14 Le soleil et la lune

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Quand Haru se réveilla, il se sentit perdu tant il ne reconnaissait rien. Le lit dans lequel il dormait était énorme, tout comme les immenses fenêtres en guise de plafond qui lui rappelait la verrière. Il se redressa, la tête lourde et la nuque raide. La beauté des lieux, très rustique, le surprenait. Il découvrit un bureau de bois verni qui s’accompagnait d’une lampe de métal, où une ampoule basse tension assez grosse offrait un charme certain à la pièce. Puis son regard fut accaparé par la fenêtre. Elle donnait sur un petit jardin parsemées fleurs printanières, d’hautes herbes avec papillons et autres insectes qui butinaient. La vue de cette chambre était très différente de la sienne, elle n’avait aucun accès sur la mer. Tournée entièrement vers les terres, elle apportait une touche fascinante à ce manoir.

— Bien dormi ?

La voix plus chaude de Christo le sortit de sa contemplation.

— Je t’ai laissé récupérer une bonne heure, mais il va falloir te lever. Jean-Philippe va bientôt arriver et je ne veux pas lui faire perdre son temps.

Il l’observait depuis le chambranle de la porte, les bras croisés dans une position décontractée. Haru le considéra en silence, puis effleura son cou. Il fut stupéfait de n’y sentir aucune aspérité.

— Tes capacités de guérisons font qu’une heure a suffi pour ne rien laisser paraître. Tu vois, ce n’est pas si compliqué de me servir, il me faut juste ton sang. Ta nature me permet de boire sans risque de te tuer.

— Tu es un vampire, comprit Haru, comme si le ciel lui tombait sur la tête.

Christo décroisa les bras, pencha la tête sur le côté, visiblement surpris de cette réflexion qui ne venait que maintenant.

— Tu ne le savais pas ? Pourtant tout le monde sait que les Plums sont tous des vampires. Ne me dis pas que tu l’apprends seulement !

Haru baissa la tête sur les draps.

— Je ne savais pas, personne ne m’a jamais parlé des autres races. On n’échangeait que sur le prince, mais j’ignorai ce qu’il était… ce que tu étais…

Le jeune garçon se frotta les avant-bras en pâle tentative pour se réchauffer.

— Tu vas me manger ?

Christo soupira, visiblement amusé par sa question qui n’avait pour lui aucun sens. Mais il répondit quand même :

— Je ne mange pas les gens, je bois leur sang, c’est différent. Je dois avouer que tu es le genre d’encas que j’apprécie. J’ai toujours eu un faible pour les races surnaturelles et depuis que tu as absorbé mon sang, te goûter devenait obsessionnel.

Haru tortilla ses doigts. Il ne se souvenait pas d’avoir ingurgité son sang.

— Tu as peur de moi ? interrogea le maître en se rapprochant du lit.

Le loup secoua la tête, perplexe. Il ne parvint pas à affronter son regard gris métallique. Le prince s’était maintenant positionné à ses côtés. Il lui releva le menton tout en délicatesse.

— Ne fait pas cette tête, ce n’est pas comme si nous avions couché ensemble !

Haru se crispa devant ces mots.

— J’ai juste besoin de ton sang et toi d’un maître. Finalement, cette situation nous convient à tous les deux.

— Lena est…

— Oui, ta chère amie, sœur, mère… Je ne sais comment tu la vois, amante peut-être ? En tout cas, elle est comme moi.

— C’est pas mon amante, s’indigna Haru. Jamais je ne toucherais à Lena de cette façon.

— Pourquoi cela ? C’est une femme magnifique. Je veux dire, même moi je peux remarquer ses qualités. Plus d’une femme aimerait lui ressembler.

Haru replia les genoux et passa ses bras autour de ses jambes. Non, impossible, elle était bien trop belle.

— Elle est comme le soleil. Jamais je ne voudrais m’emparer du soleil.

— Et moi, suis-je un soleil ? s’enquit Christo qui était soudain intrigué par cette comparaison.

— Tu me fais plus penser à la lune.

Haru n’avait pas hésité et sa réponse énigmatique parut interpeler le prince. Il soupira comme si tout ceci finissait par l’ennuyer.

— Bon, ce n’est pas tout, mais va prendre ta douche et habille-toi ! Des heures assommantes nous attendent.

Haru ne se fit pas prier, il se rua vers la salle de bain adjacente et se saisit des vêtements laissés au bout du lit au passage. La tension qu’il y avait entre eux ne lui plaisait guère. Il verrouilla la porte même s’il savait bien qu’au fond cela ne retiendrait nullement ce vampire s’il voulait entrer.

— Il y a un collier sur le rebord de l’évier. Porte-le s’il te plaît, ça évitera toute sorte de problèmes.

Haru entendait sa voix étouffée et reporta son regard sur le bijou en question. Il s’agissait d’une simple gemme aux reflets bleue très similaire à la pierre de lune. Il ne s’interrogea pas davantage, mit l’objet autour de son cou pour s’apercevoir juste après qu’il lui était impossible de l’enlever. Il s’énerva sur le crochet, tenta de le passer par-dessus sa tête sans y parvenir. Dans un soupire, il abandonna, mais se promit de demander des comptes au prince plus tard. Il prit ensuite rapidement sa douche, trouvant très étrange d’utiliser les produits de Christo. Il avait l’impression d’être devenu sa propriété. Il aurait pu être effrayé, mais tant qu’on ne le frappait pas ni ne l’enfermait ou le privait de nourriture, alors la situation lui convenait.

