21 - La voix

5 minutes de lecture

— Désires-tu vraiment mourir, petit loup ?

La stupeur figea sur place Haru. Il s’était pensé seul depuis qu’il avait pénétré la forêt. D’un mouvement, il se retourna, affolé et honteux. Qui pouvait ainsi s’exprimer d’une intonation si granuleuse et étrange ? Mais ses yeux ne rencontrèrent personne. Venait-il de tout imaginer ? Il essuya son visage, plein de larmes et de pluie, avant de répondre d’un air douloureux :

— Je n’aurais pas dû naître ! Je blesse tous ceux que j’approche.

— Et pourtant tu es là, constata la voix. Si tu n’avais pas dû naître, tu ne serais pas né.

Cela avait le mérite d’être clair et Haru pencha la tête, tout étonné d’entendre ce discours. C’était la première fois que quelqu’un, en dehors de Lena et Bror, lui disait que sa vie avait de l’importance. Il n’y croyait pas.

— Non, je suis… une erreur. Je vais disparaître et tout arranger, s’excusa-t-il comme si l’étranger pouvait le comprendre.

Il fit un pas en arrière, se demandant s’il était prêt à rejoindre la mer. Il repensa à Lena, à Bror et son cœur se resserra ; il les aimait tant. Puis il songea à Christo… L’étau se fit plus fort encore. Et tandis qu’il se perdait dans ses réflexions, il sentit la présence de puissantes lianes ramper lentement autour de ses chevilles et s’approcher de ses mains. Il voulut s’en dégager, mais elles réagir à son geste d’un mouvement trop rapide pour lui à éviter. Elles s’enroulèrent autour de ses poignets, de ses mollets pour le maintenir avec force sur place. Il se débâtit faiblement, incapable d’ignorer la douleur de son âme.

— Ne sois pas si hâtif, petit loup. Toute vie est tellement précieuse ! Ce n’est que sacrilège de t’en prendre à la tienne.

— Précieuse ? répéta Haru d’un air désabusé. Tu te trompes, mon existence n’est pas précieuse. Aux yeux de personne, même pas de la sienne.

Il se mit à sangloter.

— Je suis une aberration !

Dans l’obscurité de la forêt, Haru ne voyait pas grand-chose, mais il arriva à distinguer une paire d’yeux jaunes perdus au fond d’un tronc. À quel type d’entité avait-il affaire ? Ce ne pouvait être qu’une gentille créature pour privilégier la vie de cette façon. Il ne ressentait d’ailleurs pas la moindre agressivité de sa part, mais il devait avouer ne pas se sentir complètement rassuré non plus. Haru ne décelait que le semblant d’une présence, car une brume épaisse s’était levée.

— Tu fais partie des vieilles légendes, souffla la voix rocailleuse. L’évolution même de la terre, il ne faut pas en avoir honte ! Tu as un rôle à jouer, comme nous tous. La voie qui t’est propre n’est peut-être pas facile, mais elle ne mérite pas de se terminer ainsi.

La créature, toujours camouflée par la brume, se rapprocha. Bientôt, tout ce qui avait pu entourer Haru disparut dans le brouillard. Le garçon devina malgré tout, les contours d’une autre liane, ou branche, se diriger droit sur son cœur. Elle s’étendit autour de sa poitrine comme de minuscules veines. Une lumière fine, surnaturelle s’en dégagea après un temps et le jeune homme se débâtit un peu, effrayé. Allait-il se faire tuer finalement ?

— Je vois, articula l’être tout bas. Les lignes de ton âme s’agencent de façon extraordinaire, tu es si spécial.

Haru se pinça les lèvres sans rien dire. En quoi le trouvait-il si spécial ? Il était bien loin de ressembler aux autres loups.

— Tu crois qu’être comme tout le monde serait une qualité ? Mais c’est parce que tu ne connais pas encore les tiennes que tu penses ainsi ! Un jour tu découvriras par toi-même combien être différent est ce qu’il y a de plus magnifique. Toute la vie que tu apporteras, tu ne t’en rends même pas compte.

— Rien que ça, se moqua le garçon. Je ne vois pas l’intérêt si je suis seul.

Haru se laissait diriger par la colère au point de tout occulter.

— Seul ? répéta l’entité d’une voix où vibrait l’incompréhension. N’entends-tu donc pas ses cris ? Depuis ton arrivée ici, ils retentissent à n’en plus finir !

Haru secoua la tête, mais tendit l’oreille quand même. D’abord, il n’entendit que le murmure du vent dans les feuilles, puis le grondement des vagues et enfin les appels de Christo. Sa poitrine se gonfla un bref instant d’espoir avant que la triste réalité ne le percute à nouveau violemment.

