24 - Les larmes du cœur

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Haru releva les yeux pour écouter Ekimi. Il se demandait ce qu’il attendait de lui.

— Parle-moi de ce que tu as ressenti cette nuit !

Le docteur se montrait direct et peut-être trop franc.

— Cette nuit ? répéta le loup.

Ekimi, le regard fuyant, reprit :

— Christo m’a décrit ta panique, tu étais terrifié et je ne peux que faire le lien avec la cave.

Haru fit la moue. Se replonger dans ces moments sombres de sa vie l’angoissait. Là, il désirait simplement profiter de son plat.

— C’est du passé, assura-t-il après un temps.

Il évitait toutefois de lever les yeux de son assiette. Il savait le médecin aux aguets. Celui-ci souleva un sourcil, très loin de croire en ses mots.

— Je ne suis pas du genre à faire du chantage, mais si tu souhaites aller à l’école, tu vas devoir m’en parler un tout petit peu !

Son ton catégorique montra à Haru qu’il ne pourrait pas se dérober. Il releva la tête, débité.

— Pourquoi parler de ça ? Ce n’est pas comme si ça changerait quoi que ce soit !

— N’en sois pas si sûr. Cette terreur pourrait être normale si ce n’était relié qu’à la tempête, mais je sens qu’il y a autre chose. Je veux comprendre ce qui t’a à ce point perturbé.

Haru replia ses jambes vers lui. Il ferma les yeux afin de contrôler ses émotions. Il se sentait encore à fleur de peau et n’avait pas envie de se remettre à pleurer.

— C’est le bruit, avoua-t-il finalement. Plus jeune Idolenta, ma belle-mère, m’enfermait dans la cave. C’était souvent parce que j’avais versé des larmes de ne pas pouvoir me mélanger à mes frères et sœurs. L’obscurité a toujours eu cet effet sur moi, comme s’il pouvait m’étouffer. Puis, quand mon père venait ouvrir la porte en métal, il lui assenait trois coups violents. Le son brutal se décuplait parfois à m’en donner des frissons. Cela annonçait généralement les coups de pied de Narro. Je ne suis pas sûr que c’était voulu à la base, murmura-t-il plus pour lui-même. Lorsque l’orage a grondé, j’ai eu l’impression qu’il attendait dans le noir pour frapper. Je ne pouvais plus bouger, plus réfléchir… Tout l’air de mes poumons avait disparu. Sa silhouette se retrouvait dans chaque ombre, chaque tourmente, chaque mouvement.

Haru laissa un temps avant de reprendre un ton plus bas :

— J’aimerais bien les oublier. Je déteste en parler. Je sais que ce qu’ils m’ont fait était mal. Je l’ai compris en vivant ici, mais ce soir-là ni Bror ni Lena n’étaient là pour me rappeler que la cave n’existait plus. Le bruit et les odeurs me ramènent parfois en arrière et je ne sais plus quoi faire. C’est Christo qui m’a sauvé…

— Haru, commença Ekimi d’une voix tendue. Christo est très présent pour toi, vous partagez beaucoup de choses, mais si jamais le passé se superpose à nouveau, va voir Lena. Elle sera bien plus apte à t’aider !

Haru ne dit rien, mais pensa intérieurement que non. Il aimait Lena plus que tout, seulement ce n’était pas la même chose avec Christo. Il y avait cette alchimie qui le calmait immédiatement. Et le souvenir de ses lèvres contre les siennes le fit rougir subitement. Il savait que c’était mal de songer ainsi, mais aujourd’hui se raisonner était difficile.

La porte s’entrouvrit à cet instant précis, le sauvant d’un interrogatoire encore une fois douloureux. Lena passa le bout de son nez dans l’entrebâillement.

— On peut entrer ?

Sa voix douce agit comme un baume de tendresse sur le cœur encore meurtri du loup.

— Bien sûr, approuva Ekimi en lui souriant à pleines dents.

La jeune femme se précipita au chevet du garçon pour le serrer dans ses bras. Bror, qui l’accompagnait, ne fut pas long à la rejoindre. Ils semblaient tous deux à bout de nerfs.

— Tu nous as fait tellement peur, souffla Lena en caressant ses cheveux.

— Pourquoi as-tu voulu faire une chose pareille ? s’exaspéra soudain Bror.

— Je suis désolé.

Haru se tortilla les doigts mal à l’aise.

— Je ne réfléchissais pas correctement. J’étais égoïste et j’ai… j’ai…

Lena vint le presser contre elle pour l’empêcher de continuer à se maltraiter de la sorte.

— Tu étais pire qu’égoïste, se crispa Bror en montrant les dents. Ne refais plus jamais ça où je ne te reparlerais plus !

Il avait grondé les derniers mots et croisé les bras sur son buste. La colère animait ses traits et Haru frissonna discrètement. Cet air redoutable lui rappela un peu leur père.

— Promis.

Bror se détendit puis se fit plus indulgent. Lena quant à elle, refusa de s’éloigner. Elle le serrait contre elle, s’assurant ainsi de son bien-être. Elle n’arrêtait pas de pousser de longs soupires soulagés.

