32 - La courtisane

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L’ambiance, déjà glaciale, ne se réchauffa pas à leur arrivée. Personne ne parlait, le bruit des couverts seul résonnait. Haru alla tout de suite embrasser Lena pour lui faire le câlin qui s’imposait. Lireen se dérida en le voyant faire.

— Le garçon d’hier. Est-il possible qu’il se présente ? interrogea-t-elle avec grand renfort de politesse.

Elle masquait de son mieux ses pensées par un large sourire d’une perfection presque effrayante. Lena, qui s’assurait du bien-être du jeune loup, le relâcha finalement pour le laisser s’asseoir, puis se tourna vers la sirène afin de répondre avec amabilité.

— Mon deuxième fils, Haru.

L’air de Lireen s’assombrit comme si elle avait du mal à y croire.

— Une information si bien préservée que même les tabloïdes ignorent ? Une telle nouvelle ne serait pas passée inaperçue, fit-elle remarquer en claquant sa langue sur son palet.

Ses yeux chocolat finement maquillés ne rataient aucun détail.

— Ne le fixez pas ainsi, grogna Christo. Pourquoi les journaux devraient-ils être au courant ? Ceci ne les regarde en rien !

— Peut-être, approuva Lireen. Mais vous ne pourrez pas garder cette information secrète très longtemps, surtout vu comme il a réagi à ma présence ! J’ai cru qu’il perdait la raison. Ce n’est plus un gamin, il sait très bien que vous devez vous nourrir sur différente personne ! À moins qu’il ne veuille votre mort ? Il ne peut interférer de la sorte !

Elle se montrait catégorique et sèche, plus venimeuse que jamais. Elle n’appréciait pas qu’on l’ait éconduite hier sans autre forme de procédé.

— Il le sait ! affirma Christo. Ce n’est pas la peine d’insister, après la scène d’hier et les remontrances que je lui ai infligées, il a très bien compris la leçon.

Haru, songeur, se demanda quand il l’avait grondé, mais ne s’interposa pas. Le visage de Lireen venait de s’apaiser.

— Il méritait une correction. On ne vous parle pas de cette façon. Le respect est de rigueur, dit-elle en appuyant bien ses mots afin de leur donner de l’importance. Prince Christo n’avez-vous pas faim ? Je peux toujours…

— Vous êtes bien aimable, mais cela ira, ne vous inquiétez pas. Je me suis arrangé avec les réserves d’urgences, expliqua-t-il en ingérant, avec une hargne toute particulière, les œufs brouillés que Togoo lui avait préparés.

Lireen parut surprise de ne pas le trouver assoiffé. Elle le connaissait tout de même un peu pour savoir qu’il n’était pas facile à rassasier. Il pouvait se montrer d’une humeur massacrante quand il n’obtenait pas ce qu’il voulait.

Son regard se tourna de nouveau vers le jeune homme dont le visage s’était légèrement empourpré. Il n’avait pas l’air vraiment choqué et avait commencé à manger avec, insouciance. La sirène sut tout de suite que leur relation n’était pas ce qu’elle imaginait, pourtant saisir dans sa totalité la nature de leurs liens d’affections lui était pour le moment impossible. Elle sentit un feu dévorant naître en elle, celui de la curiosité, mais aussi et surtout, celui de la jalousie.

Elle continua de picorer avec peut-être une lenteur délibérée, assignant chaque personne à rester à table. Lireen savait que tout le monde se verrait obligé, après ce qui s’était passé la veille, de l’attendre. Elle se permit donc de tenir la jambe au prince qui ne se captivait plus pour ses mots.

Haru, lui, eut tôt fait de finir ses toasts. Même si Lena lui avait dit et répété qu’en présence d’étrangers il était interdit pour lui d’ouvrir la bouche, il ne parvint pas à se contenir :

— Je peux aller dans le jardin ? murmura-t-il à l’oreille de sa mère.

La jeune femme lui sourit, mais ce fut Christo qui répondit à sa place. Haru se demanda bien comment il avait fait pour l’entendre.

— On a pas terminé de manger ! le réprimanda-t-il.

Il avait grondé ces mots en croisant les bras, le défiant d’en rajouter.

— Je disais ça pour après, assura le garçon, mal à l’aise que tous l’observent d’un coup.

Haru jeta un coup d’œil à Lireen qui jubilait de le voir en mauvaise posture. Il se retint donc d’ajouter quoi que ce soit. Christo le cloua sur place de son regard orageux. À ce moment, Lena posa gentiment sa main sur la sienne pour lui intimer de garder son calme.

— Tu pourras y aller tout à l’heure, en attendant, ne sois pas grossier.

Elle pressa ses doigts un peu plus fort pour lui faire savoir qu’elle n’était pas réellement fâchée. Le jeune loup rougit devant la remontrance puis baissa la tête. Il se demandait bien en quoi il s’était montré grossier. N’avait-il plus le droit de s’exprimer ? Il releva ses yeux afin d’observer cette fille qu’il détestait de plus en plus.

Lireen se comportait comme une princesse. Elle grignotait son plat et mit une heure à terminer. Dès que son assiette fut vide, il fut proposé à tous d’aller boire le thé. Haru profita de cette occasion pour s’éclipser vers les toilettes.

Personne ne l’en empêcha et au lieu de recouvrer sa chambre, il rejoignit la verrière. Sans attendre, il enfila ses chaussures puis passa la porte. Cette fille, il ne la supportait pas et n’avait aucune envie de prendre le thé avec elle, c’était bien trop lui imposer. De plus, il n’aimait pas non plus la façon dont Christo agissait en sa présence.