Ce n’est que mon sang, je peux bien le lui donner, songea le jeune loup en repensant aux sensations qui l’avaient parcouru.

Tout ce qui l’avait fait souffrir sur le moment avait été aspiré et il devait avouer se sentir mieux. Il sortit après plusieurs minutes, et trouva le prince qui discutait à l’extérieur avec ce qui devait sûrement être Jean-Philippe.

Il eut du mal à ne pas être surpris en remarquant que le couturier était humain. Ses anciens parents n’aimaient pas particulièrement ces êtres même s’ils travaillaient avec eux. Ils les voyaient comme des créatures stupides trop faibles.

— Ah, Haru, on attendait plus que toi, dit le maître d’une voix profonde.

Le garçon se courba légèrement afin de se présenter, affichant clairement son malaise. Jean-Philippe se plia à son tour et l’étudia d’un œil expert. L’humain n’était pas très grand, il faisait à peu près sa taille. Ses courts cheveux blonds, ainsi que ses yeux noisette, lui donnaient un charme certain. Haru fut vite attiré par le professionnalisme qu’il dégageait.

— Bien, je vais commencer par prendre les mesures.

Le loup se retrouva brusquement au centre de leur attention. Il fut examiné sous toutes les coutures. Jean-Philippe sembla l’apprécier, car il s’extasia de ses mesures et parla longuement de chaque vêtement qui pourrait lui aller. Le jeune homme ne comprenait rien à la mode et laissa Christo choisir.

Après un temps qui dura à ses yeux une éternité, où il essaya nombres de vestes, de pantalons, jeans en tout genre et t-shirt, Haru tomba de fatigue sur le canapé.

— J’ai tout ce qu’il me faut, assura Jean-Philippe ravi. Je vais créer sans problème le costume demandé et vous le ferai porter dans un mois. Haru, pourrai-je prendre des photos de toi afin de t’intégrer à mon magasine ? Ta beauté naturellement sauvage attirera la foule et…

Le vampire s’interposa soudain moins avenant.

— Hors de question, Jean, à quoi penses-tu ? Il n’est pas mannequin.

— Mais justement, c’est cette façon innocente d’être qui le rendra célèbre.

Haru trouva que pour un humain, il avait de la répartit et surtout un très grand courage pour ainsi défier l’autorité du prince.

— Non et c’est…

— Ce n’est pas la peine, coupa soudain Haru qui n’aimait pas voir Christo devenir aussi froid. Je ne suis pas beau, et puis le maître a parlé, alors…

— Tu pourrais pourtant gagner de l’argent.

Jean-Philippe ne lâchait pas le morceau, mais se fit moins excessif. Haru quant à lui releva la tête pour l’étudier. Gagner de l’argent par ses propres moyens, voilà qui l’intéressait. Lena pourrait-elle être fière de lui s’il parvenait à se débrouiller un peu ?

— De l’argent ? Je pourrais le donner à Lena et lui offrir des cadeaux.

— Qu’as-tu besoin de lui offrir qui coûte si cher que de t’exposer à la vue de millions d’inconnus ?

La voix de Christo vibra dans la grande salle et les fit tous deux sursauter.

— Je ne sais pas, pour la remercier de…

— Moi, je sais ce que Lena aime et ce n’est pas l’argent, s’impatienta le maître-vampire. Elle aime ton sourire, c’est le plus beau cadeau que tu peux lui faire !

Jean-Philippe afficha une mine de chien battu en comprenant que ce n’était pas Haru qui pouvait prendre une telle décision. Le loup devina toutefois à son air qu’il réessaierait la prochaine fois qu’il reviendrait.

— Jean-Philippe, je suis désolé, mais pour le moment, Haru n’est pas prêt pour ce genre de choses. Pour quand seront livrés les autres vêtements ?

L’homme se prosterna, révélant ainsi qu’il ne lui en tenait pas rigueur, puis il releva la tête et consulta son agenda.

— Pour les tenues plus décontractées, une semaine suffira, tandis que pour les costumes, un mois ou deux, en fonction des arrivées de tissus.

— Bien, j’attends de les voir avec impatience, avoua Christo dont la bonne humeur était revenue.

Jean-Philippe prit congé, puis le prince se retourna vers le loup avachi sur le canapé. Ses cheveux bouclés ondulaient sur ses joues et sa nuque, son regard sauvage d’un vert intense se perdait en réflexions qu’il aurait aimé comprendre. Il y avait en ce jeune garçon, une beauté naturelle qu’il était difficile d’ignorer, cette mélancolie qui le suivait partout donnait envie de le protéger. Il y avait aussi ce petit air égaré qui l’attirait au point d’en oublier tout le reste. Christo trouvait que cette journée en sa compagnie l’avait bien diverti ce qui n’était pas dans ses habitudes de réussir à mettre de côté les affaires de l’État. Il poussa un lourd soupire en songeant que bientôt il devrait retourner au travail.

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