11 - La lune sur le lac argenté des rêves

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La nuit apporta vite son voile de ténèbres. De petites lampes industrielles s’illuminèrent ici et là comme de douces lucioles, ce qui amena une autre touche magique à cet endroit déjà incroyable.

— C’est le pays des rêves, commenta Haru.

Bror approuva par un léger hochement de tête, lui aussi captivé par les lumières naissantes. Une fois qu'ils eurent fini de manger, Lena décida qu’il était temps d’aller se coucher et ils retournèrent en bas pour regagner leur chambre. Ils déposèrent les assiettes dans l’évier avant de se quitter devant leur porte.

— À demain, dit Lena tendrement, en caressant la joue de son jeune protégé.

— À demain, répondit-il à son tour dans un murmure.

— Oui à demain, approuva Bror en bâillant de toutes ses forces.

C’était rare de le voir épuisé et Haru se demanda ce qu’il avait fait toute la journée pour se retrouver dans un tel état. Mais les questions attendraient à un autre jour, car lui aussi tombait de fatigue. Il referma la porte puis enfila une ample chemise avant de se glisser sous les draps. Le matelas trop moelleux le perturbait. Il n’avait pas l’habitude de ce confort, il lui fut impossible de fermer les yeux. Con cœur refusait de se calmer. Finalement, l’esprit trop éveillé, il décida de retourner près du piano. L’instrument, pour une raison inconnue, l’intriguait, il avait seulement envie de le revoir une dernière fois avant de s’endormir.

Lentement, il monta les marches de peur de réveiller Lena ou Bror. En arrivant sur le palier, il s’arrêta, quelqu’un avait commencé à jouer. Il ne savait pas vraiment s’il avait le droit de déranger l’individu, mais la curiosité le poussa à se dévoiler.

Qui d’autre que le prince aurait pu s’emparer des touches pour les faire résonner avec autant de virtuosité ? La verrière semblait répondre directement à ces sons harmonieux, le baignant d’une faible couleur bleutée.

Haru ne sut combien de temps il resta ainsi à l’écouter, son cœur suivant le rythme de ses doigts enchanteur. Et lorsque la dernière note fut frappée, la mélodie continua de le porter. Des perles salines s’échappèrent de ses yeux en un roulement d’admiration pour cette performance étonnante.

Le regard de Christo se posa alors sur lui, comme des diamants d’une pureté sensationnelle.

— Serait-ce la première fois que tu perçois le souffle d’un piano ?

Haru releva la main pour effleurer doucement sa joue. Il ne répondit pas, mais avança d’un pas.

— Je n’avais jamais entendu une aussi belle musique.

— C’était du Beethoven, lettre à Élise, c’est comme ça que ce nomme ce morceau. Elle est très connue pourtant.

— La musique, avoua Haru. Je ne l’entendais pas. Elle n’était pas vraiment présente dans ma vie. Il n’y a toujours eu que l’obscurité.

— L’obscurité, répéta Christo. Moi non plus je ne l’aime pas.

Haru devant ses mots se rapprocha. Les cheveux du prince avaient la couleur de la nuit, sa peau blanche était celle de la lune et ses yeux ceux d’un lac argenté. Il dégageait une beauté ensorcelante qu’il ne réussissait pas à ignorer malgré tous ses efforts.

Christo l’observait de son air le plus indéchiffrable, mais ne dit rien lorsqu’il posa ses coudes sur le couvercle et qu’il se mit à attendre la suite.

— Je ne joue pas pour toi, tu peux rester écouter, mais ça ne t’est pas destiné ! crut-il bon de signifier la voix coupante.

Le prince baissa bientôt les paupières et ses doigts effleurèrent à nouveau les touches. Les notes s’élevèrent mollement et Haru ferma les yeux pour en profiter un maximum. Il eut la sensation de retrouver le corbeau de ses rêves où les couleurs de ses ailes étaient celles du soleil et il en ressentit toute sa chaleur jusque dans sa chaire. Autour d’eux la musique virevoltait comme un million d’étoiles. Le rêve se mêlait à la réalité pour lui offrir de doux frissons salvateurs.

— Maintenant, dors ! retentit une voix qui parut venir de nulle part.

Haru s’effondra sur le piano sans résister, si les notes continuèrent de le bercer, il ne le perçut pas, car dans sa tête la mélodie s’était emparée de ses songes.

