27 - La voie du savoir

7 minutes de lecture

Quand Haru rentra le soir, l’attendait sur le palier Christo qui à son air, semblait d’aussi bonne humeur que lui. La mine sévère, le corps droit, il ne donnait pas envie de l’approcher. Ils sortirent tous de la voiture sous ce regard froid des plus transperçant. Le prince les sonda de lentes minutes, comme si cela aurait pu lui permettre de découvrir tous leurs secrets. Il s’attarda plus longuement sur Hotto à en devenir dérangeant. Il évaluait sûrement le danger potentiel qu’il pouvait représenter. L’enseignant, afin de faire bonne figure, se courba à quatre-vingt-dix degrés, très impressionné de se trouver devant le plus grand maître de la société.

Haru étudia cet échange d’un œil circonspect. C’était la première fois qu’il ressentait autant d’agressivité de la part de Christo et qu’il le voyait user de son autorité pour se faire respecter. Le jeune loup rougit de honte alors qu’il se contentait, avec son frère, de monter les marches sans autre forme de politesse.

Une fois à distance convenable de la porte, Haru poussa un soupire soulager. Retrouver son chez lui n’avait pas de prix. En une journée à peine, il avait pu se rendre compte de combien cet endroit tenait une immense place dans son cœur.

— Alors cette journée ?

Le prince, faussement détaché, l’observait.

— Horrible, répondit Haru sans oser le regarder. Je ne suis pas au niveau du tout !

Christo lui ébouriffa les cheveux d’un air entendu tandis qu’ils allaient tous à l’intérieur.

— Ça, on le savait déjà. Hotto va m’expliquer ton programme. Lena l’a engagé pour cette raison, afin de justement de te mettre au niveau des autres.

— Hum…

— Qu’y a-t-il ?

Le maître vampire était soucieux de sa mine songeuse. Bror les dépassa comme s’il était peu concerné par la conversation. Il faisait la tête depuis qu’Haru avait refusé de manger avec lui. Quant à Hotto, il se trouvait en terrain inconnu, près de l’homme le plus puissant. Il redoutait de faire un imper en écoutant quelque chose qu’il ne fallait pas. Il était incapable de masquer sa surprise de découvrir l’importance qu’avait finalement Haru au cœur de cette maisonnée. La crainte d’échouer lui donnait des sueurs. Il talonna donc Bror, sa seule bouée de sauvetage, avec l’espoir que celui-ci lui indique la marche à suivre.

Tout compte fait, Lena n’avait pu venir les chercher, retenue comme elle l’était par des affaires urgentes. Elle avait envoyé un chauffeur à la place, mais cela n’avait pas endigué l’indignation du jeune loup de la voir absente. Haru avait du mal à contenir ses sentiments. Son impression de ne servir à rien lui donnait envie de hurler, si bien qu’il fit tout ce qu’il put afin d’ignorer la question de Christo. Il craignait alors un excès de colère, mais le vampire le tint d’une poigne de fer par le bras. Il l’obligea à le considérer. Son regard gris métallique le laissa un instant sans voix. Incapable d’émettre un son, le loup resta immobile.

— Haru, commença le prince avec autorité. Parle-moi !

Le garçon dut déglutir pour regagner le contrôle lui-même.

— Il n’y a rien !

Il afficha un sang-froid qu’il était loin de ressentir et se montra plus sec qu’il ne le voulait.

— Je peux sentir l’orage qui bout dans tes veines. Je me rends compte qu’il n’y a pas rien, insista Christo avec sévérité.

Le loup se pinça les lèvres et jeta un coup d’œil en arrière afin de s’assurer que ni son frère ni Hotto pouvaient l’entendre.

— Il y a que j’ai détesté l’école. Que je n’ai rien compris et que j’ai détesté m’éloigner de… du manoir, se reprit-il au dernier instant.

Il baissa la tête tout en triturant ses doigts.

— Et puis, de toute façon, Hotto ne veut pas que j’y retourne avant trois mois, il a besoin de ce temps pour me permettre de rattraper les autres ! Si je les rattrape un jour…

Haru fit la moue pour qu’il saisisse bien que ce n’était pas gagné. Le prince le relâcha d’un air entendu, nullement surpris.