— Il ne veut plus me voir. Il me déteste… il me déteste, chuchota le garçon chamboulé. Et moi, je refuse de vivre loin de lui, de Lena et de Bror. Je veux vivre près d’eux !

Maintenant, toutes ses émotions contenues débordaient. Intérieurement, il s’effondrait.

— Les larmes sont comme la pluie, décréta la créature. Elles viennent, elles partent, tu dois écouter ton cœur plus que la raison, car c’est là que se trouve la réponse à ta question.

Les lianes le libérèrent soudain et Haru se retrouva libre de ses mouvements. Il essayait de comprendre ce qui lui était arrivé quand une ombre menaçante fit irruption devant lui. Il reconnut immédiatement Christo et son regard d’acier insondable tandis que la brume disparaissait presque dans sa totalité.

— Haru, que fais-tu ?

Devant la voix grondante d’autorité du prince, le loup baissa aussitôt la tête, les doigts tremblants et la honte le submergeant. La créature des bois avait peut-être raison, Christo n’appréciait pas son escapade. Il avait désobéi, alors qu’il pleuvait. Craignait-il finalement la créature des bois ?

— Je ne fais rien ! s’énerva-t-il, la colère surgissant d’un coup. Je voulais me rapprocher de la mer. Je voulais juste prendre l’air.

Christo ne put masquer son inquiétude et fit un pas vers lui, mais Haru recula dans ce même temps. Le vampire se figea en voyant qu’il se rapprochait dangereusement du précipice. Une main tendue vers lui, le regard de plus en plus préoccupé, il demanda :

— La mer ? Elle est glaciale et mordante à cette époque de l’année, pourquoi voudrais-tu t’en approcher ?

Haru eut le vague sentiment de se retrouver en faute alors qu’il souffrait le plus de ses mots.

— J’y ai juste pensé comme ça. Je me disais que je pourrais me calmer en la voyant de plus près. Parce que je ne veux pas vivre sans vous trois, parce que je veux…

Haru se stoppa au milieu de sa phrase. Si ses larmes s’étaient taries un instant, elles revinrent de plus belle, comme la pluie. Comment exprimer ce que son cœur ressentait ? Il garda cette boule au fond de sa gorge pleine de tristesse. Le désir de hurler l’oppressait tant qu’il se sentait coincé.

— D’accord, abdiqua soudain Christo, une lueur dévastée dans les yeux. D’accord, je ferai tout ce que tu veux, mais ne saute pas ! Je t’en prie…

Haru ne sut comment interpréter ses paroles qui masquaient une seconde vérité. Il décelait à la voix du prince, à sa posture qu’il avait pris une autre décision, tout aussi mauvaise que de l’envoyer à l’internat. Son regard le fuyait maintenant et ses lèvres se retroussaient imperceptiblement. Alors il comprit ses intentions cachées, le cœur bondissant dans sa poitrine. Il ne pourrait jamais le garder près de lui.

— Tu vas partir, c’est ça ! s’écria le garçon, la gorge nouée par l’angoisse. Tu vas m’abandonner… Tu me détestes à ce point ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Anne Cécile B

Seul le temps qui passe est capable de cicatriser les blessures que nous inflige la vie.
111
154
3
2
AresPhóbos
Recueil de poésie.
37
36
5
10
Victoriaenag