Christo avait arrêté de jouer après cet ordre proféré. Il observa le jeune garçon endormi qu’il avait retenu avant qu’il ne touche le sol. Ses boucles ondulaient autour de son visage et lui offraient la vision parfaite de l’ange. Tout dans la délicatesse, dans la fragilité et l’innocence. Un ange déguisé en loup.

— Il est rare de t’entendre jouer avec autant de rigueur ! dit Lena en s’approchant. Ainsi tu ne jouais pas pour lui, mais pour qui alors ?

Il haussa les épaules sans répondre. Elle les avait observés en silence, se mouvant avec grande discrétion.

— Tu lui as fait écouter l’une de tes pièces maîtresses, continua-t-elle, un fin sourire sur les lèvres.

— Il n’arrivait pas à dormir et s’est collé à moi ! Je l’ai renvoyé au pays de Morphée ! ronchonna le prince.

— Hum… Et tu lui évites une chute désagréable en le prenant dans tes bras.

Il soupira et déposa Haru sur le sofa que personne ne remarquait jamais.

— Lena, ne t’imagine pas des choses, je l’ai sauvé pour toi, en plus il est différent.

La jeune femme ne se laissa pas démonter et répondit sèchement :

— Tu parles de son loup ? Quand ouvriras-tu ton cœur ? Tu as besoin de toujours tout critiquer ? Ne vois-tu pas toute la douceur dont il est capable ?

Les yeux de Christo s’embrasèrent sous la colère. Ils s’affrontèrent dans un duel de regard et c’est lui qui se fit plus menaçant :

— Tu es la mieux placée pour savoir qu’il ne faut jamais ouvrir son cœur ! À personne ! Et surtout pas à un pauvre loup égaré.

Sa voix vibrait de rage et ses prunelles lançaient presque des éclairs. Lena le connaissait et devinait qu’il s’en voulait toujours pour ce qui s’était passé. Lourd d’un fardeau jamais oublié, son cœur avait été scellé et elle craignait, à mesure que le temps s'écoulait, qu’il ne se transforme en pierre.

— Tu te trompes, souffla Lena. Je ne regrette rien ! Et ce loup égaré, comme tu dis, a plus de bonté en lui que n’importe qui. C’est toi qui es aveugle.

— Et c’est pour ça que tu as tatoué trois branches dans ton dos ? Ne me fais pas rire, tu souffres et lui ne fera qu’empirer le mal qui te ronge. Tu crois que je ne sais pas combien tu les pleurs chaque jour ? Il a son visage, c’est pour ça que tu lui as parlé, que tu l’as sauvé ? Mais n’oublie pas, il s’est aussi transformé en monstre !

Lena se pinça les lèvres, elle retint du mieux qu’elle put la colère qui dévorait son âme. Elle se pencha sur Haru et le prit dans ses bras. Sa nature la rendait forte et pour elle, son poids n’était rien surtout lorsque le loup avait sa forme humaine.

— Tais-toi avant de ne regretter tes paroles. Même si je pleure, je ne regrette pas d’avoir aimé de toutes mes forces et cette fois-ci, je ne laisserai pas les choses se reproduire ! C’est mon bébé, grogna-t-elle.

Christo tiqua, mais ne répondit pas. Il demeurait néanmoins droit comme un « i », ruminant le passé qui les avait menés sur ce chemin désolé. Lena s’apprêta à descendre les marches, mais se ravisa au dernier moment. Elle se tourna légèrement vers son frère afin qu’il puisse lire sa sincérité et surtout sa détermination.

— Christo, il n’y a rien de plus important que l’amour dans ce monde. Moi, j’ai choisi d’avoir deux loups pour fils. Ils seront ma raison d’être ! Je garderai les douleurs du passé dans mon cœur et me créeraient de beaux souvenirs à leur montrer. Je pense sincèrement qu’ils préfèrent me voir heureuse.

— Tu fais un transfert, et le jour où tu t’en apercevras, tu n’auras plus que tes larmes pour pleurer.

— Ce n’est pas à toi de décider, c’est ma vie, mes choix ! Tu as intérêt à t’y faire, car je ne compte pas les abandonner.

Lena avait grondé ces paroles, désireuse qu'il comprenne qu’elle ne lâcherait rien. Son regard s’était voilé de noir au point de le faire reculer. Christo grimaça sans rien ajouter tandis, qu’elle emmenait le loup vers son cocon d’amour.

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