06 - suite

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Haru eut envie de rire alors que celui-ci ne lui avait jamais montré aucun intérêt, le laissant se faire maltraiter par tous les autres.

Son loup grogna en percevant toute l’amertume qui se déversait à nouveau en lui. Puis il rencontra l’unique regard affligé de la salle. Bror pleurait, ses beaux yeux pétrole brillaient de désespoir et Haru sentit son cœur se tordre. Il était le seul touché par la situation tandis que ses frères et sœurs n’exprimaient rien d’autre qu’une humiliation.

Narro, en retrait de son chef, baissait la tête de honte, comme si le voir simplement dans sa forme animal était au-dessus de ses forces. Ses cheveux attachés en un petit chignon, ses tatouages visibles et sombres, son air presque carnassier ne trompaient pourtant pas sur sa façon de le considérer.

Vodach Paket s’avança au-devant de sa meute. Ses longs cheveux lui tombaient sur les épaules. Ses lunettes rondes le scrutaient dans les moindres détails. Sa veste et sa chemise impeccable reflétaient son statut et ses mains dans ses poches montraient qu’il avait déjà tranché sur son sort. Son regard normalement compatissant avec les autres, n’affichait qu’une froideur sanguinaire.

— C’est lui ! indiqua-t-il à un homme que Haru n’avait encore jamais rencontré.

Cheveux ténébreux bouclés, visage creusé et fin, peau blanche et barbe de plusieurs jours, il s’avança d’un pas sûr. Cet être, dans son costume noir trois pièces, montrait un statut aussi important que Vodach, peut-être même plus, car le chef de meute n’osait pas lever les yeux plus haut que ses épaules. L’étranger possédait un regard gris glacé qui dévoilait une connaissance et une puissance qu’Haru ne pouvait pas imaginer.

— Ainsi c’est toi, le renégat !

Il détenait une voix étonnement chaude qui ne transmettait pas la haine qu’il attendait. Les gardes qui l’accompagnaient tenaient son long manteau et une boîte obscure parcourue de fins sillons chinois, japonais ou d’une autre langue, Haru n’aurait su faire la différence. L’un des sbires tendit le coffret en se courbant et l’étranger découvrit une épée dont la garde argentée avait été décorée de subtiles gravures. La lame, longue et mince, en possédait aussi et donnait à cette arme une apparence mortellement belle.

— Voici Silgenta, l’épée du destin malheureux. Tu dois sûrement me connaître sous le nom de Prince Christo. Je suis venu ici pour appliquer ta sentence. Cela faisait des années qu’un loup n’avait pas ainsi perdu la raison.

Son regard et sa voix hypnotique faisaient que Haru ne bougea pas d’un millimètre. Puis, le prince Christo s’éloigna et le prisonnier gronda plus fort en sentant venir le danger. Son cœur s’accéléra sous la peur. Sa bête retroussa les babines. S’il devait mourir, il anéantirait tout, tout, plus rien ne comptait plus que détruire ceux qui l’avaient poussé à ce point dans ses retranchements. Il s’agita, tenta de se soustraire aux griffes argentées qui le retenaient fermement et le blessaient en même temps.

Il échappa un cri rageur jusqu’à ce qu’il entende au loin les sanglots de son frère.

— Non, il n’est pas mauvais, supplia celui-ci. Il a faim, il est blessé, il faut juste prendre soin de lui.

Narro se précipita sur lui avec rapidité et grande sévérité pour le faire taire. Son regard cruel en dit long. D’un geste sec, il lui intima le silence, mais le prince ne se souciait pas de qui se passait derrière lui. Il continuait d’observer droit dans les yeux celui qu’il allait exécuter, comme s’il essayait de sonder son âme. Il tenait maintenant l’épée de ses deux mains et se rapprochait lentement. Cette arme semblait peser plus lourd qu’elle n’y paraissait.

— Plus vite on y vient, moins tu souffriras !

Sans autre formalité, le prince leva la longue arme blanche. Leur regard se croisait toujours et Haru ne put s’empêcher de le trouver magnifique, terrible, avec cet air implacable. Cet homme dégageait une force inoubliable. Tout dans sa position n’était qu’élégance, maîtrise et discipline. L’épée scintilla, ses poignets s’animèrent et l’arme s’incurva dans une courbe dansante meurtrière.

Le temps parut se suspendre un instant puis un cri hystérique retentit. Le prince dévia la lame de sa trajectoire au dernier moment et termina sa course sur l’asphalte. Il se retourna, noir de colère, amenant un silence ombrageux dans la pièce. Si l’alpha détenait un magnétisme sans précédent, ce n’était rien devant cet homme.

Son aura s’abattit violemment sur tous les gens présents, les soumettant, les emprisonnant presque. Un étouffement effrayant les entourait maintenant. Certains s’agenouillèrent, incapables de résister à ce poids, tétanisé par une telle démonstration. Pourtant la personne qui venait de crier ne broncha pas et demeura droite comme un « i ».

— Ne fait pas ça, implora la nouvelle venue d’une voix forte. Je t’en supplie, accorde-moi sa vie !

Christo remit l’épée dans sa boîte et ramena son pouvoir à lui. Il autorisa l’intruse à s’avancer sous les regards stupéfaits. Bientôt, elle fut devant Haru et son odeur fleurie fit battre son cœur. La bête releva les yeux, intriguée.

— Je ne peux pas faire ça, réprimanda le prince. Ce loup ne reconnaît plus personne, tu serais folle de t’en approcher ! Il te déchiquettera à la moindre occasion. Il est blessé et mourant, nous ne pouvons tout simplement pas le laisser dans cet état. Même sa mère ne parvient pas à le faire revenir à la raison.

La femme plissa les yeux et se pinça les lèvres. Noir comme la nuit étaient ses cheveux, doux comme les nuages était sa peau. Lena affichait une peur non feinte et Haru voyait son cœur bondir. Il se sentait sur le point de craquer, il voulait se réfugier dans ses bras. Il l’aimait tellement, son amie, la seule. Sa sœur, sa mère, elle était tout à ses yeux. Elle était le salut de son âme.

— Laisse-moi essayer, je t’en prie, laisse-moi essayer ! Je ne te demande jamais rien, j’exécute toujours tes tâches à la perfection, sans me mêler de rien. Mais, cette fois c’est différent, si tu refuses, je ne te le pardonnerais jamais ! Je partirai, décréta-t-elle implacable.

Le prince fut si surpris de la voir user de ces mots. Il la considéra un instant blessé, puis se ressaisit rapidement.

— S’il parvient à redevenir humain, alors je ferais le maximum pour le sauver, seulement, tu ne peux faire qu’un pas. Je ne t’autorise qu’à un seul pas et pas un de plus, prévint-il d’une voix gutturale qui n’accepterait aucune contrepartie.

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