— Avec Lena nous savions que tu n’étais pas prêt pour y entrer. Nous ne connaissions pas ton niveau, mais Bror nous avait expliqué ta situation et nous nous doutions que ce serait compliqué. C’est normal que tu te sentes frustré, seulement ne te décourage pas tout de suite. Ce n’est que le commencement !

Malgré son impression de se trouver face à un mur infranchissable, les paroles de Christo lui redonnèrent espoir. Haru se détendit quelque peu. Le vampire passa sa main sur ses hanches pour l’inviter à avancer. Il s’attarda peut-être un peu plus longtemps que nécessaire comme si cette petite séparation avait été pour lui aussi très difficile. Ils retrouvèrent Hotto dans la verrière devant une tasse de thé, accompagné de Bror qui révisait pour ses prochains examens. Il releva le visage à leur approche, fronça le nez, puis se replongea dans ses études.

— Tu me fais toujours la tête pour ce midi ? s’inquiéta le jeune loup.

Haru se sentait coupable et s’assit à ses côtés. Il lui frôla le bras dans l’espoir de le faire réagir.

— Non, je digère le fait que tu préfères manger avec quelqu’un d’autre que moi.

— Ce n’est pas ça, ronchonna le garçon. S’il y avait eu moins de monde, je serai venu, mais c’était trop pour moi… vraiment trop.

— Je sais, soupira Bror. J’avais juste tellement envie de passer du temps avec toi que cela m’a vexé sur le coup. Mais je savais bien, au fond, que ce serait trop pour toi. Je te connais !

Il releva la tête plus joyeux, effaçant les traits boudeurs qui l’avaient accompagné tout le long du trajet. Hotto les observait les lèvres serrées, mais ne ratait rien de leur échange, puis Christo s’assit à son tour à la table et un lourd silence s’installa.

— Bon, dit-il sans se départir de son air autoritaire. Hotto, c’est ça ? Nous avons à discuter toi et moi !

Le jeune enseignant se redressa. Il reposa maladroitement sa tasse de thé. Haru sourit discrètement en le voyant aussi intimidé. Lui qui affichait toujours une certaine assurance semblait complètement perturbé.

Bror décida d’aller réviser dans sa chambre puisque les deux hommes commencèrent à s’entretenir du programme de son frère. Haru resta sur place tout à fait incapable de prendre part au débat. Même si c’était de son propre destin qu’il s’agissait, il n’avait aucune idée de ce qu’il voulait réellement après cette première journée. Il finit par s’endormir sur la table au son de leur voix animée.

Ce n’est que plus tard qu’il sentit les bras fermes du prince le soulever et le ramener à son lit. Lorsqu’il le déposa sur ses draps, le jeune loup ouvrit ses paupières fatiguées pour faire face à deux anneaux gris brillant.

— Haru, susurra-t-il proche de son oreille. Je vais t’aider aussi. Nous nous sommes accordés sur ton emploi du temps et il a été décidé de retarder ton entrée de six mois finalement !

— Six, souffla Haru. Ce n’est pas trop ?

— Non, c’est même trop peu, mais on fera de notre mieux pour que tu intègres la classe de la rentrée.

— Mais et cette journée ?

— Ne t’inquiète pas, sourit Christo. Je voulais seulement que tu voies comment se déroulaient des cours ! Je sais que tu t’es endormi dans la plupart d’entre eux, tu ne pourras pas faire ça l’année prochaine.

Haru se redressa, la tête toujours engourdie de sommeil.

— Alors tu m’as piégé.

— Juste un peu, avoua le prince en un rire cristallin qui fit monter le rouge de ses joues.

Le jeune garçon le trouva si beau, tellement qu’il tenta par tous les moyens de ne pas dévoiler le fond de ses pensées. Elles devaient être à coup sûr si visibles qu’il fit ce qu’il put pour ne plus l’observer. Mais son cœur battait fort. Celui-ci s’emballa, bien trop affecté par cette proximité inattendue.

