtisans ainsi qu’à Bror. Mais le tien, en plus de protéger, a d’autres capacités que même moi ignore. Pour l’activer, mon frère n’avait qu’à y faire tomber quelques gouttes de son sang.

— Alors…

— Oui, assura-t-elle. Cette pierre est unique et ne peut être utilisée que par Christo lui-même.

— Elle est plus encombrante qu’autre chose, fit remarquer le garçon en une moue boudeuse.

— Pas pour lui et ce collier pourrait te sauver la vie un jour, alors prend en soin !

Haru grimaça, même si au fond, il était content de voir que le prince le chérissait au point de lui offrir un bijou d’une aussi grande valeur. Il avait parfois du mal à y croire, surtout quand celui-ci s’absentait aussi longtemps. Il s’ennuyait tant sans lui que les heures s’éternisaient.

— Ma… Lena, commença-t-il d’un air inquiet. Ch… Christo ne m’en parle presque jamais, et… enfin… Je veux dire, est-ce que… Est-ce que mon père tente toujours de me faire exécuter ?

Le visage d’ordinaire si doux de la jeune femme se ferma d’un coup. Elle s’assit plus convenablement sur le canapé, mais son regard ne perdait rien de sa dureté.

— Haru, sache qu’on s’en charge. Ils peuvent bien exiger la lune qu’ils ne recevront qu’une pluie d’épine. Je m’occupe personnellement de les écraser ! gronda-t-elle, les yeux en feu.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Anne Cécile B

Seul le temps qui passe est capable de cicatriser les blessures que nous inflige la vie.
111
154
3
2
AresPhóbos
Recueil de poésie.
37
36
5
10
Victoriaenag



Un jour, Dieu pactisa avec le diable. Ou du moins, telle pourrait être la perception purement humaine de ce projet. Une improbable guerre froide à échelle divine.
Le royaume des Cieux se perdait dans la contemplation élogieuse de la vie, l’infinité microscopique parvenait à bâtir l’empire humain sous le sentiment de la gloire du Ciel, approuvée en grande pompe par l’armée sanctifiée des anges de la cité, qui n’hésitaient jamais à bénir de miracles le monde des Hommes, pour propager la parole de leur grand amour. Un paradis puissant, civilisation éternelle modelée par le Créateur où anges et saints devenaient ses adorateurs de premier ordre, bientôt talonnés par les futures âmes sauvées par la voie du Christ, quand s’élèvera le souffle funèbre du jugement dernier.
Humanité qu’un ange réprouvait ardemment, il jugeait ces êtres emplis de faiblesses pour appuyer leur inclination pour le péché, ainsi que cette douce facilité avec laquelle ils réussissaient à se convaincre que leurs actions pouvaient être pardonnées par Dieu, dans la prière et la supplication. Cet ange s’imposait en figure de justice auprès du Père, il cherchait par diverses méthodes à prouver que l’espoir vain de la vie n’allait jamais satisfaire Dieu pleinement, de trahison en trahison, le Roi de bonté se retrouvera sans serviteur humain, tant ils auraient tous péris par le vice et l’immonde. Mais Dieu faisait confiance aux humains, il connaissait bien ce que la vie avait à offrir, ce qu’il en coûte de choisir la foi et ouvrir son âme au chemin de la croyance, car sa clémence était aussi grande que la méfiance de son bel ange.
Pourtant, si baigné d’amour était chaque ange du royaume des Cieux, Lucifer ne supportait pas de contempler l’échec de la vie et le sourire indulgent du Créateur. Lui qui répugnait tant les humains, était finalement celui qui leur ressemblait le plus de toute la cité, sa façon de percevoir les choses comblées par son sens aiguë de la justice, lui conférait une ouverture de réflexions nouvelles sur son univers. L’idolâtrie que vouait l’ange à son Père, ne pouvait se résoudre à rester spectateur de la bonté vaine du Christ face à son plus grand projet après le Paradis, les humains n’avaient pas leur place dans ce royaume immaculé et certains anges rejoignaient son opinion. La peur de ne plus suffire à Dieu guidait ses enfants à vouloir éloigner l’humanité des pensées de leur Seigneur bien-aimé, de cela naissait l’envahisseur sentiment de jalousie au sein des Cieux.
Dieu expérimentait quelque chose, confronter ses enfants à une création aussi pleine de surprises que l’Homme, pouvait créer de nouvelles perspectives chez les anges. Son raisonnement voyait déjà la beauté de cette humanité angélique, qui marquerait le temps de la Connaissance de la Vie par le divin et préparai l’arrivée au Ciel des âmes humaines. Mais Dieu savait que ses anges ne partageaient pas son idylle, Il savait que son royaume allait se scinder en deux faces d’une même grande histoire, en y jetant en son centre la race humaine, livrée en pâture à une querelle céleste.
Lucifer était en réalité la clef du Paradis, le début et la fin de celui-ci autant que Dieu puisse laisser son royaume périr. Rien était encore certain, car le plus grand mal du Père résidait dans sa lecture, souvent contredite, de son fils : il ne pouvait pas voir au-delà de Lucifer, ni même prédire ses actes. Mais le Créateur savait que sa puissance le maintenait bien au-dessus d’une rébellion angélique et s’était bien gardé de montrer à son Fils son aveuglement. Le doute ne quittait jamais les yeux impossibles de Dieu, tout cela n’avait de sens que par l’existence de son plus bel ange, l’amour de sa vie, dissimulé par ses autres enfants. L’amour d’un père pour son premier enfant, une faiblesse humaine que Dieu connaissait très bien, alors Il entreprit de mettre à l’épreuve son ange de lumière. Un habile coup placé afin de parer une trahison dans sa cité, les anges voulaient anéantir les humains, mais Dieu entendait bien ouvrir l’esprit de la Vie, pour permettre à Lucifer de lui succéder quand viendra son heure.
La sagesse millénaire de Dieu ne pouvait se tarir, car le Créateur était un nom donné en héritage au meilleur ange depuis toujours, de Père en ange sans couper le fil de la Grâce de Dieu. Un rituel qui nécessite une confiance aveugle envers son enfant pour lui donner le pouvoir de Tout, Lucifer était le seul ange capable de faire de Dieu une entité toujours plus magnifiée et complexe. À force de confrontations, de raisonnements nouveaux et d’ouverture d’esprit, l’ange avait réussi à faire se développer la puissance du Créateur, pour permettre de modifier la léthargie des Cieux, en cela Lucifer portait la lumière des possibles, il était la clef qui déverrouillait le cœur du Père.
Cependant, l’ange n’aimait guère le chemin qu’empruntait la conception humaine de son Père, tandis que ce dernier œuvrait pour mettre son Fils sur le trône d’un Ciel qu’il méritait par sa réflexion neuve et admirée. Dieu désirait vivement que son ange apprenne de l’esprit humain, pour en renaître plus merveilleux dans son amour pour le Créateur, à travers la foi inventée par l’Homme et son sentiment de dévotion, cruel et spécial, que Dieu trouvait formidable, là où la possibilité de mourir menait les humains à se donner entièrement à lui. Il s’était décidé à offrir à Lucifer une voie inexplorée et novatrice, permettre à un ange d’expérimenter la Vie et la mort humaine, alors il convia l’ange de lumière à le rejoindre pour un grand pari.
15
41
99
69

Vous aimez lire Mylène Ormerod ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0