04 L'ignorance

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Bror, dont le cœur battait à tout rompre, sentait que cette fois-ci c’était différent. Sa mère furieuse et son père ne semblaient pas prêts à pardonner l’escapade d’Haru. Que s’était-il passé pour que tous deux se fâchent de la sorte au point de refuser de le nourrir ? Qu’est-ce qui pouvait bien les pousser à ainsi aimer le voir souffrir ? Pourquoi refusaient-ils de laisser son frère vivre normalement ? Y avait-il un être plus doux sur cette terre ? Pas une seule fois celui-ci n’avait levé la voix contre quiconque malgré tous les mauvais traitements subis.

Bror souffrait de voir Haru ainsi enfermé, il ressentait sa douleur au point d’en avoir mal lui-même. Lorsqu’il l’avait entendu son cri de détresse, il avait senti que quelque chose clochait et redoutait le pire. Ce n’était pas seulement parce qu’Haru avait peur du noir. Non, un mal plus profond le faisait agoniser, il le devinait, en plus de la faim. Le laisser plus d’une nuit dans la cave était déjà une réelle torture et il ne savait pas comment lui venir en aide cette fois.

Malgré l’urgence de la situation, et bien qu’il détienne un double des clés, son père le surveillait de près même s’il semblait concentré sur son match de foot. Les Fox prenaient l’avantage sur les Wolfs et celui-ci enrageait. D’ordinaire, Narro rejoignait la tour pour ce genre d’évènement et Bror perdait patience.

— Qu’est-ce que tu fais ? s’imposa soudain une voix grave dans son dos.

Le jeune loup sursauta alors que son paternel venait de tourner la tête pour l’observer. Il possédait le genre de regard clair transperçant capable de vous figer sur place. Sa barbe ainsi que ses cheveux rasés sur les côtés lui donnaient, en plus de cela, un air mauvais. Il détourna les yeux sur ses sombres tatouages et remarqua que de nouveau symboles venaient d’apparaître. Bror frémit, cela signifiait qu’une nouvelle victime avait péri sous ses griffes.

— Rien, je…

— Je sais ce que tu fais et ça n’arrivera pas !

Son sang ne fit qu’un tour. Le jeune homme fit de son mieux afin de calmer les battements de son cœur sans y parvenir. Son père émit un sombre ricanement.

— Tu sais très bien pourtant que je déteste les couards !

Son rire acheva de le terrifier tout à fait. Bror essaya malgré tout de regagner la maîtrise de lui-même, d’ignorer la puissance destructrice qui se dégageait de Narro, mais l’exercice lui parut impossible.

— Bror, continua le chef de famille en projetant sur son fils une onde de force afin de le tester jusqu’au bout. Tu as du courage, bien plus que les autres, et je ne remets pas en cause tes actions. Ne sois pas si surpris, nous savons que tu le libères à chaque fois et ça nous arrange, crois-moi ! Au fond, cela ne nous dérange pas tant, mais cette fois-ci c’est différent.

Il eut un temps d’arrêt, leva les yeux vers l’étage supérieur et continua d’un air mauvais :

— Il n’aurait pas dû nous piquer tout ce fric ! Et ose me dire le contraire.

Narro leva un sourcil, le défiant de répliquer. Bror garda le silence, baissa les yeux ce qui ravit le chef de famille.

— Il y restera donc encore toute la journée et toute la nuit sans discussion ! Je trouve même que je suis gentil.

Le garçon ne voyait pas Haru voler de l’argent. Ses poings se serrèrent de frustration. Celui-ci prenait toujours pour les méfaits des autres et malgré ce que lui inspirait son père, cette fois-ci, il ne lâcha pas l’affaire.

— Il n’a pas mangé !

Bror s’étonna lui-même en s’entendant répondre d’une voix aussi grave et forte. Un loup affamé devenait un loup dangereux et tout le monde le savait, Haru ne faisait pas exception à la règle malgré sa différence. Narro ne pouvait pas le laisser sans nourriture sans en affronter les conséquences. Haru deviendrait fou et peut-être même agressif au point de ne reconnaître personne. Bror ne put s’empêcher de blanchir à cette pensée. Il se voyait déjà perdre l’être le plus doux de la famille.

Son géniteur parut un instant prendre en compte cet argument qui pesait son poids. Il haussa finalement les épaules, puis souffla d’un air indifférent.

— Ton frère n’est qu’un bon à rien. Même sans bouffe, je ne risque pas de me casser un ongle contre lui !

Bror enragea de voir que Narro traitait l’un de ses fils avec aussi peu de respect.

— Il est plus sensible, qu’est-ce que ça change ? s’énerva Bror dont la voix s’échappa de sa gorge en un grondement sourd.

L’imposant prédateur se releva d’un bond, sa patience avait atteint ses limites. Le jeune loup recula, incapable de se mesurer à cette masse de muscles. L’homme fit craquer dans ce même temps les os de sa nuque.

— Te crois-tu réellement à la hauteur pour m’affronter ? demanda-t-il en enfonçant son index dans sa cage thoracique.

Sa voix siffla comme un coup de tonnerre et vint le paralyser. Bror ravala sa fierté et détourna les yeux. Cette force si supérieure à la sienne, il n’était pas près de la surpasser, pourtant il sentait en lui la bête gronder aspirer à plus. Narro usa de son influence d’alpha pour le pousser dans ses retranchements et lui offrir de vilains frissons.

— N’oublie jamais, jeune homme, que j’ai la puissance de l’alpha et qu’en un claquement de mâchoire ta vie peut basculer du tout au tout.

