09 - Le chemin vers la sortie

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Haru contorsionnait ses doigts. Se voyait-il adulte ? Peut-être Ekimi avait-il raison. Il n’y avait qu’avec Bror qu’il tentait de se montrer plus intelligent qu’il ne l’était, mais son frère l’avait vite dépassé grâce à l’école.

— Lena est mon amie…

Il ne lui avouerait pas qu’il la considérait comme sa mère, parce qu’il avait l’impression que ce n’était pas ce que voulait entendre Ekimi.

— Ton amie, seulement ton amie ? Ne la vois-tu pas comme une amante potentielle ?

Haru se crispa tout entier à cette idée. Jamais il ne pourrait la voir ainsi. Elle était la pureté absolue, l’embrasser serait détruire son âme.

— Non, jamais, assura-t-il avec peut-être trop de colère.

— Alors elle n’est qu’une amie.

— Elle est comme ma mère, s’emporta Haru le cœur tumultueux. C’est la plus belle des mères !

Le jeune loup tenta de se calmer, mais n’y parvint pas et se mit à respirer bruyamment. Ses larmes dévalaient maintenant ses joues et le beau médecin lui tendit un mouchoir. Il attendit que les peines de son patient se tarissent pour reprendre.

— Ta mère, dit-il avec le sourire. Cela convient bien à votre relation. Tu n’as pas à en avoir honte et tu as le droit de la considérer ainsi. Je voulais juste être sûr que tu en étais conscient !

— Hum…

— À présent, parle-moi de ta belle-mère, j’aimerais comprendre vos rapports.

Haru secoua la tête, il refusait. Il souhaitait l’oublier. Parler d’elle c’était comme l’appeler et il ne voulait pas risquer une telle chose.

— Et ton père ?

Ekimi eut le même résultat et décida de ne pas insister pour une première séance. De plus, il l’avait déjà fait pleurer, ce qui révélait son état de sensibilité extrême. Haru, il pouvait le voir, ne se remettrait pas facilement de ce traumatisme et le médecin se demandait même s’il parviendrait à grandir.

— Peux-tu me parler de ce que tu faisais de tes journées, là-bas ? Où est-ce aussi proscrit ?

Le petit loup redressa la tête et parut se détendre un peu, bien qu’il garde cette position renfermée.

— Je faisais le… le ménage surtout. Je devais nettoyer la plupart du temps les chambres. De 8h00 à 18h00 ! expliqua-t-il de plus en plus livide. Et je devais faire à manger et le repassage, m’occuper du linge de la meute, des invités, m’assurer que tout était conforme aux désirs de Vodach.

Haru se doutait qu’il aurait aussi des tâches à accomplir dans sa nouvelle maison et avait tellement peur d’échouer. Il avait du mal à lire et ne savait rien de la vie. On se moquerait, le punirait, mais il n’y avait pas de cave et Lena serait là, alors il supporterait tout. Il se montrerait fort pour elle.

— Tu as peur, remarqua Ekimi. Peur que je me fâche contre toi ?

— Non, répondit Haru en se tordant les doigts plus fort. Je n’ai pas peur.

Ekimi lui sourit tendrement alors qu’il tremblait presque.

— Sache que personne ici ne te frappera, d’accord !

Le médecin tendit la main et lui ébouriffa les cheveux pour faire partir toute la pression accumulée en ces quelques secondes.

— Je vais te laisser sortir, mais à une condition : tu devras venir me parler quatre fois par mois. Ce n’est pas négociable. Dis le bien à Lena qu’elle doit t’accompagner coûte que coûte.

— Pourquoi ?

— Je sais que ce n’est pas facile, mais tu passeras cette épreuve, tu en as vu d’autres, non ?

— Et pourquoi Lena doit venir ?

S’il pouvait éviter de l’ennuyer avec ses problèmes, cela l’arrangeait plutôt. Il avait de plus en plus le sentiment d’être un poids.