— Haru, fit soudain Christo.

Il était vite redevenu sérieux en voyant son changement d’attitude qu’il n’interpréta pas de la bonne manière.

— Tu n’as pas à te faire de souci, je prendrai le relais sur Hotto à la fin de la journée. Je serai celui qui t’enseignera l’histoire, car je suis le mieux placé pour ça, poursuivit le vampire en se rapprochant quelque peu.

— l’histoire ?

Le prince se moqua un peu devant sa question si évidente.

— Oui, parce que je suis celui qui en a vécu la plus grande partie et qui s’en souvient !

Haru approuva discrètement ne sachant plus où se mettre. Il considéra son maître en se demandant quel était son âge véritable.

— Christo, je ne lis même pas correctement. Je n’ai pas l’impression que ce sera faisable.

— Tu as toute la vie devant toi, ce n’est pas si grave si ça te prend plus de temps, le plus important est de faire son maximum !

Le beau vampire le contempla de ses prunelles grises ancestrales. Ses iris luisaient presque dans le noir et Haru devina à cet instant précis qu’il désirait boire son sang. Il ressentait presque la pulsion qui le tenaillait. Tout dans sa façon de se tenir, de l’observer, lui donnait cette indication. Pourtant, au lieu de venir plus près, celui-ci s’éloigna, comme s’il refusait de laisser son instinct dominer.

— Bien, repose-toi, demain t’attends une autre grosse journée !

Le maître se décala vers la porte en détournant les yeux. Haru aurait aimé pouvoir le retenir, mais craignait qu’un seul mot ou geste de sa part ne brise à tout jamais cette faible connexion. Il se contenta d’approuver par un petit hochement de tête et se recoucha, bien qu’il soit lourd de regret.

Ce n’est qu’à moitié assoupi qu’il perçût les notes du piano s’élever. Le désespoir retranscrit le percuta avec violences au point de l’éveiller. Une vive chair de poule accompagna la passion bouleversante qui le traversait. Ce morceau, il n’aurait su dire de qui il venait, mais il le trouva magnifique, tumultueux autant que ses propres sentiments. Haru eut bien du mal à s’endormir alors que son cœur s’agitait.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Anne Cécile B

Seul le temps qui passe est capable de cicatriser les blessures que nous inflige la vie.
111
154
3
2
AresPhóbos
Recueil de poésie.
37
36
5
10
Victoriaenag