Il remonta le long du sentier, arriva jusque sa pierre favorite où les créatures des bois, ses petites fées, tourbillonnèrent tout autour de lui pour lui manifester leur joie. Il fut heureux de les retrouver et se posa devant le paysage afin de se détendre, sachant que s’il s’éloignait trop, Christo le priverait de sortie à tout jamais. Il s’étendit dans l’herbe une bonne heure. Les fées, insectes, il n’était pas sûr, continuaient de virevolter. Il se laissa porter par leur danse et finit par s’endormir. L’odeur du prince pourtant le força à relever les paupières. Haru se redressa avec hantise, se demandant s’il devait dire ou faire quelque chose.

— Tu as fui, fit remarquer le vampire en venant s’asseoir à ses côtés.

Haru fit la moue, le regard soudain sombre.

— Je n’ai même pas eu le droit d’ouvrir la bouche que tu m’as réprimandé.

— Je l’ai fait pour satisfaire Lireen. Elle pourrait révéler ton existence et tu deviendrais, du jour au lendemain, la personne la plus convoitée, la plus étudiée et même critiquée. Il y aurait beaucoup de choses qui changeraient et tu n’es pas encore prêt à affronter tout ça. Avant, tu dois t’amuser un peu.

— M’amuser… répéta le loup dubitatif. N’est-ce pas à moi de choisir ce qui me convient ?

— Haru, tu ne comprends pas… Ces gens sont des vautours et…

— Et tu couches avec des vautours, riposta Haru mi-provocateur, mi-sérieux. C’est parce que je ne suis pas assez bien pour toi que tu refuses d’en parler devant les autres, que tu veux que je reste silencieux quand il y a des invités. Tu penses que je te ferai honte !

Christo ne répliqua pas, mais le garçon pouvait sentir ses yeux lui brûler la nuque. Il s’attendit à tout sauf peut-être de la douceur. Le prince s’empara de sa main et la tira gentiment pour l’obliger à se rapprocher.

— Haru, je n’ai pas honte de toi, c’est même tout le contraire. Tu as raison, je te surprotège, j’ai peur de ce qui pourrait t’arriver. Lireen est capable de tourner tout le monde contre toi. Je crains qu’une parole soit mal interprétée, qu’elle soit déformée pour prendre des proportions inimaginables par la suite. Il y a tant de gens qui pourraient t’atteindre que j’en oublie sûrement le plus important. Mais j’aimerais vraiment que tu passes de bons moments à l’école et que ma présence ne soit pas sujette à te rendre la vie impossible. Le jour où ils sauront que Lena t’a adopté toi et ton frère, ils rechercheront ton histoire. Ils exigeront de connaître tous tes secrets et le clan Packet ne sera pas tendre.

Christo se retint de lui révéler que ceux-ci faisaient des pieds et des mains afin de le revoir et de le blesser à nouveau. Ils désiraient réparation pour la perte d’un futur alpha comme Bror et tentait d’obtenir une audience sans succès, bien entendu. Mais ce qui le perturbait le plus était la hargne qu’y mettait son géniteur.

Je dois faire en sorte que tout le monde l’aime, songea le vampire en sentant sa gorge se nouer.

— Ils veulent ma mort, n’est-ce pas ?

Christo, bouleversé, ne dit rien. Il contempla son loup, se demandant ce qu’il ressentait. Mais Haru ne paraissait pas vraiment triste, juste amère.

— J’ai l’impression qu’ils ne me laisseront jamais tranquille, ni moi ni Bror. Toujours sur notre dos ceux-là. J’aimerais tellement pouvoir les oublier.

Ces paroles n’étaient pas réellement destinées au prince et celui-ci le savait, il s’agissait plus d’une pensée enfouie qui resurgissait. Christo passa son bras autour de ses épaules et vint le serrer contre lui.

— Mon petit loup, ils peuvent bien tout tenter, tu resteras à moi quoiqu’il arrive, car je ne permettrai jamais qu’on te touche.

Haru pouffa et l’éloigna gentiment.

— Dis pas des bêtises, souffla-t-il. Tu fais tout pour me mettre mal à l’aise.

— C’est parce qu’il n’y a rien de plus amusant que de te voir rougir, s’éclaffa le vampire en déposant sur sa joue un tendre baiser.

Son geste n’eut d’autre effet que de rendre son compagnon plus écarlate encore. Christo afficha alors un sourire énigmatique qu’Haru ne put interpréter, sa timidité jaillissant d’un coup. Il dissimula son visage derrière ses cheveux châtain dans l’espoir de ne pas révéler son trouble, mais le prince repoussa les quelques mèches pour l’obliger à lui dévoiler ses yeux. Ils s’observèrent un long moment où le jeune loup fut confronté à deux anneaux gris d’une fabuleuse intensité. Il ne savait pas ce qu’il devait faire ni quoi dire, ni même s’il devait vraiment parler.

Cet instant ne dura pourtant que quelques secondes, mais ce fut suffisant pour croire qu’une éternité s’écoulait, puis Christo tourna la tête brusquement. Il grimaça avant de se relever.

— Hotto est arrivé, il t’attend dans la verrière. Je reviens !

Haru fut surpris de le voir changer d’humeur aussi rapidement. Il se redressa à son tour les traits inquiets, remarquant un peu tard que les fées des bois s’étaient volatilisées.

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