— C’est ta tutrice, tout simplement. Ekimi lui jeta un regard qu’Haru trouva très fuyant. De toute façon, prépare-toi à ne plus avoir de vie privée. Je suis certain qu’elle ne te laissera plus jamais seul.

Haru pouvait bien le croire, mais cela ne le dérangeait pas. Il n’avait jamais réellement eu de vie privée de toute manière.

— Bon, assez bavardé pour aujourd’hui, Lena t’attend ! se redressa le médecin en ajustant sa blouse. Et n’oublie pas, tout ce que tu me dis est confidentiel, je ne le répéterai à personne. Un peu à chaque fois, ce sera suffisant !

Haru approuva, soulagé de pouvoir s’échapper de ses griffes. Il n’en pouvait déjà plus de cette séance et avait l’impression d’être resté avec lui des heures durant. Il se précipita à l’extérieur où l’y attendait Lena. En le voyant arriver en trombe, elle lui sourit et il se calma enfin.

— J’aimerais te parler ! s’imposa soudain Ekimi à la jeune femme d’un trop air solennel.

Lena se crispa et tordit sa bouche avant d’acquiescer.

— Ça ne te dérange pas de m’attendre un peu ? demanda-t-elle en se tournant vers Haru.

Il fit non de la tête et s’assit sur une chaise sans plus bouger. Lena se redressa et entra dans le cabinet à la suite du médecin.

— Alors, s’enquit-elle dès que la porte se referma derrière elle. Tout va bien ?

Le renard lui montra la chaise et lui demanda de s’asseoir. Qu’il prenne autant de gants avec elle la rendit nerveuse.

— Lena, tu es sûre de vouloir l’emmener au manoir ? Il ne sait pas ce que vous êtes, il n’a pas non plus grandi mentalement. Il est très jeune dans sa tête et me fait penser à un louveteau plutôt qu’à un homme. Ne vas-tu pas lui rajouter plus de poids qu’il n’en a déjà ?

La belle jeune femme se pinça les lèvres, ce n’était pas comme si elle n’y avait pas réfléchi.

— J’ai pris ma décision, il ne restera pas loin de moi. Tu ne sais pas tout ce qu’il a vécu, c’était horrible ! Il s’adaptera, j’en suis certaine ! Et il ne côtoiera pas les autres Plums, juste moi et Christo.

— Mais Christo, insista Ekimi. Tu m’as dit qu’il l’avait mordu en rêve, ça signifie…

— Je sais ce que ça veut dire, tu n’as pas besoin de le préciser. Tout le sang qu’Haru a reçu du prince, s’empourpra Lena. C’était ça ou la mort. Il était certain qu’il y aurait une contrepartie. Haru est relié à la famille maintenant, je te l’ai dit, il est comme mon fils.

— Mais il ne l’est pas, interrompit Ekimi en se massant les tempes. Lena, il ne l’est pas et…

— C’est tout comme, gronda-t-elle froidement. Et ne viens pas y fourrer ton nez. Traite-le. Guéris-le. Mais je te préviens, tu n’as pas intérêt à te mêler du reste !

Ekimi se renfrogna, il baissa les yeux devant la réprimande.

— Ça ne changera rien entre nous, glissa plus doucement Lena. Rien du tout.

Le regard ambré du docteur se releva pour se confronter au bleu azuré de la jeune femme. Il sentit son âme y être aspiré et son cœur s’embraser. Elle lui prit la main sans rompre leur contact visuel, la serra puis s’en retourna pour ouvrir la porte.

— À dans une semaine !

— On pourrait se voir avant ? proposa le médecin de son air le plus attendrissant possible.

Elle afficha un sourire énigmatique qui le laissa dans l’expectative avant de disparaître derrière le panneau de la porte. Il n’aimait pas particulièrement qu’elle le laisse sans réponse, mais en même temps, il l’avait bien cherché. Il se pencha à nouveau sur le dossier du jeune loup et poussa un triste soupire avant de s’emparer de son téléphone.

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