22 - Le maître des forêts

6 minutes de lecture

— Non, je ne te déteste pas.

Le prince se pinça les lèvres comme s’il venait de révéler le plus grand de ses secrets.

— Je t’aime comme un fils et cette nuit, j’ai agi de la pire des manières. J’ai honte, tu comprends ?

Haru se laissa choir sur le sol, désemparé. Un fils, songea-t-il. Il me voit comme un fils. Il n’y avait, en cet instant, pas pire comparaison que celle-ci.

— Je ne suis pas ton fils, riposta-t-il incapable de garder au fond de lui cette rancœur qui le submergeait maintenant.

Christo se crispa lorsqu’il l’entendit prononcer ces mots et Haru sut qu’il répliquerait avec verve :

— Lena n’est pas ta mère non plus et tu la considères ainsi ! fit-il remarquer méchamment.

Ses yeux luisaient dans l’obscurité des arbres. Ils sondaient chacun de ses gestes, calculaient la distance qui les séparait et les mouvements à effectuer pour l’empêcher de sauter. Haru, lasse, souffla. Il fit un pas vers lui et le laissa l’attraper.

La main de Christo se referma sur son bras comme des serres d’oiseau pour le tirer et l’emprisonner. Le soupir soulagé que poussa le prince emplit le cœur d’Haru d’un mince espoir. Il frotta son nez contre son torse, s’autorisant à s’imprégner de son odeur, puis passa ses doigts autour de sa taille pour l’étreindre à son tour.

— Haru, chuchota Christo. As-tu décidé de me rendre fou ? Qu’espérais-tu accomplir en disparaissant ? Me submerger de cicatrices ? Me blesser si fort que je ne puisse plus respirer ? Dis-moi Haru, ne pensais-tu qu’à toi ? Lena et ton frère ne comptent-ils pas pour que tu agisses ainsi ?

Le prince le secoua légèrement par les épaules, l’obligeant à relever la tête et lui faire face. Son regard exprimait de la colère mêlée à un sentiment plus violent encore.

— Réponds-moi, qu’espérais-tu ?

Sa voix forte se fit plus exigeante, pressante, si bien que le jeune homme ne sut pas mentir.

— Je voulais que tu m’écoutes, s’écria-t-il avec peine, les lèvres tremblotantes. Je voulais te faire mal. Je voulais faire disparaître cette douleur dans ma poitrine ! Ce creux si brûlant qui m’empêche de vivre…

Haru criait, incapable de rester calme, le visage déformé par cette peine dévastatrice. Ses doigts s’accrochaient maintenant aux bras de Christo de peur que celui-ci ne le repousse, tandis que ses sanglots entravaient sa respiration.

— Tu es impossible, pesta finalement le prince en le plaquant contre lui. Tout nu en plus, au milieu de la forêt, à pleurer comme un enfant. Que vais-je faire de toi, si tu ne veux même pas que je te protège ?

— Me protéger, en m’éloignant ? s’indigna le loup. Et puis, je sais me protéger tout seul. Je n’ai pas besoin de toi !

Cette réflexion eut le don de mettre Christo hors de lui également.

— Ah, oui ? Mais tu ne sais rien de ce qui t’attend. Aller à l’école ne sera pas sans risque à cause de moi. Tout ce que tu feras sera étudié à la loupe, amplifié, déformé, détruit. Tu deviendras une cible si facile que je refuse de te mettre en danger. Pour ton bien, t’éloigner reste la meilleure solution !

— Je me défendrai, assura le loup en relevant la tête et le percutant de son regard pétillant. Je sais encaisser les coups plus que tu ne le crois. Je t’en prie, ne m’abandonne pas toi aussi, je t’en prie. Ne me laisse pas seul ici !

Haru ne savait faire que pleurer, il s’accrochait à ses bras, incapables de le lâcher, si suppliants et désespérés. Il y mettait toute sa force.

— S’il te plaît, j’ai l’impression de pouvoir vivre près te toi, de pouvoir exister sans penser à la douleur du passé. Je me fiche de mourir demain, si je passe ne serait-ce qu’une seconde aux côtés de Lena, Bror et… et toi, Christo. Rien ne compte plus que vous à mes yeux.

— H-Haru, hésita l’homme dont les cheveux noirs ruisselaient sous la pluie. Mais tu…

— Je t’en prie, continuait de l’implorer le jeune loup.

Les yeux vifs, humides et son visage blafard renvoyaient une image si désolée que Christo ne put résister. Il retira la veste de ses épaules pour la passer autour de celles, menues, du garçon. Il nota combien celui-ci grelottait, ses lèvres étaient maintenant violettes. Tout son corps vacillait, mais malgré tout, il refusait de le lâcher.

— Haru ? souffla-t-il inquiet.

Le petit loup se raccrochait à lui de toutes ses forces.

— Promets de ne pas partir !

— Haru, tu trembles…

— Promets de ne pas partir, insista maladivement son loup devenu fou.

Le prince se pressa de le serrer dans ses bras tandis qu’il voyait ses jambes lâcher, incapable de le laisser dans un tel état.