Un jour, Dieu pactisa avec le diable. Ou du moins, telle pourrait être la perception purement humaine de ce projet. Une improbable guerre froide à échelle divine.
Le royaume des Cieux se perdait dans la contemplation élogieuse de la vie, l’infinité microscopique parvenait à bâtir l’empire humain sous le sentiment de la gloire du Ciel, approuvée en grande pompe par l’armée sanctifiée des anges de la cité, qui n’hésitaient jamais à bénir de miracles le monde des Hommes, pour propager la parole de leur grand amour. Un paradis puissant, civilisation éternelle modelée par le Créateur où anges et saints devenaient ses adorateurs de premier ordre, bientôt talonnés par les futures âmes sauvées par la voie du Christ, quand s’élèvera le souffle funèbre du jugement dernier.
Humanité qu’un ange réprouvait ardemment, il jugeait ces êtres emplis de faiblesses pour appuyer leur inclination pour le péché, ainsi que cette douce facilité avec laquelle ils réussissaient à se convaincre que leurs actions pouvaient être pardonnées par Dieu, dans la prière et la supplication. Cet ange s’imposait en figure de justice auprès du Père, il cherchait par diverses méthodes à prouver que l’espoir vain de la vie n’allait jamais satisfaire Dieu pleinement, de trahison en trahison, le Roi de bonté se retrouvera sans serviteur humain, tant ils auraient tous péris par le vice et l’immonde. Mais Dieu faisait confiance aux humains, il connaissait bien ce que la vie avait à offrir, ce qu’il en coûte de choisir la foi et ouvrir son âme au chemin de la croyance, car sa clémence était aussi grande que la méfiance de son bel ange.
Pourtant, si baigné d’amour était chaque ange du royaume des Cieux, Lucifer ne supportait pas de contempler l’échec de la vie et le sourire indulgent du Créateur. Lui qui répugnait tant les humains, était finalement celui qui leur ressemblait le plus de toute la cité, sa façon de percevoir les choses comblées par son sens aiguë de la justice, lui conférait une ouverture de réflexions nouvelles sur son univers. L’idolâtrie que vouait l’ange à son Père, ne pouvait se résoudre à rester spectateur de la bonté vaine du Christ face à son plus grand projet après le Paradis, les humains n’avaient pas leur place dans ce royaume immaculé et certains anges rejoignaient son opinion. La peur de ne plus suffire à Dieu guidait ses enfants à vouloir éloigner l’humanité des pensées de leur Seigneur bien-aimé, de cela naissait l’envahisseur sentiment de jalousie au sein des Cieux.
Dieu expérimentait quelque chose, confronter ses enfants à une création aussi pleine de surprises que l’Homme, pouvait créer de nouvelles perspectives chez les anges. Son raisonnement voyait déjà la beauté de cette humanité angélique, qui marquerait le temps de la Connaissance de la Vie par le divin et préparai l’arrivée au Ciel des âmes humaines. Mais Dieu savait que ses anges ne partageaient pas son idylle, Il savait que son royaume allait se scinder en deux faces d’une même grande histoire, en y jetant en son centre la race humaine, livrée en pâture à une querelle céleste.
Lucifer était en réalité la clef du Paradis, le début et la fin de celui-ci autant que Dieu puisse laisser son royaume périr. Rien était encore certain, car le plus grand mal du Père résidait dans sa lecture, souvent contredite, de son fils : il ne pouvait pas voir au-delà de Lucifer, ni même prédire ses actes. Mais le Créateur savait que sa puissance le maintenait bien au-dessus d’une rébellion angélique et s’était bien gardé de montrer à son Fils son aveuglement. Le doute ne quittait jamais les yeux impossibles de Dieu, tout cela n’avait de sens que par l’existence de son plus bel ange, l’amour de sa vie, dissimulé par ses autres enfants. L’amour d’un père pour son premier enfant, une faiblesse humaine que Dieu connaissait très bien, alors Il entreprit de mettre à l’épreuve son ange de lumière. Un habile coup placé afin de parer une trahison dans sa cité, les anges voulaient anéantir les humains, mais Dieu entendait bien ouvrir l’esprit de la Vie, pour permettre à Lucifer de lui succéder quand viendra son heure.
La sagesse millénaire de Dieu ne pouvait se tarir, car le Créateur était un nom donné en héritage au meilleur ange depuis toujours, de Père en ange sans couper le fil de la Grâce de Dieu. Un rituel qui nécessite une confiance aveugle envers son enfant pour lui donner le pouvoir de Tout, Lucifer était le seul ange capable de faire de Dieu une entité toujours plus magnifiée et complexe. À force de confrontations, de raisonnements nouveaux et d’ouverture d’esprit, l’ange avait réussi à faire se développer la puissance du Créateur, pour permettre de modifier la léthargie des Cieux, en cela Lucifer portait la lumière des possibles, il était la clef qui déverrouillait le cœur du Père.
Cependant, l’ange n’aimait guère le chemin qu’empruntait la conception humaine de son Père, tandis que ce dernier œuvrait pour mettre son Fils sur le trône d’un Ciel qu’il méritait par sa réflexion neuve et admirée. Dieu désirait vivement que son ange apprenne de l’esprit humain, pour en renaître plus merveilleux dans son amour pour le Créateur, à travers la foi inventée par l’Homme et son sentiment de dévotion, cruel et spécial, que Dieu trouvait formidable, là où la possibilité de mourir menait les humains à se donner entièrement à lui. Il s’était décidé à offrir à Lucifer une voie inexplorée et novatrice, permettre à un ange d’expérimenter la Vie et la mort humaine, alors il convia l’ange de lumière à le rejoindre pour un grand pari.
15
41
99
69

Vous aimez lire Mylène Ormerod ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0