Bror tremblait à présent. Sans s’y opposer, il dévoila immédiatement sa gorge en gage de paix et surtout de soumission. Il crut, au râlement qu’émit son père, que celui-ci le blesserait au sang dans une morsure violente. Mais il sentit bientôt, à son grand soulagement, la langue râpeuse du loup noir et blanc venir lui lécher la peau puis la pincer gentiment. Narro Vent Paket n’avait transformé que sa tête et l’effet pouvait avoir l’air étrange lorsqu’on n’était pas habitué. Seulement, cette démonstration prouvait simplement ô combien il contrôlait sa nature. Peu d’êtres parvenaient à une telle maîtrise.

Bror attendit que le chef de maison reprenne forme humaine, toujours en gardant les yeux baissés.

— Remonte dans ta chambre, ordonna Narro. Et que je ne te reprenne pas à vouloir aider ton frère ! En tout cas, pas jusqu’à demain.

Le glas de la sentence sonna comme un arrêt de mort aux oreilles du garçon. Il s’exécuta et une fois dans sa chambre, s’enferma en claquant la porte peut-être plus violemment que prévu, puis griffa les murs de rage. Après un temps, il sortit d’un pas décidé et toujours aussi furieux. Incapable de se calmer, le regard noir de haine, il se dirigea droit vers la tanière de celle qui avait assurément tout orchestré. Il pénétra dans son sanctuaire sans prendre la peine de frapper et sa sœur poussa un cri de protestation. En pleine discussion avec une amie au téléphone, elle raccrocha sans tarder.

— Dégage de là, persifla-t-elle en montrant les dents.

Ludille était le stéréotype de la diva insupportable. Le sosie même de leur mère, elle avait à la seule différence de longs cheveux qu’elle attachait en couettes bases, se donnant un style des années 80. Bror grogna en retour, bien moins impressionné que lorsqu’il avait été face à leur père.

— Dégage, répéta-t-elle en le voyant rester sur place.

Il fondit sur elle, lui enserra le cou puis enfonça ses ongles dans sa chair tendre. Elle lâcha un cri, surprise qu’il se montre si agressif alors qu’il la plaquait contre le mur.

— C’est toi, n’est-ce pas !

Il comprima sa trachée au point de la faire suffoquer. Ses yeux roulèrent sur leurs orbites tandis qu’elle ouvrait la bouche à la recherche d’air.

— C’est toi qui as piqué l’argent, c’est toujours toi ! rugit-il, incapable de se calmer, laissant pleinement sa rage s’exprimer.

Ludille finit par riposter, elle agrippa ses mains et le griffa franchement afin qu’il la libère. Cela fonctionna, puisqu’enfin il relâcha son emprise. Elle tomba sur le sol et toussa tout en essayant de remplir ses poumons d’air.

— Qu’est-ce que ça peut faire ? réussit-elle par répondre, la voix sifflante.

Bror parut complètement décontenancé par son manque total d’intérêt pour un membre de sa propre famille. Différent ou non, cela n’excusait pas ses agissements.

— Haru va mourir par ta faute ! cracha-t-il en un grognement rageur.

— Haru, Haru, Haru… répéta-t-elle d’un ton blasé. Tu n’as que ce nom à la bouche, qu’est-ce qu’on s’en fiche de lui ! Ce n’est qu’un bon à rien, une erreur de la nature. Il peut bien prendre des coups, il en a l’habitude. Il ne va pas mourir.

Les yeux de Bror virèrent au noir tandis qu’il voyait sa sœur se complaire dans sa médiocrité. Comment pouvait-elle ainsi détester l’un des leurs, un lien du sang et surtout un être aussi doux ?

— Pourquoi…

— Pourquoi j’ai fait ça ? coupa-t-elle soudain en affichant un air angélique. Parce que j’avais besoin d’argent. Ce que papa me donne par mois ne me suffit pas.

Elle lui montra une chaînette en or qu’elle avait accrochée avec ses autres accessoires.

— Tu t’es acheté un bibelot ? Tu me fais pitié. Haru n’a jamais rien fait contre toi, rien ! Il nous a toujours aimés, lui. Malgré les coups, malgré le dégoût que vous ressentez pour lui, il vous aime !

Bror se trouvait dans un tel état de colère que des larmes de frustration roulèrent le long de ses joues sans qu’il s’en rende compte. Ludille se pinça les lèvres un instant, elle réfléchit une seconde au sort de leur frère. Mais cela ne la touchait pas le moins du monde. Elle se saisit de son portable pour répondre à une amie.

— Il survivra, assura-t-elle, maintenant absorbée par les réseaux sociaux.

Bror baissa les mains. Il se sentait si impuissant. Sa sœur se dirigeait déjà vers sa salle de bain privée afin de s’observer dans le miroir. Elle effleura sa peau en grimaçant et lui jeta un regard glacial.

— Si tu crois t’en sortir sans conséquence, tu te trompes !

Mais avant même qu’elle n’ait terminé sa phrase, Bror refermait la porte derrière lui et l’enfermait à double tour. Il l’entendit cogner contre le battant, mais ne perçut rien de ses mots. Toutes les chambres étaient insonorisées, pour le meilleur et pour le pire. Elle pourrait bien s’esquinter la voix que personne ne lui viendrait en aide. Elle avait toujours les réseaux sociaux pour la sauver, son internet si vital et son magnifique lit de princesse tout droit sorti d’un magazine.

Bror laissa échapper un long soupire avant de redescendre à la cuisine pour se rapprocher de son frère. Il resta là, les yeux perdus dans le vide à essayer d’interpréter chaque bruit qu’il percevait près de la cave.

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