— Haru ? appela-t-il alors que les paupières du jeune homme papillonnaient. Merde !

Il s’empressa de faire demi-tour pour le ramener.

— Prince Vent, l’arrêta pourtant une voix granuleuse comme sortie des tréfonds de la terre.

Christo stoppa son avancée, le dos raide et le regard dur, tandis qu’un brouillard épais l’encerclait. Il resserra sa prise sur le corps de plus en plus froid de son ami, craignant une attaque inopinée.

— Ce n’est pas vraiment le moment, gronda-t-il.

Le vampire déploya l’aura destructrice que tous redoutaient, mais celle-ci ne rencontra rien d’autre que le vide.

— Peur et désespoir emprisonnent l’âme du guerrier justicier. Roi, prince, son nom diffère, mais toujours égale à lui-même, il guide vers la voie du bien. Ainsi donc tu es celui qui a capturé ce petit cœur fragile ?

Christo garda le silence tandis que sa vue se réduisait à un pas devant lui. La terre se mit bientôt à vibrer comme si elle désirait lui parler elle aussi. Le danger semblait venir de partout et le vampire montra les dents. Il craignait tant pour la vie d’Haru qu’il ignorait comment affronter ce nouvel adversaire.

— Que veux-tu ? Je t’écoute !

Sa méchante humeur se déversa comme un ouragan autour de lui et son regard se fit assassin. D’abord, il n’y eut pas de réaction, puis la terre arrêta de trembler. Un rayon de soleil perça la brume obscure, les feuilles devenues noires, pour venir l’éclairer timidement. Une voix moins brusque, plus douce, s’éleva. Il y en avait plus d’une, car elle se dédoublait en murmure pour se perdre ensuite avec le souffle du vent.

— La perle du destin se trouve entre tes mains…

Les cheveux de Christo ondulaient sous la brise et ceux de Haru aussi. Le prince ne craignait pas grand-chose, mais cette fois, il redouta ce qui allait survenir. Il se sentait démuni, incapable de lâcher le jeune homme dont le corps refroidissait de manière inquiétante.

— Elle animera la flamme de l’évolution, continua le concert de voix. Elle rayonne, attire, on veut la détruire. Fais attention, elle rend ce qui était impossible possible. Sa valeur est inespérée et changera la vision du monde. Tu dois protéger ta pierre coûte que coûte où elle se fanera !

— Une pierre ne se fane pas, reprocha-t-il sans pour autant réussir à garder sa neutralité.

Il ne comprenait rien de cette énigme. Le souffle du vent se fit plus puissant et le prince gronda.

— De qui vous parlez ? interrogea-t-il effrayé. De quelle pierre s’agit-il ?

— Ton cœur ! Tu dois offrir ton cœur !

Les voix se turent soudain et la brume se leva comme elle était apparue, emportant avec elle son lot de mystère. Le soleil perça en même temps feuillages et nuages, diffusant de nouveau sa chaleur. Haru regagna quelques couleurs et Christo en fut soulagé. Ses craintes restaient toutefois entières.

Il venait de comprendre quelle créature s’était présentée à lui. Le maître des forêts était une entité énigmatique aux capacités encore méconnue. On les nommait les arbres dieux, pour se nourrir de la sève, des fleurs et pour leurs prédictions souvent exactes. Leur forme inconnue, masquée par la brume, en faisait une légende que Christo n’avait jamais prise au sérieux. De toute son existence, c’était la première fois qu’il en rencontrait un. La surprise d’en croiser juste à côté de son domaine le laissait sans voix.

— Bon sang Haru, est-ce toi qui l’as attiré ? L’arbre dieux est censé n’être qu’un mythe et voilà qu’il me parle de pierre, de cœur, de menaces. Tout cela ne me dit rien, marmonna-t-il les dents serrées.

Christo comprenait seulement maintenant les paroles de sa sœur ainsi que les mises en garde d’Ekimi. Haru avait tant besoin d’amour qu’il était prêt à se sacrifier pour celui-ci. Et lui, si égoïste, ne pensait qu’à ses propres douleurs. Il avait voulu détruire le peu de stabilité que le jeune loup avait réussi à trouver, ici, à côté de lui.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Anne Cécile B

Seul le temps qui passe est capable de cicatriser les blessures que nous inflige la vie.
111
154
3
2
AresPhóbos
Recueil de poésie.
37
36
5
10
Victoriaenag