Un jour, Dieu pactisa avec le diable. Ou du moins, telle pourrait être la perception purement humaine de ce projet. Une improbable guerre froide à échelle divine.
Le royaume des Cieux se perdait dans la contemplation élogieuse de la vie, l’infinité microscopique parvenait à bâtir l’empire humain sous le sentiment de la gloire du Ciel, approuvée en grande pompe par l’armée sanctifiée des anges de la cité, qui n’hésitaient jamais à bénir de miracles le monde des Hommes, pour propager la parole de leur grand amour. Un paradis puissant, civilisation éternelle modelée par le Créateur où anges et saints devenaient ses adorateurs de premier ordre, bientôt talonnés par les futures âmes sauvées par la voie du Christ, quand s’élèvera le souffle funèbre du jugement dernier.
Humanité qu’un ange réprouvait ardemment, il jugeait ces êtres emplis de faiblesses pour appuyer leur inclination pour le péché, ainsi que cette douce facilité avec laquelle ils réussissaient à se convaincre que leurs actions pouvaient être pardonnées par Dieu, dans la prière et la supplication. Cet ange s’imposait en figure de justice auprès du Père, il cherchait par diverses méthodes à prouver que l’espoir vain de la vie n’allait jamais satisfaire Dieu pleinement, de trahison en trahison, le Roi de bonté se retrouvera sans serviteur humain, tant ils auraient tous péris par le vice et l’immonde. Mais Dieu faisait confiance aux humains, il connaissait bien ce que la vie avait à offrir, ce qu’il en coûte de choisir la foi et ouvrir son âme au chemin de la croyance, car sa clémence était aussi grande que la méfiance de son bel ange.
Pourtant, si baigné d’amour était chaque ange du royaume des Cieux, Lucifer ne supportait pas de contempler l’échec de la vie et le sourire indulgent du Créateur. Lui qui répugnait tant les humains, était finalement celui qui leur ressemblait le plus de toute la cité, sa façon de percevoir les choses comblées par son sens aiguë de la justice, lui conférait une ouverture de réflexions nouvelles sur son univers. L’idolâtrie que vouait l’ange à son Père, ne pouvait se résoudre à rester spectateur de la bonté vaine du Christ face à son plus grand projet après le Paradis, les humains n’avaient pas leur place dans ce royaume immaculé et certains anges rejoignaient son opinion. La peur de ne plus suffire à Dieu guidait ses enfants à vouloir éloigner l’humanité des pensées de leur Seigneur bien-aimé, de cela naissait l’envahisseur sentiment de jalousie au sein des Cieux.
Dieu expérimentait quelque chose, confronter ses enfants à une création aussi pleine de surprises que l’Homme, pouvait créer de nouvelles perspectives chez les anges. Son raisonnement voyait déjà la beauté de cette humanité angélique, qui marquerait le temps de la Connaissance de la Vie par le divin et préparai l’arrivée au Ciel des âmes humaines. Mais Dieu savait que ses anges ne partageaient pas son idylle, Il savait que son royaume allait se scinder en deux faces d’une même grande histoire, en y jetant en son centre la race humaine, livrée en pâture à une querelle céleste.
Lucifer était en réalité la clef du Paradis, le début et la fin de celui-ci autant que Dieu puisse laisser son royaume périr. Rien était encore certain, car le plus grand mal du Père résidait dans sa lecture, souvent contredite, de son fils : il ne pouvait pas voir au-delà de Lucifer, ni même prédire ses actes. Mais le Créateur savait que sa puissance le maintenait bien au-dessus d’une rébellion angélique et s’était bien gardé de montrer à son Fils son aveuglement. Le doute ne quittait jamais les yeux impossibles de Dieu, tout cela n’avait de sens que par l’existence de son plus bel ange, l’amour de sa vie, dissimulé par ses autres enfants. L’amour d’un père pour son premier enfant, une faiblesse humaine que Dieu connaissait très bien, alors Il entreprit de mettre à l’épreuve son ange de lumière. Un habile coup placé afin de parer une trahison dans sa cité, les anges voulaient anéantir les humains, mais Dieu entendait bien ouvrir l’esprit de la Vie, pour permettre à Lucifer de lui succéder quand viendra son heure.
La sagesse millénaire de Dieu ne pouvait se tarir, car le Créateur était un nom donné en héritage au meilleur ange depuis toujours, de Père en ange sans couper le fil de la Grâce de Dieu. Un rituel qui nécessite une confiance aveugle envers son enfant pour lui donner le pouvoir de Tout, Lucifer était le seul ange capable de faire de Dieu une entité toujours plus magnifiée et complexe. À force de confrontations, de raisonnements nouveaux et d’ouverture d’esprit, l’ange avait réussi à faire se développer la puissance du Créateur, pour permettre de modifier la léthargie des Cieux, en cela Lucifer portait la lumière des possibles, il était la clef qui déverrouillait le cœur du Père.
Cependant, l’ange n’aimait guère le chemin qu’empruntait la conception humaine de son Père, tandis que ce dernier œuvrait pour mettre son Fils sur le trône d’un Ciel qu’il méritait par sa réflexion neuve et admirée. Dieu désirait vivement que son ange apprenne de l’esprit humain, pour en renaître plus merveilleux dans son amour pour le Créateur, à travers la foi inventée par l’Homme et son sentiment de dévotion, cruel et spécial, que Dieu trouvait formidable, là où la possibilité de mourir menait les humains à se donner entièrement à lui. Il s’était décidé à offrir à Lucifer une voie inexplorée et novatrice, permettre à un ange d’expérimenter la Vie et la mort humaine, alors il convia l’ange de lumière à le rejoindre pour un grand pari.
15
41
99
69

Vous aimez lire Mylène Ormerod ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0