Leur présence finit par apaiser le garçon. Il s’était senti mis à l’écart et l’avait mal pris. Il passa le reste de la journée aux côtés de Lena qui ne supportait pas de le laisser seul. Ce n’est qu’une fois tard dans la nuit, quand tout le monde fut calmé sur son état autant psychologique que physique, qu’Haru put respirer à nouveau.

Bror pourtant en avait décidé autrement. Il entra dans sa chambre d’un pas discret, presque inaudible.

— Maintenant, dis-moi la vérité ! Je m’absente une nuit et tu manques de te suicider ? Tes belles paroles je n’y crois pas et tu n’as pas intérêt à me mentir, persifla-t-il.

Son regard noir, ses bras plus poilus que d’habitude et sa posture fermée indiquaient une métamorphose non contrôlée dans peu de temps. Haru grommela et se tourna pour lui offrir toute son attention.

— J’aime Christo !

Ces deux petits mots, dits à voix haute, parurent alléger son cœur d’un coup. Partager finalement son secret avec quelqu’un le rendait moins lourd. Bror décroisa les bras pour les laisser retomber le long de ses hanches. Il le dévisagea franchement et Haru ne sut plus où se mettre.

— Tu veux dire que tu… le désir ?

Le jeune loup se sentit mal devant ces paroles, mais le nier n’aurait servi à rien. Il approuva en silence. Les poils de Bror se rétractèrent et sa peau blanche réapparut.

— Il ne m’aime pas comme ça, expliqua Haru les lèvres pincées. C’est ce qu’il a dit ! Il préfère les femmes, alors… J’étais tellement triste que j’avais envie de disparaître. J’ai couru jusque dans la forêt pour me libérer la tête et Christo m’a retrouvé dans une position qui portait à confusion. Je n’aurais pas sauté !

Bror se rapprocha le nez plissé. Il ne savait pas s’il pouvait le croire et vint s’asseoir à ses côtés sur le lit.

— Haru, tu n’as pas le droit de supprimer ta vie pour ça ! Et puis… tu as de nombreuses années devant toi pour le faire changer d’avis.

Le garçon acquiesça en silence bien que, une fois encore, il sente son cœur s’alourdir.

— Il me considère comme son fils, c’est plutôt mal parti.

Il avait détourné les yeux, trop gêné par ces mots.

— Mais c’est parce que tu ressembles à une jeune fille en détresse. Tu n’as rien de rassurant, c’est pour ça qu’il ne peut pas te voir autrement. Il faudrait que tu t’affirmes plus, que tu sanglotes moins et que tu te montres plus fort.

— Je ne peux pas être comme toi, s’impatienta Haru. Je n’y peux rien si tout me fait pleurer. Est-ce que c’est si mal que ça ?

— Bien sûr que non ce n’est pas mal, mais tu t’attaques à notre prince. L’homme le plus sollicité de la terre. Est-ce que tu sais que tous ses faits et gestes sont étudiés et décortiqués à la loupe ? On en parle tous les jours à la télé. Les gens l’adorent, mais c’est aussi un grand célibataire que les femmes convoitent. Je veux dire, il dirige quand même notre petit monde à tous. Et même si je t’aime, ce que je vais te dire va te blesser, il ne peut pas être homo.

Haru se frotta les tempes.

— Homo, répéta-t-il, la mine soucieuse.

— Oui, il lui faut une descendance, ce que tu ne peux pas lui offrir. Il t’a épargné et nous lui devons la vie, mais tu ne dois pas en demander plus. Personne n’accepterait.

— Lena approuverait, riposta Haru, à nouveau proche des larmes.

— Et, moi aussi je te soutiens, pesta Bror. Mais nous ne sommes pas le monde, tu saisis ?

Le loup secoua la tête pour dire que non. Il ne comprenait pas et ne voulait pas comprendre.

— Je sais que tu comprends, au fond, souffla Bror.

Tous deux gardèrent le silence un moment. La nuit était fraîche et par la fenêtre, un vent marin venait aérer la pièce. On entendait au loin la mer s’écraser contre la roche dans un cercle constant.

— Haru, tu trouveras d’autres garçons moins compliqués à l’école. Il y en a de vraiment pas mal dans ma classe, expliqua Bror. Et beaucoup se fichent bien du genre.

Le jeune loup se crispa tout entier. Comment dire à son frère qu’avant Christo, les hommes et les femmes ne l’intéressaient pas. Il ne pensait pas pouvoir apprécier quelqu’un d’autre que son prince.

— Je ne crois pas que…

— Il faudra que tu essaies, s’imposa Bror inflexible. Je sais que la coupure fait mal et que tu ne te sens pas bien, mais tu vas devoir essayer d’aimer quelqu’un de différent. Tu verras, avec le temps, tu finiras par l’oublier !

Il était si sûr de lui qu’Haru ne le contredit pas. Son cœur n’était en tout cas pas du même avis.

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