Un jour, Dieu pactisa avec le diable. Ou du moins, telle pourrait être la perception purement humaine de ce projet. Une improbable guerre froide à échelle divine.
Le royaume des Cieux se perdait dans la contemplation élogieuse de la vie, l’infinité microscopique parvenait à bâtir l’empire humain sous le sentiment de la gloire du Ciel, approuvée en grande pompe par l’armée sanctifiée des anges de la cité, qui n’hésitaient jamais à bénir de miracles le monde des Hommes, pour propager la parole de leur grand amour. Un paradis puissant, civilisation éternelle modelée par le Créateur où anges et saints devenaient ses adorateurs de premier ordre, bientôt talonnés par les futures âmes sauvées par la voie du Christ, quand s’élèvera le souffle funèbre du jugement dernier.
Humanité qu’un ange réprouvait ardemment, il jugeait ces êtres emplis de faiblesses pour appuyer leur inclination pour le péché, ainsi que cette douce facilité avec laquelle ils réussissaient à se convaincre que leurs actions pouvaient être pardonnées par Dieu, dans la prière et la supplication. Cet ange s’imposait en figure de justice auprès du Père, il cherchait par diverses méthodes à prouver que l’espoir vain de la vie n’allait jamais satisfaire Dieu pleinement, de trahison en trahison, le Roi de bonté se retrouvera sans serviteur humain, tant ils auraient tous péris par le vice et l’immonde. Mais Dieu faisait confiance aux humains, il connaissait bien ce que la vie avait à offrir, ce qu’il en coûte de choisir la foi et ouvrir son âme au chemin de la croyance, car sa clémence était aussi grande que la méfiance de son bel ange.
Pourtant, si baigné d’amour était chaque ange du royaume des Cieux, Lucifer ne supportait pas de contempler l’échec de la vie et le sourire indulgent du Créateur. Lui qui répugnait tant les humains, était finalement celui qui leur ressemblait le plus de toute la cité, sa façon de percevoir les choses comblées par son sens aiguë de la justice, lui conférait une ouverture de réflexions nouvelles sur son univers. L’idolâtrie que vouait l’ange à son Père, ne pouvait se résoudre à rester spectateur de la bonté vaine du Christ face à son plus grand projet après le Paradis, les humains n’avaient pas leur place dans ce royaume immaculé et certains anges rejoignaient son opinion. La peur de ne plus suffire à Dieu guidait ses enfants à vouloir éloigner l’humanité des pensées de leur Seigneur bien-aimé, de cela naissait l’envahisseur sentiment de jalousie au sein des Cieux.
Dieu expérimentait quelque chose, confronter ses enfants à une création aussi pleine de surprises que l’Homme, pouvait créer de nouvelles perspectives chez les anges. Son raisonnement voyait déjà la beauté de cette humanité angélique, qui marquerait le temps de la Connaissance de la Vie par le divin et préparai l’arrivée au Ciel des âmes humaines. Mais Dieu savait que ses anges ne partageaient pas son idylle, Il savait que son royaume allait se scinder en deux faces d’une même grande histoire, en y jetant en son centre la race humaine, livrée en pâture à une querelle céleste.
Lucifer était en réalité la clef du Paradis, le début et la fin de celui-ci autant que Dieu puisse laisser son royaume périr. Rien était encore certain, car le plus grand mal du Père résidait dans sa lecture, souvent contredite, de son fils : il ne pouvait pas voir au-delà de Lucifer, ni même prédire ses actes. Mais le Créateur savait que sa puissance le maintenait bien au-dessus d’une rébellion angélique et s’était bien gardé de montrer à son Fils son aveuglement. Le doute ne quittait jamais les yeux impossibles de Dieu, tout cela n’avait de sens que par l’existence de son plus bel ange, l’amour de sa vie, dissimulé par ses autres enfants. L’amour d’un père pour son premier enfant, une faiblesse humaine que Dieu connaissait très bien, alors Il entreprit de mettre à l’épreuve son ange de lumière. Un habile coup placé afin de parer une trahison dans sa cité, les anges voulaient anéantir les humains, mais Dieu entendait bien ouvrir l’esprit de la Vie, pour permettre à Lucifer de lui succéder quand viendra son heure.
La sagesse millénaire de Dieu ne pouvait se tarir, car le Créateur était un nom donné en héritage au meilleur ange depuis toujours, de Père en ange sans couper le fil de la Grâce de Dieu. Un rituel qui nécessite une confiance aveugle envers son enfant pour lui donner le pouvoir de Tout, Lucifer était le seul ange capable de faire de Dieu une entité toujours plus magnifiée et complexe. À force de confrontations, de raisonnements nouveaux et d’ouverture d’esprit, l’ange avait réussi à faire se développer la puissance du Créateur, pour permettre de modifier la léthargie des Cieux, en cela Lucifer portait la lumière des possibles, il était la clef qui déverrouillait le cœur du Père.
Cependant, l’ange n’aimait guère le chemin qu’empruntait la conception humaine de son Père, tandis que ce dernier œuvrait pour mettre son Fils sur le trône d’un Ciel qu’il méritait par sa réflexion neuve et admirée. Dieu désirait vivement que son ange apprenne de l’esprit humain, pour en renaître plus merveilleux dans son amour pour le Créateur, à travers la foi inventée par l’Homme et son sentiment de dévotion, cruel et spécial, que Dieu trouvait formidable, là où la possibilité de mourir menait les humains à se donner entièrement à lui. Il s’était décidé à offrir à Lucifer une voie inexplorée et novatrice, permettre à un ange d’expérimenter la Vie et la mort humaine, alors il convia l’ange de lumière à le rejoindre pour un grand pari.
15
41
99
69

Vous aimez lire Mylène Ormerod ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0